LE VOYAGE DE THILDK
— Mais on ne peut pas s'en servir, il n'a pas de rames.
— Je descends toujours.
— Tu as du temps !
— Oui, ditThilde, mais j'ai très faim. Qu'estce que tu as dans ton panier ?
— Du pain et des cerises.
Ils s'assirent et mangèrent. Thilde demanda, la bouche pleine :
— Gomment n'es-tu pas à l'école ?
— J'aime mieux courir dans la campagne.
Ils visitèrent leur île, dénichèrent des oiseaux, creusèrent des tunnels dans le sable, firent des ricochets dans le fleuve.
Thilde, à marcher sans souliers, s'était blessée. Elle voulut se reposer.
— Il doit être tard, dit l'écolier. L'heure où la classe finit est passée. Il faut que je rentre chez moi.
— Je t'attendrai ici, dit Thilde. Tureviendras demain et nous jouerons toujours ensemble.
Seulement il faudra m'apporter à manger.
^- Tu n*as donc pas de parents.
Thilde fit le récit de son équipée. Les yeux de récolier l)rillaient.
— ' Tu es bète, dit-il, si j'avais été à ta place !
— Vous êtes tous les mêmes.
— C'est le berger et le pécheur et les autres qui sont lieureux.
— Puisque c'est ton idée, tu seras plus heureux qu'eux, car tu es plus gentil que les autres. Je Ae me suis jamais tant amusée. Aussi c'est toi qui seras prince.
Elle lui fit ses recommandations et enleva sa belle robe.
— Tu vas avoir froid, dit-il.
— Non, je vais loin d'ici, dans des pays où il fait toujours soleil, plus loin que la mer. Surtout ne perds pas ton temps et n'oublie pas de dire à maman que les autres garçons m'ont volée. Un bracelet, un couteau, des souliers, un peigne, ça peut se voler pendant qu'on dort. Ma robe, du moins, il a bien fallu que je t'en fisse cadeau.
LE YOYAGB DE THILDB 125
Ils s'embrassèrent. Thilde et l'écolier mirent la barque à flot.
— Maintenant, se dit Thilde, je ne m'arrêterai plus avant d'être arrivée dans un autre pays.
Elle eut un peu de remords en pensant qu'elle faisait mentir ses amis et qu'elle le faisait injustement s'accuser les uns les autres. Pourquoi le dernier venu avait-il toujours la préférence ? Mais elle s'excusa sans peine :
C'est bien fait pour eux ; ils n'avaient qu'à rester avec moi et ne pas avoir envie d'être princes. Je veux faire plaisir; à tous j'ai trop bon cœur.
La barque avait gagné le large et le courant l'emportait rapidement. Sur le rivage s'élevaient des maisons ; d'abord espacées et ceintes d'enclos, elles se rapprochèrent, se groupèrent et formèrent enfin toute une ville.
Des quais bordaient le fleuve et des arches de pierre l'escaladaient de loin en loin. Thilde se leva pour regarder et se plaça à l'avant,
s*appuyant sur les ailes éployées du cygne.
Elle entendit des cris partir des quais sur lesquels on s* assemblait. Les Iiabitants accouraient regarder l'étrange embarcation et sa jeune passagère aux clieveux flottants, dressée comme une blanche apparition.
Thilde craignit un instant qu'on ne vînt l'arrêter. Mais aucun bateau ne se détacha du bord. Toutes les cloches de la ville se mirent à sonner, une rumeur d'admiration et de prières s'éleva dans la foule; des mains jointes se tendaient ; du haut des ponts des femmes jetaient des fleurs. Thilde se sentit gonflée d'une joie orgueilleuse, acceptant ingénument l'hommage adressé par les habitants à quelque sainte légendaire. La ville fut trop vite franchie à son gré. Elle espérait qu'elle voyagerait toujours ainsi, escortée d'adorations. Les maisons s'espacèrent ; la ville ne forma plus qu'une masse confuse au-dessus de laquelle se découpaient des dômes et des campaniles. Et ce fut de nouveau la campagne.