HORS LA LUMIERE
Le palais était peuplé de courtisans qui gravitaient autour du roi comme des satellites autourd'un astre. Dames et seigneurs, couvertsde somptueux vêtements chamarrés d'or et de pierreries, écoulaient leur vie au milieu d'une incessante fête. Amours, festins et danses partageaient leurs journées et leurs nuits; travail et souci leur étaient inconnus. Et cela durait depuis des siècles. Les rois se succédaient dans Tordre de la dynastie et les courtisans étaient nés dans le palais, fils de courtisans qui descendaient eux-mêmes des serviteurs des premiers rois.
Sons celle demeure inagnifique s'étendait un 60ulerpain où vivait à l'étroit une multi- Uide d'ôlres en haillons. Us étaient occupés à tisser les précieuses étoffes destinées à la parure de leurs ntaitres ; ils se pressaient autour des soupiraux d'où filtrait une indécise luniii-re ; leurs yeux s'usaient à ces travaux délicals. Ils ignoraient la clarté radieuse du soleil ot lorsque, au soir, dans les salles du palais s'allumaient des nidliers de lustres, ils restaient plongés dans la nuit, et entassés pèlemOlc, peureux et grelottants, ils cherchaient sans le trouver, l'oubli dans le sommeil ; car ils entondaienl sur leurs tètes le joyeux tumulte del' orgie, l'éclat des rires, la rumeurdes orchestres. Ces hommes et ces femmes, étaient nés dans les souterrains. Leurs pères y avaient vécu, occupés aux mêmes besognes.
Et cela se passait ainsi depuis des temps immémoriaux.
La plupart étaient résignés ; ils étaient accoiiltinios il km- sort. Ils ne se demandaient
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pas s'il était juste qu'ils se brûlassent les paupières pour que d'autres s'enorgueillissent du produit de leurs travaux : ils ne se demandaient pas pourquoi la lumière leur était refusée. Ils pensaient que ce devait êtrebien,puisque cela était ainsi, et que rien ne pouvaitmodifier l'ordre existant, qu'il fùtbon oumauvais.
Les fêtes devenaient de jour en jour plus bruyantes ; quelques-uns se sentirent éveillés de leur torpeur par cet insultant tumulte ; ils prononcèrent des paroles violentes et proposèrent d'enfoncer les portes du souterrain, d'envahir le palais, de s'emparer des courtisanes et de les enfermer à leur place. A cette pensée tous s'exaltèrent d'abord ; mais cet enthousiasme ne dura pas. On se souvint du récit des révoltes passées que leurs pères leur avaient fait; chaque fois ils avaient été vaincus et, sans que la fête ait été un instant interrompue, les courtisans avaient dansé sur les mosaïques tachées de sang.
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Aussi furent-ils peu nombreux ceux qui s'obstinèrent, et qui, les portes brisées, se ruèrent sur les marches conduisant au palais. Les autres allèrent craintivement se tapir au plus profond de leur prison et n'eurent même pas la consolation de voir un flot de soleil couler par le seuil béant.
Les révoltés ne revinrent pas délivrer leurs compagnons. Des vantaux de fer furent posés à l'entrée des souterrains et, dérision cruelle, les misérables furent employés à ce travail.
Mais en leur cœur la rage étoufl*a la résignation. Ils faisaient leur tâche en grinçant des dents et en blasphémant; la nuit, ils restaient assis le long des murs, les yeux larges ouverts, les poings serrés, à écouter tomber sur eux le joyeux tapage qui les outrageait.
Jamais les habitants du palais ne s'étaient inquiétés de ces esclaves. Us n'étaient point cruels, mais indifférents. Us ne raisonnaient
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point sur ce qui est juste ou injuste ; ils trouvaient que tout était bien et nul n'eût songé que Tordre établi pût être changé. Ils ne parlaient jamais entre eux des caveaux et des êtrfes qui y vivaient ; à peine s'ils se souvenaient dés récits de révoltes anciennes que leurs pères leur avaient faits.
Mais, à la suite du dernier soulèvement, un étrange phénomène s'était produit dans l'esprit des courtisans. Quand ils avaient vu déboucher dans les galeries et lès salons, une troupe d'hommes hâves et farouches, ils s'étaient enfuis avec de grands cris. Ils étaient bientôt revenus en apprenant le rapide massacre des rebelles. Les cadavres gisaient encore à travers les appartements. On contempla ces visages décharnés, ces haillons sordides. On s'apitoya, puis on se remit à danser.
Ce fut dès lors Une mode de s'occuper des malheureux enfermés sous le palais ^ on alla se pencher au bord des soupiraux
pour chercher à les voir et à les entendre ; on disputa sur l'injustice des destinées. Et ces pensées, sans qu'aucun se Favouât, étaient un piment au plaisir. On s'enivrait à table en déclamant ; les femmes se pâmaient de pitié entre les bras de leurs amants. Cependant, cette folie ne fut point stérile et un homme rêva d'apporter la lumière aux hôtes de la nuit.
La porte du souterrain s'ouvrit et l'on vit s'avancer un jeune seigneur qui tenait àlamain une torche étincelante. Des malédictions l'accueillirent; des bras furieux se tendirent vers lui.
Il dit :
— Je viens vers vous en libérateur. J'ai compris qu'il était mauvais que vous fussiez privés de la clarté du soleil. Ralliez-vous autour de cette torche qui vous convie à la conquête de la lumière. Suivez-moi. Là-haut, ils sont tous ivres ; vous les soumettrez à votre volonté*
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Ces paroles tombèrent dans le silence. Puis quelqu'un dit :
— C'est un piège. Il veut nous attirer parmi les siens ; on nous attend pour nous égorger et imposer ensuite aux survivants des châtiments qui les domptent à jamais.
— Que l'on me garde ici comme otage, et qu'on prenne ma vie si j'ai menti, dit le le jeune seigneur.
Et telle était la sincérité de sa voix que beaucoup allèrent l'entourer, prêts à le suivre. Ils prononçaient des menaces effroyables, énuméraient les supplices qu'ils feraient subir aux vaincus.
A les écouter, le jeune homme perdit peu à peu le sourire qui rayonnait sur son visage ; de ses bras étendus en croix il ferma la route où tous allaient s'élancer :
— Je vous apporte la lumière parce qu'elle appartient à tous. Vous ne seriez pas dignes de ma pitié si vous vouliez que le soleil brillât sur vous seul. Vous parlez de jeter des
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prisonniers dans ces caveaux quand, au contraire, votre première tâche après la victoire doit être de les combler. Des hommes injustes les ont creusés ; des hommes justes détruiront leur œuvre. Il faut abolir le mal et non le perpétuer. La lumière est le bienfait de Dieu; elle est infinie et Thumanité entière peut s'éclairer à ses rayons.
Ce discours avait été interrompu par des exclamf^tions furieuses ; il s'acheva dans les huées.
— Vous voyez bien que c'était un piège, cria-t-on.
Et le jeune homme, pressé de toutes parts, fut massacré. La torche, tombée de ses mains,
flambait encore sûr le sol.
La foule la piétina sauvagement. Et dé Nouveau régna la nuit.