CLAUDIA, COURTISANE
ou LA VAINE SCIENCE
Mesmin venait de quitter le pont du vaisseau qui l'avait amené et il fendait le peuple nombreux d'oisifs accourus sur les quais pour assister au débarquement des étrangers. Il marchait avec cet étonnement et cet embarras de celui qui entre dans un pays inconnu, lorsqu'une poussée soudaine de la foule l'entraîna malgré lui. Il se trouva ainsi au premier rang des curieux qui s'écartaient avec respect devant une litière portée par des esclaves.
Une femme y était étendue. Elle était couverte de lourdes et riches draperies. A travers le voile
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qui tombait sur son visage, on ne pouvait distinguer ses traits. Mais il sembla à Mesmin qu'elle souriait moqueusement.
Un vieillard était auprès de Mesmin ; celuici rinterrogeà tandis que la foule se dispersait.
— C'est la courtisane Claudia, dit le vieillard. Tu as remarqué qu'elle m'a souri?
— En vérité, lit Mesmin, je n'ai rien remarqué. J'ai été porté ici par la colme; le luxe de cette femme m'a ébloui : et la surprise ne me permit pas d'être attentif.
— Tu es donc étranger qua tu u'ft§ jamais vu Claudia?
-^ J'arrivais à l'instant quand elle passa.
rr«- Elle aime à traverser les quais lorsque débarquent les voyageurs. Elle veut s'emparer aussitôt de leurs pensées.
--« Je ne me soucie pas des courtisaues, dit Mesmin, et je ne suis pas venu ici pour perdre un temps précieux et pour dilapider l'or dont ma bourse est gparnie,
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— Que penses-tu donc faire dans cette ville, si tu ne t'occupes pas à en connaître les merveilles? Et certes Claudia est la seule merveille enfermée dans nos murs.
— Je suis marchand. Mon père tient un bazar où il vend toutes choses nécessaires aux besoins et aux plaisirs de la vie. Il m'a envoyé ici pour négocier d'importantes affai" res. Plusieurs marchands de cette ville, avons nous appris, sont ruinés. Je leur achèterai à bon compte des objets que nous vendrons chez nous à leur véritable valeur.
— Tu feras fortune, dit le vieillard avec un sourire dédaigneuv. On ne t'a pas tvompé:
notre négoce périclite; mais nous avons de moins vulgaires soucis.
— Souhaiter la richesse au prix de son tra* vaîl est un vœu légitimé, dit Mesmin ; et je suis fier d'être marchand si je sais honnêtement mener à bien mes intérêts.
— Parle pour toi. Ceux qui dans notre ville méritent le nom d'hommes n'ont d'au-
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tre désir que d'êtres aimés de Claudia.
— Quel est donc votre métier?
— Je suis philosophe, fit le vieillard en se rengorgeant.
Le mot de philosophe, inconnu à Mesmin, ne lui représentai! rien ; il poursuivit cependant :
— Je suppose qu*avec un tel désir vous ne devez pas vous enrichir.
— Je me suis ruiné. Mais j*ai possédé Claudia, et c'en est assez pour vivre désormais heureux.
Mesmin pensa en soi-même que Fftge avait affaibli la raison de son compagnon, mais, comme le hasard lui avait fourni le guide dont il avait besoin, il ne laissa rien voir de son intime opinion et dit :
— Si vous êtes satisfait, j'aurais tort devons plaindre. Mais enfin, quelle est cette Claudia? A peine étais-je débarqué que j'ai été conduit sur son passage par un peuple respectueux et extasié. Vous-même me parlez d'elle avec un
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vif enthousiasme. Je croyais voir la femme ou la fille de votre roi, et ce n'est qu'une courtisane. Dans mon pays on regarde les courtisstnes avec mépris ; les citoyens qui pour elles se détachent de leurs affaires sont mal considérés; et ceux qui parfois les fréquentent se cachent et ne se vantent pas.
— Claudia, dit le vieillard, est la reine de ce pays. Nous accordons aux princes les honneurs qui leur sont diis, mais Claudia seule a notre ^mour. Si chez toi les choses se passent autrement, cela ne prouve point que nous ayons tort. Ma courtoisie te taira même le fond de ma pensée! Et d'ailleurs il ne s'agit pas de courtisanes, mais de Claudia.
— Je me résigne à ne pas comprendre, dit Mesmin. Excusez-moi.
Et il s'enquit auprès du vieillard d'une hôtellerie et de l'adresse de certains marchands.
— Je viendrai te voir demain, dit le philosophe lorsqu'ils se séparèrent; et,si tu désires connaître Claudia, je te conduirai chez elle.
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Mesmin fut aise d'être délivré de ce radoteur qui lui avait rebattu les oreilles d'insanités. Il alla le lendemain visiter des marchands et il en reçut un accueil auquel sa pratique des affaires ne l'avait pas encore habitué.
Ces hommes singuliers se tenaient, l'air excédé, dans leurs comptoirs poussiéreux et déserts. Ils traitaient rapidement, comme avec dégoût, et abandonnaient sans discussion leurs marchandises à des prix dérisoires. Et, tout le temps que Mesmin les entretenait de ses acquisitions, ils l'interrompaient pour lui parler de Claudia et de sa beauté, et de leur amour.
Il apprit ainsi sans la demander l'histoire de la courtisane. Claudia était une enfant trouvée ; celui qui l'avait recueillie et élevée avait voulu l'épouser. Mais elle s'était refusée, et il était mort du désespoir de lui avoir inutilement sacrifié sa vie. Sa beauté avait attiré à elle tous les hommes de la ville ; elle se promettait à tous et ne se livrait à aucun. Elle exaspérait leur désir, exigeait des présents royaux