CONTE DE FEES I7I
la salle envahie par le soleil levaiit,et la brise fraîche qui fouetta son front emporta^ l'obsession du souvenir. Il parcourut les champs, visita ses fermiers, s'inquiéta des bestiaux et des récoltes. Et, rentrant chez lui, il chantait et son chant sonore faisait fuir des troupes de perdrix effarouchées.
Devant la porte, il trouva sa femme Blandine qui portait péniblement le poids d'une grossesse avancée. Il lui parla du festin auquel elle n'avait pas assisté et ce fut joyeusement qu'il se moqua de son aberration bizarre. Mais alors il entendit rire pour la seconde fois.
Et désormais Clodoal perdit le repos. Dans l'isolement comme dans le tumulte, la raillerie de ce rire le poursuivit. Il se boucha les oreilles avec de la cire et son épouvante grandit, car c'était, lui semblait-il, des profondeurs de son être que s'élevait le son persécuteur. Onle vit courir en tous sens l'épée à la main, pourfendant l'air et injuriant les fantômes. Il devint fou et un jour il s'enferra, en voulant
imposer silence à la Fée qui riait, de lui, comme il avait ri des Fées au festin.
Les éiïiotions de Blandine la firent accoucher avant terme d'un fils auquel fut donné le nom de Gerbert. Elle Téleva dans la crainte de Dieu et de ces Esprits cachés, auxquels le Créateur accorda une influence sur les actes et sur les rêves des hommes et qui sont bienfaisants ou nuisibles selon nos mérites. Elle lui apprit à révérer la mémoire glorieuse de son père, voulant que, supérieur à Glodoal par la foi, il fût son égal parle courage.
Gerbert grandit et ne trompa point le désir maternel. Il attendait impatiemment l'âge où il porterait le poids d'une armure, et son adolescence se développait librement dans la rude vie de la campagne. Son plaisir favori était la chasse.
Une fois qu'il chassait en nombreuse compagnie, il s'égara dans la forêt. La chaleur était accablante ; il était las et dévoré de
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soif. Il descendit de cheval et, passant la bride à son bras,' il chercha une source pour se désaltérer et faire boire sa monture fumante. Mais il n'y avait même pas un ruisseau ou une ûi^nière où croupit encore un vestige des deruières pluies. Le soleil avait évaporé toute Feau que la terre sèche n'avait pas engloutie, Et Gerbert, accablé, marchait en tirant son cbe-? val, et regardait autour de lui si, dans la désolation des feuilles jaunies, il jie découvrirait pas un coin verdoyant.
Il aperçut, àtraversles branches, une femme qui, courbée sur le sol , ramassait du bois mort. Il rappela et lui demanda si elle connaissait une source prochaine.
La femme se retourna et lui montra sou visage ridé :
— Je vais te conduire, dit-elle d'une voix chevrotante.
Elle laissa son fagot et elle vint vers }ui à petits pas. Elle était cassée par Tûge ; mîlis Gerbert n'avait jamais rencontré de si horrir
ble vieille. Il lui semblait que de ses regards aigus elle le fixai^ méchamment, et que sa bouche édentée était tordue par im ricanement silencieux.
Gerbert ignorait la peur et, en se sentant frissonner pour la première fois, il pensa à son père. Qu'eût-il dit, s'il avait vu son fils redouter une vieille femme, ce Glodoal à qui les plus vaillants guerriers ne faisaient pas cligner les paupières ? Cette pensée ne lui rendit pas le courage, car il se souvint que Glodoal avait tremblé devant une ombre. Et il hésitait s'il resterait ou s'il sauterait sur son cheval et prendrait la fuite, quand il vit devant lui s'ouvrir une clairière, couverte de gazon, au milieu de laquelle s'étendait une nappe d'eau, bleue comme un lambeau de ciel. Au sortir de la forêt grillée où nul souffle ne passait, ce lieu, entouré d'une sombre ceinture de sapins dont les ombres s'allongeaient sur l'herbe humide fleurie de renoncules, était une délicieuse et fraîche oasis.
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Gerbert se reprochant son inexplicable lâcheté remercia avec gratitude la vieille femme qui s'éloigna. Puis il s'agenouilla au bord de l'étang et, plongeant sa tète dans l'onde glacée, il but à larges gorgées. Désaltéré, il résolut de rester là quelques heures à se reposer ; au déclin du soleil, il se remettrait en route pour rejoindre ses compagnons. Il laissa son cheval paître librement, et s'étendant sous l'abri des sapins, il s'endormit.
Il eut un rêve singulier. Il se trouvait toujours dans cette clairière, mais il faisait nuit. Un vent d'orage chassait dans le ciel un troupeau affolé de nuages blancs ; les cimes des arbres s'agitaient et la foret rendait un sourd mugissement. La surface de l'étang était comme glacée et le miroir de l'eau morte reflétait la fuite des nuages. Invisible joueur de flûte, un crapaud caché sous l'herbe jetait sa note musicale et mélancolique. Parfois un cri d'orfraie déchirait l'air ; il y avait un tu-
mulle d'ailes et une forme noire s'envolait.
Gerbert se sentait oppressé par l'émotion ; il ne pouvait s'enfuir ; son cheval n'était plus là et le chemin par lequel il était venu s'était refermé. Partout les sapitis pressés enchevêtraient leurs bras et formaient un mur impénétrable. Tout à coup sur l'étang s'élevèrent des vapeurs bleues que le vent faisait tourbillonner et peu à peu les vapeurs se précisèrent et furent une ronde de jeunes femmes.
Elles se tenaient par la main et leurs pieds nus glissaient sur l'eau ; leurs longs cheveux dénoués s'enroulaient autour d'elles ; elles avaient la tète renversée et elles regardaient l'arc de la lune, apparue dans la déchirure des nuées. Et leurs visages étaient doux et pales comme des rayons de lune. De leurs lèvres mi-ouvertes s'échappait une plainte monotone.
Gerbert s'approcha et dit :
— Fées, bonnes Fées, pourquoi semblezvous tristes ? On m'a dit que par les claires