CONTE DE FEES I
— Je sais tant de choses, dit-elle. Et quoi d'étonnant à ce que tu les aies vues, puisque tu as bu Teau magique de la fontaine aux Fées.
— Ah ! fit Gerbert en pâlissant, quelque malédiction pèse sur moi. Elles étaient tristes, elles gémissaient, elles ne m'ont pas répondu et elles sont parties. Et j'ai vu mon père au milieu du sang... Mais c'est toi, sorcière, qui m'as conduit ici ; au lieu de te suivre j'am^ais dû galoper en arrière. A te voir, il me semblait aussi reconnaître une de ces méchantes Fées dont ma nourrice me menaçait lorsque j'étais enfant. Ce sont tes sortilèges qui m'ont égaré dans la forêt et qui ont desséché les ruisseaux.
— Ne te mets pas en colère, mon fils, et rends-moi grâces. Connais donc la vertu de la fontaine aux Fées. Quiconque a goûté de ses eaux est désormais à l'abri du danger ; son corps est protégé par ime cuirasse invisible : les flèches et les épées se brisent con-
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tre lui sans lui faire de blessure. Voici bientôt que tu prendras ta part dans les combats. Vainement alors voudrais-tu voir le sang ruisseler de ta poitrine : tu es à Tabri des coups et de la douleur.
— Pardon, Fée bienfaisainte, ditGerbert; je t'ai accusée injustement de me vouloir du mal et tu m'as mené boire aux eaux qui feront de moi le plus intrépide des soldats.
Mais pourquoi ces Fées étaient-elles si pâles et si tristes ?
— Ton père les offensa gravement.
A ce moment la fanfare des cors éclata bruyamment et couvrit le bruit des paroles
— Rejoins tes compagnons, dit la vieille femme ; ils doivent s'inquiéter.
— Adieu, bonne Fée ; et merci.
Gerbert enfonça ses éperons dans les flancs
du cheval qui détala ; il fit un dernier signe d'adieu. La vieille le regardait partir; ses yeux pétillaient moqueusement, sa bouche édentée grimaçait.
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— Pourquoi rit-elle ? se demanda Gerbert
avec inquiétude; se serait-elle jouée de moi?
Tout à coup le cheval fit un écart. Un sanglier débuchait du fourré ; la meute hurlante se précipitait à sa suite. De tous côtés accouraient les cavaliers ; Gerbert distrait de ses pensées suivit la chasse.
Le sanglier traqué, faisait face aux chiens, les soies hérissées, les défenses menaçantes. Gerbert mit pied à terre et tirant son couteau s'avança résolument vers lui. Mais la bête furieuse se rua et d'un coup de boutoir étendit le veneur.
Le sanglier fut abattu ; on releva Gerbert ; ses vêtements étaient déchirés, mais il n'avait aucun mal. Tous le félicitaient : ils l'avaient cru éventré. Lui, remis de sa frayeur, souriait. Il songeait à la vertu de la fontaine aux Fées qui venait de le protéger et qui le sacrait invincible.
Quelques mois après, les domaines de Ger-
bert, que Blandine gouvernait pendant la minorité de son fils, furent désolés par une révolte de paysans. Armés de fourches et de faux, ils massacraient ceux qui refusaient de se joindre à eux ; ils incendiaient les fermes et les bois et saccageaient les récoltes. Blandine tremblante envoyait des soldats contre eux; mais, sanschefs, ils les repoussaient mol lement, ou se débandaient et se joignaient aux rebelles. Gerbert supplia sa mère de le laisser combattre ; il était bientôt un homme et il s'exercerait ainsi à de plus terribles luttes.
11 partit à la tête de quelques vieux serviteurs de Glodoal, dispersa les hordes révoltées et soumit les paysans. Ce jeune exploit excita son courage et bientôt, pour un prétexte futile, il déclara la guerre à un seigneur voisin.
Dès lors sa vie fut toute de combats ; sans cesse victorieux, il étonna le monde par son audace et ses prouesses. Au milieu des mêlées acharnées, il s'avançait la tête haute, offrant sa poitrine à tous les coups, 11 semblait nar-
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guer la mort. I^es flèches volaient autour de lui sans l'atteindre, et les ennemis qui croyaient l'avoir pourfendu de leur épée, s'étonnaient de le voir toujours impassible, et de ne plus tenir à la main qu'une lame brisée.
Et Gerbert après avoir soumis l'un aprèsl'autre les chefs puissants avec qui Clodoal traitait d'égal à égal, les entraîna à sa suite en des inclussions lointaines. Ils vainquirent des armées supérieures en nombre, car c'est le courage du chef qui fait la force des soldats.
L'empire de Gerbert s'accroissait de toutes ses conquêtes; mais loin, de s'en contenter, il allait encore en avant, insatiable.
Car il croyait tromper dans la satisfaction de la victoire son souci grandissant. Chaque victoire nouvelle, au contraire, le marquait d'une nouvelle ride. Il n'était plus le jeime homme joyeux qui présidait aux premières batailles ; il était taciturne et pensif. Au camp il se tenait enfermé dans sa tente et ne laissait personne approcher de lui ; son visage ne
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s'éclairait qu'à Fannonce d'une alerte. On le voyait alors s'élancer sans armure, offrir sa vie aux assaillants. Ceux-ci mis en déroute, il revenait la tête basse et les poings crispés par une sourdecolère.Et tous se demandaient :
— Quel homme Gerbert est-il donc que, malgré son imprudence, il n'ait pas été cent fois massacré? et quelles étranges pensées nourritil qu'il ne veuille point se reposer sur ses triomphes ?
On attribuait à son ambition cette sombre préoccupation; mais il était trop redouté pour qu'aucun osât le dire à voix haute.
Cependant, un jour, au milieu d'un combat les soldats stupéfaits virent leur chef tourner bride; il jeta loin de luisonépée et prit la fuite.
Gerbert volait au milieu d'un nuage de poussière ; il entendait derrière lui les clameurs de l'armée. Quand il fut loin de ce bruit, il s'arrêla. Le cheval exténué s'abattit; il se coucha sur le flanc, agita un instant la tête et mourut,
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— O Fées, s'écria Gerbert en sanglotant, accordez-moi d'expirer à mon tour. Vous avez fait de moi la victime d'expiation, mais n'aije pas depuis longtemps payé le blasphème paternel? J'ai bu de l'eau de la fontaine magique et mon corps a été revêtu d'une armure invisible et sans défaut. J'ai combattu sans connaître la joie d'une blessure etje n'ai jamais vu la couleur de mon sang. J'ai remporté de ridicules victoires, car j'ai triomphé sans danger. Vous m'avez interdit la joie en me protégeant contre la douleur. OFées, ayez pitié de moi! Que je sente une flèche trouer ma chair ety vibrer profondément et que ma vie pitoyable s'achève au moins dans un hurlement de souffrance ! Veuillez que je sois un homme.
Des cavaliers poursuivaient Gerbert : ils l'aperçurent en travers de la route. L'un d'eux se jetant sur lui le frappa en l'appelant :
I^âche !
Gerbert le regarda en souriant; les Fées avaient pardonné.
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Il fut ramené au camp comme prisonnier.
Les huées et les insultes accueillirent son retour; on eut peine à le défendre contre ceux qui voulaient le tuer. Les principaux chefs qui rêvaient de se partager son immense empire, se coustituèrent en tribunal. Leur haine s'exaspérait du calme de Gerbert qui opposait à leurs menaces un visage content. Il était accusé de trahison ; sa fuite avait fait perdre la bataille : il fut condamné à être attaché par les pieds à la queue d'un étalon sauvage.
La sentence s'accomplit. Traîné dans les champs, meurtri par les cailloux et déchiré par les ronces, le corps de Gerbert ne formait plus qu'une bouillie sanglante. Il expira après avoir subi toutes les souffrances.
Mais, sitôt qu'il eût fermé les yeux aux choses de ce monde, il s'éveilla à une vie nouvelle.
Il lui semblait qu'il était très las encore ; sa tête reposait dans les bras d'une vieille femme qui le berçait comme un enfant. Il la recon-