HISTOIRE DE JACQUES
Jacques avait depuis peu quitté le sein et il s'essayait à balbutier. Anxieux, ses parents attendaient la joie dé déchiffrer les syllabes confuses de ce jargon puéril quand, un jour, Jacques qui tibutait dans Tenclos paternel s'écria: — Je vois — avec une mine émerveillée.
Les parents au lieu de sourire firent la grimace. Il souhaitèrent avoir mal compris et interrogèrent l'enfant.
— Je vois, répéta-t-il, et de sa petite main, il désignait l'horizon, là-bas à l'extrémité des flots au bord desquels s'étendait le jardin.
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— Oh ! oh I fit le père qui inspectait la surface infinie des ondes sans rien apercevoir que la calme étendue. Et Jacques, coupable d'une première mystification, fut vertement réprimandé.
Or il avait à la fois tort et raison, chose commune en ce monde où tout est relatif.
Ses parents étaient de braves gens, mais ils étaient myopes.
L'enfant grandissait et s'obstinait à voir; il voyait même plus distinctement de jour en jour. Il décrivait sans embarras les rives opposées du lac : une campagne verdoyante et fleurie s'y étendait, sur laquelle il ne tarissait pas d'admiration.
— Là-bas, malgré la distance, tout me semble beau^ disait-il ; il n'y arien de comparable ici ; sur notre terre grisâtre et rocailleuse ne croissent que des plantes rabougries aux ternes feuillages; les fusées des couleurs n'éclatent point dans nos jardins ; nos pâles
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massifs sont une contrefaçon ridicule de ces guirlandes de poupre et d'or qui trsdnent au long de l'autre rivage .
Les parents de Jacques se désespéraient.
Ni caresses ni menaces n'avaient pu vaincre son entêtement. En vain lui donna-t-on des maîtres qui lui démontraient que, selon des lois certaines, son pays natal était non seulement le plus beau pays du monde, mais encore le seul pays du monde, et que ce n'était point un lac mais une mer sans bornes qui limitait la contrée.
Jacques voyait et, comme il était mauvais élève, il ne devint pas myope.
* * Les parents de Jacques ne se distinguaient pas de leurs concitoyens. Tous les habitants de ce pays étaient myopes. Aussi, voir ce qu'ils ne voyaient pas était à leur avis une infirmité, un signe manifeste de folie. Là comme ailleurs la seule folie était d'être différent,
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11 arrivait parfois cette calamité dans une famille qu'un enfant naissait avec une excellente vue ; rarement on parvenait à y remédier et la présence du fou troublait la tranquillité domestique. Par bonheur l'insanité portait le plus souvent son châtiment en elle : fasciné par l'autre rive du lac, l'insensé, espérant l'atteindre à la nage, se jetait à l'eau et périssait fatalement.
Jacques avait passé l'âge oùM'on pouvait encore espérer qu'il s'amendât. Ses parents se résolurent à le faire enfermer. Ne venait-il pas enfin, signe de la gravité de son état, de composer en une langue inconnue, où les sons se répondaient et où les mots s'enchaînaient en cadence, l'éloge de la contrée merveilleuse et la satire de son pays natal ? On le voyait se promener en gesticulant et en déclamant au bord de l'eau.
De son côté, Jacques songeait à fuir. Le royaume lointain l'appelait; il se rendait bien
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compte que, sans doute, il était plus lointain encore qu'il lui semblait et que ce devait être le mirage d'un monde distant de milliers de lieues qui^ se réfléchissant dans les nuées, était renvoyé à Thorizon sur le miroir des ondes. Il se demandait si l'impétuosité de son désir lui donnerait la force d'y atteindre. Pourtant son hésitation fut brève ; mieux valait sombrer que vivre enfermé dans une triste et laide contrée, entouré de mépris et de haine.
Il sauta dans le lac et se mit à nager.
Arriva-t-il ?
* « — Le malheureux s'est noyé, pleurèrent
ses parents ; mais les larmes se séchèrent aussitôt sur leurs joues. Vivant, songeaient-ils, il nous eût déshonoré.