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SUICIDE

— r Fantôme, éloigne-toi et retourne au néantdonttu sortis. Va-t'en. Jadis, jet' aichérieapparence aux formes frêles et précises pour, tant ; j'ai aimé ton visage, riant, ou mélancolique, ou pitoyable, suivant l'heure, ton visage sans cesse changeant qui dans toutes ses transformations m'était aussi cher que ma propre face. Désormais je veux te haïr, fantôme ; non point que je t'aime moins qu'hier, car il me semble qu*au contraire ma tendresse pour toi s'est accrue ; mais j'ai de puissants motifs pour te haïr et je te chasse. Va-t'en.

On m'a appris à être un homme. Il faut vivre et ne pas se consumer à contempler de vaines ombres, comme je Tai fait et comme je le fais encore. Les autres se sont assez moqués de moi, les autres qui se dirigent résolument vers leur but après avoir écarté les fantômes. Eux n'ont pas cet air égaré par quoi je me distingue ; ils agissent — bien ou mal qu'importe — , ils agissent et se conduisent en hommes. Or c'est fini de ma folie ; j'ai compris que nous sommes à une époque de raison.

Je t'ai ordonné de partir et tu restes. Sur ton visage se répandent la douleur, la colère et le mépris. Tes joues se sont empourprées, tes lèvres se plissent ; des larmes brillent sus pendues à tes cils. Tu cherches à m' émouvoir ; je sens déjà que je pleure, que ma bouche grimace et que m'envahit une brûlante rougeur ; mais je ne serai pas le jouet d'un fantôme et je résisterai. Va-t'en. Tu n'as pas bougé. Soit ; je clorai les paupières pour ne

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plus te voir. On a allumé en mon âme le flambeau de la sagesse et je marcherai les yeux fermés, éclairé par cette flamme intérieure.

Mais quoi, mes paupières se sont abaissées et je suis dans l'obscurité. Non, non, voici qu'une forme claire se lève au milieu de la nuit. Je distingue une apparence frêle et précise pourtant, et un visage... Ah ! je te reconnais. C'est toi, encore toi, fantôme. Tu t'es donc attaché à moi comme un vampire. Seraisje impuissant à t'éloigner ? Malgré ma volonté, tu m'empêcherais de vivre à l'exemple des hommes raisonnables? Ainsi tu veux faire rire de moi lorsque je passe, et me contraindre à être fou quand je m'efforce d'être sage.

Je suis las de cette obsession. Il faudra bien que tu t'en ailles. Si tu t'obstines, prends garde. Je te percerai de mon épée ; je te crèverai comme une bulle de savon, ou comme un ballon creux. Ce n'est pas un crime que de te tuer ; je suis dans mon droit en me défen-

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dant.Quefais-tulà, lorsque je t'ai commandé de disparaître, si tu n'as pas le désir de m'ètre un obstacle et de me tourmenter? D'autres ont dispersé les fantômes : ils sont libres au jourd'hui et vivent en hommes.

Tu vois: je te menace de mon épée. Tune recules pas? Crois-tu que j'aurais peur de frapper ? Je ne suis pas un lâche. Un simple mouvement de ce bras et je t'aurai transpercé. Allons, va-t'en ; je te le dis pour la dernière fois. Je t'aime -trop en ce suprême instant pour.mentir ; c'est parce que je sens la dangereuse puissance de cet amour que je n'hésite plus... Tu restes..? Mon bras s'est allongé ; l'épée a traversé le fantôme de part en part. Enfin je suis libre.

Maintenant je pourrai paraître sur les places publiques sans que l'on me montre au doigt. Je suis semblable aux hommes de mon temps... Mais ceci est étrange : il y a du sang sur la lame de mon cpée, il y a sur le sol une large flaque rouge. Gomment un fan-

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tome, une simple apparence, peut-il contenir tant de sang?... Oh ! Oh ! je souffre, je souffre. C'est mon sang qui coule et qui rougit la terre ; je me suis percé de mon épée. —

Ainsi périt ce jeune homme ; son suicide fut le juste châtiment de son ignorance. Il ne savait pas que les sages, dont les reproches l'avaient excité à chasser le fantôme, étaient eux-mêmes des fantômes, et qu'il portait l'univers en soi-même.

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