CHAPITRE II
C'était rheure où, chaque jour depuis leur arrivée, la princesse Gloriane donnait audience aux étrangers ses hôtes. Elle était étendue sur un lit de repos dressé dans le parc ; un dais la protégeait des rayons du soleil que n'eût point arrêtés la frondaison touffue des sycomores ; des esclaves agitaient siu* elle de longs éventails de plumes.
Au bout de Fallée se montrèrent ensemble le roi d'Athènes, le duc de Germanie et l'empereur d'Asie. Le premier était mélancolique et inclinait la tète, absorbé par ses pensées :
ib . ATENTURES
le duc de Germanie avait perdu l'éclat de son visage, et ses yeux fiers et clairs étaient devenus brumeux et timides ; l'empereur d'Asie marchait plus languissamment que d'habitude, et dans son trouble il avait oublié de colorer de fard la pâleur plus pâle de son teint.
Gloriane leur fit un signe ennuyé d'accueil, leur désigna des tabourets bas devant elle et d'une oreille distraite se prépara à les entendre lui ressasser leiu:*s discours coutumiers, l'un en phrases malhabiles et rudes, l'autre en paroles imagées, l'autre en termes sobres et choisis. Quand ils auraient parlé, elle les laisserait partir, aussi déçus que la veille. Mais ce jour-là ils ne s'assirent point et se tinrent auprès du lit du repos dans une attitude de supplication.
— Je me croyais heureux, dit le roi d'Athènes ; gouverner un peuple policé, maintenir l'ordre, la justice et la hiérarchie, et me reposer de ces soins en la compagnie des hommes les
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plus savants de la terre, telle était ma vie. Ennemi des excès, du faste et de la débauche comme de Tavarice et de la morose vertu, j'usais dignement de la richesse, et je goûtais les plaisirs avec cette modération qui les fait priser davantage. Dans la pratique de la sagesse j'avais trouvé le bonheur. Je m'environnais de philosophes qui m'entretenaient des Dieux et de l'essence de mon âme, de savants qui me révélaientl'admirable enchaînement des lois de l'univers, de poètes qui berçaient mes rêveries aux rythmes de leurs vers, et d'artistes voués au culte des belles formes. Je conversais avec eux sous l'ombre des oliviers ; des banquets nous rassemblaient, étendus autour d'une table couverte de mets délicats, et, quand nous étions las de disputer, entraient les danseuses et les joueuses de flûte. Je me plaisais au spectacle desnobles jeux du théâtre et du stade. Et cependant tout ce que je nommais mon bonheur s'est effondré dès que j'eus entendu votre nom
Rien n'égale ici-bas la joie d'avoir obtenu un sourire de Gloriane. J'ai tout abandonné et plein d'espoir je vous ai livré mes richesses et me suis nommé votre esclave. Vous avez à peine regardé mes présents et le son de mes paroles a frôlé vos oreilles sans y pénétrer. Contre votre indifférence se brisent les supplications. Et la tristesse m'a couvert de son aile ; le seul remède qui me pourrait guérir vous me le refusez, et la vie se retire peu à peu de mon être avec l'espoir.
— Dans une douce oisiveté je vivais heureux, dit l'empereur d'Asie ; vers moi comme un encensmontaientlavénératîonetla louange des hommes. Pour la satisfaction de mes désirs tous les trésors de l'Orient s'amoncellaient dans mon palais. J'habitais un paradis de voluptés. Etendu sur de mois coussins je m'abandonnais aux délices de vivre dans la plénitude, l'inaction et l'oubli des heures. A travers la fumée odorante de Toliban brûlé
sur les charbons ardents, je voyais passer des femmes de toute la terre, les unes blanches comme le lait, les autres de la couleur du citron, d'autres noires comme Taile des corbeaux , et il me semblait voir défiler le cortège de mes rêves. J'écoutais les jets d'eau pleuvoir dans les vasques et s^cffeuil- 1er les rosiers. Quand mes mains s^étendaient elles effleuraient la douceur de gorges palpitantes comme des colombes, quand mes lèvres se tendaient elles rencontraient la fraîcheur de lèvres semblables à des grenades. Souvent j'aimais à me parer de vêtements éclatants et à enrouler des colliers autour de mon cou, ou bien à faire ruisseller entre mes doigts une rosée scintillante de diamants. Lorsque je me montrais à mon peuple, j ^apparaissais orné et éblouissant comme une idole, et les fanatiques se jetaient sous mon char dont les roues dorées se rouillaient de sang. Je croyais posséder le bonheur, mais, quand le souffle delà brise est venu me murmurer ton norn,j'ai
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senti que j'étais plus misérable qu'un paria. J'ai mis en route une caravane qui t'apporta tous mes trésors et dans la plaine les coffres restent entassés, les étoffes précieuses subis» sent les averses, et nous les devons défendre contre les brigands attirés par l'espoir du pillage. Depuis que je t'ai contemplée, la plus tendre couche me semble un lit de caillpux, les mets les plus délicats me sont amers comme la mandragore. Tu es un jardin clos et je me meurs de soif auprès de la fontaine inter* dite, et je me consume à tes pieds comme une cire au soleil.
Et le duc de Germanie dit à son tour :
— Puissants évoques et barons tremblent à mon approche. Je n'ai jamais connu que les joies de la bataille. J'ai conduit mes hommes d'armes à l'assaut des châteaux rebelles et étendu au loin ma suzeraineté. Ma valeur a toujours été payée par la victoire et chaque jour j'ai risqué ma vie, estimant que mourir
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en guerriep est le plus glorieux des triomphes. La trêve ne me laissait point oisif, et je trouvais dans la chasse de nouveaux plaisirs. Mon cheval m'emportait à travers la forêt, fendant les fourrés, franchissant les torrents. Précédé par une meute hurlante, je sonnais le cor à pleins poumons, et, face à face avec le sanglier, je l'abattais de mon couteau. Le soir, assi^ à table avec mes compagnons, je m'enivrais ; nos chants sonores ébranlaient les murailles du burg et dominaient les rafales. J'étais heureux par ma force et par mon courage. Votre nom a franchi les monts et j'ai fui mes domaines comme ferait un lâche devftnt l'ennemi. Et tout au monde m'était ennemi, si ce n^est vous-même qui vous montrez cependant plus impitoyable qu'un vainqueur.
Je vous ai fait don du butin de mes conquêtes ; mais les richesses d'un Barbare sont peu de chose auprès de l'abandon de sa fierté. Je n'ai jamais plié le genou et je me suis agenouillé sur les marches de votre trône ; à peine
si mon front se baissa devant les autels, et il se courbe devant vous. Je suis faible comme un enfant et mon bras n'a plus de vigueur.Et, si vous me refusez encore votre sourire, je serai couché bientôt avec mes armes sous la pierre d'un tombeau,
La princesse Gloriane ne se laissa point toucher; mais, pour la première fois, elle consentit à laisser tomber de ses lèvres d'autres paroles que d'indifférentes formules.
— A trop p3u de prix vous avez mis ma faveur, dit-elle. Vous ne m'avez rien apporté qui ne me fut dii. Quand bien même vous remettriez vos couronnes entre mes mains^ et que je deviendrais impératrice d'Asie-, reine d'Athènes et duchesse de Germanie, je ne saurais encore vous montrer du plaisir.
— Nous vous livrons nos couronnes, dit le roi d'Athènes.
— Tu es la maîtresse du monde, fit l'empereur d'Asie.
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Le duc de Germanie se tut, mais il pencha la tête.
Elle reprit :
— Non, je ne suis pas la maîtresse dumonde.
Il me faudra toujours partager mon empire,^et que vaut un empire où Ton ne règne pas sans partage ? J'ai ambitionné une domination absolue.
Les princes se regardèrent sans comprendre.
Ils se savaientseulsàcommanderauxhommes.
— Dans ses immenses domaines chacim de vous se croyait tout puissant avant de me connaître. Et, auprès de moi, vous avez senti qu'il ne pouvait avoir de royauté que celle de Gloriane. Pourquoi vous étonner si je vous en révèle une autre? Il y a un homme dont le pouvoir est plus grand que le vôtre et même que le mien, et il n'est pas venu m'abandonner sa part. Car il vit dans une retraite où le bruit de ma renommée n'a point pénétré. Tant que je ne le tiendrai pas vaincu, n'attendez rien de moi.
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Le roi d'Athènes et Tcmpereur d'Asie pensèrent qu'elle se moquait d'eux et chancelèrent. Le duc de Germanie bondit :
— Comment s'appelle cet homme ? Quel que soit le lieu de la terre où il se cache, je vous le ramènerai.
— Il se nommait Orphée. On a prétendu que les Bacchantes l'avaient massacré sur le mont Rhodope; mais c'est une fable. Il vit, et sa lyre est plus puissante que les armées ; il enchante la nature entière. A qui le conduira vers moi j'accorderai pour jamais la vue d'un visage souriant ; alors je serai heureuse et je régnerai sans partage, car, s'il franchit mon seuil, il sera désarmé.
Les trois princes sentirent soudain renaître leurs forces; l'espoir précipita leur sang engourdi dans les artères et chassa la pesante mélancolie. Ils jurèrent de satisfaire au vœu de Gloriane et joyeusement lui firent leurs ndieux. Puis ils allèrent se préparer à partir en campagne.