CHAPITRE m
. Les trois princes explorèrent de compagnie le monde.
Ils n'avaient pas de jalousie Tun pour l'autre ; ils aspiraient à la même récompense, et le sourire de Gloriane était comme la lumière d'un astre qui caresse tous les fronts avec une égale douceur. Ils allaient en s' entretenant d'elle et ces discours leur rendaient les journées brèves.
Le désespoir avait fait d'eux des vieillards agonisants ; maintenant ils avaient recouvré la jeunesse et la vigueur. La fatigue n'avait
aucune prise sur ceux que protégeait Tarmure de la confiance.
— Jamaisje n'entendis nommer cet Orphée, disait le duc de Germanie. Quel homme est-ce donc que son pouvoir puisse égaler celui de Gloriane? Comment ose-t-il lui résister alors que, moi, je lui ai fait ma soumission ? Possède-t-il un imprenable château et commande-t-il à de nombreux vassaux ?
Ce doit être un vaillant baron. Mais je me suis mesuré avec les chefs les plus redoutés, et ce n'est pas celui-ci qui m'apprendra la peur.
— Ge n'est point un chef, répondait le roi d'Athènes, et il né s'abrite pas derrière les murailles d'un château. Aussi n'en est-il que plus puissant. C'est un poète ; il chante en s'accompagnant sur une lyre ; ses poèmes et sa voix sont si séduisants à entendre qu'il a touché les Divinités Infernales elles-mêmes.
Il vit solitaire et n'a cure des choses de ce monde; c'est pourquoi elles n'ont point d'em-
ORPIIEK 27
pire sur lui. Il ignore si nous gouvernons les hommes, et il n'a jamais ertendu parler de Gloriane. Mais nous lui dirons combien elle est belle, et il nous suivra pénétré du désir de la voir; notre éloquence le convaincra et l'entraînera. Il fera sa soumission à nos côtés et partagera notre récompense.
Et l'empereur d'Asie :
— Ce doit être un magicien ; mes prêtres m'ont enseigné la science de conjurer leurs embûches. D'ailleurs les magiciens se laissent facilement corrompre; je lui promettrai mon collier et il viendra avec nous.
Or, remontant le cours d'un torrent, à travers les solitudes désolées des montagnes, ils pénétrèrent un jour dans un étroit vallon.
Les chênes et les châtaigniers l'abritaient sous leurs larges branches ; dés rocs géants, tapissés de lichens et de lierre, se dressaient
çà et là comme des raines ; des ruisseaux coulaient le long des pentes et formaient des cascades. Au bruit des pas, des lièvres détalaient et, derrière les fourrés, fuyait parfois quelque chevreuil effarouché.
Tout à coup, la vivante rumeur qui animait ces lieux sauvages s'apaisa, et tout devint silencieux comme si le sommeil ou la mort avaient passé. La voix des ruisseaux, du vent et des échos s'était éteinte ; dans le feuillage qu'aucim souffle n'agitait plus les oiseaux se tenaient immobiles et muets ; le torrent avait suspendu, sa marche furieuse et ses flots étaient endormis sur les arêtes des rochers ; on n'entendait même pas ce bourdonnement confus des mille insectes flottants dans l'air ou cachés dans la mousse.
L'empereur d'Asie, saisi de crainte, dit :
— Cette forêt est enchantée.
Et il murmura des paroles efficaces contre les charmes.
— C'est Toeuvre de Satan, fit le duc de
Germanie en se signant.
Le roi d'Athènes sourit ; il avait conversé avec trop de philosophes pour croire au mystère.
Cependant, comme ils avançaient, il perçurent bientôt le son lointain d'une voix qui chantait. Ils eurent la même pensée. La nature s'était-elle donc tue pour écouter ? ce que Ton prétendait d'Orphée était-il vrai ? avaientils enfin découvert la retraite du poète ?
Pleins d'espoir, ils se hâtèrent.
La voix devenait plus distincte; comme maîtrisés par une invisible main, ils furent obligés de s'arrêter pour prêter l'oreille. Ils n'osèrent pas se regarder et fixèrent le sol. Mais le chant s'éteignit et ils repartirent. Chacun s'invectivait en soi-même de sa défaillance.
Alors dans la futaie éclata le bruyant concert des oiseaux; la brise agitâtes feuilles, frémissantes d'un tumulte d'ailes ; le torrent, charriant des galets et des troncs arrachés, bondit
avec fracas. Des bètes féroces sortirent des cavernes et des fourrés, et en un instant les princes furent entourés par une multitude de lions, de chacals, d'hyènes, de loups et d'ours qui grognaient en découvrant leurs crocs.
Contre leur nombre le courage était inutile ; ils sentirent venue leur dernière heure.
mm
Les branches d'un taillis s^écartèrent et un adolescent aux longs cheveux bouclés parut.
Il tenait appuyée contre sa poitrine une lyre rustique ; et, ses doigts légers effleurant les cordes, il en tira un mélodieux accord. Les fauves abandonnant leur prochaine proie vinrent se coucher à ses pieds.
— Orphée, nous t'avons reconnu à l'œuvre merveilleuse de ta Ivre, dit le roi d'Athènes, et nous te rendons grâces, car nous te devons de respirer encore. Peut-être en entendant pour la première fois parler de ta puissance, avons-nous eu un sourire incrédule. Et pourtant on ne nous avait pas menti. Tu possèdes
un art admirable et pas un homme ne pourrait se mesurer avec toi. Tu enchantes jusqu'à la nature qui demeure insoumise aux volontés des plus grands rois. Tu l'emportes sur nous et nous nous inclinons* Mais nous sommes ici les messagers d'une princesse avec qui tu partages l'empire de la terre. Elle est notre souveraine et quel que soit l'éclat dont nos noms sont environnés, il pâlit devant la splendeur du nom de Gloriane. Or elle a souhaité connaître celui qu'elle dit son égal, et elle nous a envoyés vers toi. Nous lui avons promis de te convier à la vision de sa beauté et de te ramener avec nous.
Le jeune homme répondit :
-^ Que cette princesse règne sans partage sur l'univers et qu'elle ne se soucie point de moi. Je ne la connais pas; qu'elle m'ignore et me laisse dans ma solitude. Mais par quelle dérision des rois viennent-ils me parler ainsi? Les Dieux m'ont accordé l'art d'enchaîner' d'harmonieuses paroles et de les accompagner aux
sons de cet instrument. J'use de ce présent des Dieux qui se servent de moi pour se manifester. Et si quelque merveille s'accomplit à ma voix, je n'en tire point vanité. Je ne vous suivrai pas; je ne suis ni le maître, ni Tégal, ni le sujet d'aucun prince. Je vis libre; rien n'est plus beau que le spectacle de la nature, et rien ne peut m' être plus doux que de répandre sur cette lyre l'enthousiasme de mon cœur.
— Tu es pauvre, dit l'empereur d'Asie, et tu ne peux concevoir les voluptés de cette terre. Apprends à connaître les choses avant de les mépriser. Crois-moi ; je te donnerai ces perles, les plus parfaites que les pêcheurs aient jamais arrachées aux flancs de la mer féconde.
— Tes perles sont pâles auprès des lys, répondit le jeune homme, et la fleur de l'aubépine est plus précieuse. Il n'est de plus exquise volupté que de contempler la lumière des astres.
Le duc de Germanie s'écria :
— Que sert de feindre ? Notre dame Glo-
ORPHJ^B 35
riane nous a commandé de le conduire à elle.
Obéissons sans prendre tant de détours. Nous usons notre temps en paroles inutiles.
Il tira son épée, pensant l'effrayer, mais répée lui tomba des mains ; le jeune homme s'était mis à chanter.
Sa voix montait dans l'air silencieux et les cordes de la lyre vibraient sous la caresse de SCS doigts. Et, sans même jeter un dernier regard sur les Irois princes qui l'écoutoient immobiles et ravis, comme cloués au sol, il se dil'îgea vers un sentier qui gravissait la montagne, et toujours chantant, escorté des panthères, des ours et des loups apprivoisés, il disparut au fond de la voûte de feuillage.
Les sons peu à peu s'affkiblirent, puis s'effacèrent.
D'un coup de talon le duc de Germanie brisa son épée; l'empereur d'Asie, les mains crispées, rompit son collier dont les grains ruisselèrent sur la mousse; le roi d'Athènes songeait à la folle des philosophes.