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CHAPITRE IV

Ils s'en retournèrent tristement vers le palais de Gloriane ; le chemin leur semblait long quand ils le mesuraient à leur fatigue, trop court quand ils pensaient à l'accueil qui leur serait fait. Et cependant, ils ne parvenaient pas encore, tant les racines en sont vivaces, à arracher toute espérance de leur cœur.

La princesse, accoudée sur le rebord de la plus haute terrasse, attendait de Taube au coucher du soleil et scrutait avidement retendue. Enfin elle les découvrit ; ils étaient trois

comme au départ. Elle pâlit et trembla de rage ; des injures et des blasphèmes se précipitaient dans sa gorge et Tétouffaient. Elle devint semblable à une bête hideuse et furieuse. D'une voix hoquetante elle commanda que Ton fermât toutes les portes et que Ton refusât Tentrée aux princes quand ils se présenteraient.

Et, démente, grinçant des dents, courant de salle en salle, elle brisait les objets précieux qui les encombraient, elle déchirait ses vêtements, elle se heurtait aux murailles et se roulait sur les mosaïques dures. Ensuite elle pleura pendant des jours entiers. Lorsque ses forces se furent épuisées et ses larmes taries, elle demeura gisante comme une victime, écrasée sous la féroce étreinte du désespoir. Elle était possédée toute entière parla pensée de l'irrémédiable défaite de son ambition, et son esprit, englué à cette pensée, ne s'en pouvait détacher.

Si ses messagers n'avaient point ramené

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avec eux son rival, il lui échappait maintenant à jamais. Avec une folle confiance en soimême elle avait souhaite Timpossible après que tout le possible se fût réalisé, et elle avait trouvé ce souhait légitime. Le châtiment de son orgueil serait éternel ; elle songerait sans cesse à sa beauté rendue par sa faute inutile.

Elle ne laissa personne approcher d'elle et refusa les consolations.

Un matin, Gloriane aperçut des corbeaux tournoyants dans le carré de ciel encadré par sa fenêtre, et, s'étant penchée, elle découvrit au pied des murailles les cadavres des trois princes. Elle détourna la tête non de pitié, mais de dégoût. Vivants, ils avaient été les instruments de son désir, et ils étaient morts ses débiteurs puisqu'elle les avait enrichis un instant d'espérance. Et elle haïssait ces corps décomposés qui l'outrageaient comme des témoignages de son insanité.

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Mais voici que les portes de la ehambre tournent sur leurs gonds sans qu'aucune main les ait poussée s« Un adolescent aux cheveux bouclés s'avance, drapé dans une claire tunique ; il tient appuyée contre si^ poitrine une lyre rustique, et ses doigts légers tirent de mélodieux accords des cordes qu'ils parcourent. Il s'approche de Gloriane stupéfaite, et laissant reposer sa lyre, il parle :

— Vous avez voulu me connaître et je suis devant vous. Vos envoyés ont cherché à m'entraîner à leur suite. Ni beaux discours, ni présents, ni menaces ne me décidèrent, car je ne me reconnais pas de maître après les Dieux, Ils m'ont dit par raillerie que votre puissance jalousait la mienne ; je ne suis pas comme vous souverain et je ne gouverne aucun empire. Mais il m'ont parlé de votre beauté et j'ai souhaité de ne plus l'ignorer. J'aime à chanter tout ce qui pénètre mon àme d'enthousiasme ; ces princes ne m'avaient pas trompé ; j^niîiii^ semblable admiration ne

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s'éleva de mon cœur. Rien ne peut rivaliser avec vous en beauté dans Tunivers. Je sens fleurir sur mes lèvres des chants nouveaux.

Et je plie les genoux, non devant vous, mais devant les Dieux qui vous ont pris pour demeure.

Aux premiers mots du jeune homme, Gloriane avait souri et la grimace de sa récente colère s'était effacée. La joie la rendait plus belle qu'elle n'avait encore été ; son rival s'était jeté dans ses filets et elle ne le laisserait pas fuir. Elle le captiverait, elle lui ravirait sa force et piétinerait la lyre. Elle le convia à s'asseoir auprès d'elle et dit :

— Les portes de ce palais qui devaient rester closes se sont ouvertes à ta voix ; mes gardes et mes courtisans ne se sont pas opposés à ton passage ; ton chant les a soumis. Moimême j'étais irritée, et tu me vois riante ; j'étais malheureuse, et tu me vois consolée. J 'étais accoutumée à la servile adoration des hommes et je respirais ce parfum avec indifférence ;

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rhommage que tu me rends au contraire m'est doux, encore que cet hommage ne s'adresse point à moi seule. Nieras-tu toujours ton pouvoir ? Avant de t'avoir vu je pouvais me croire Funique maîtresse de la terre, maintenant je sens que je ne suis que ta servante. Et je veux abdiquer entre tes mains. Le duc de Germanie, le roi d'Athènes et l'empereur d'Asie m'ont livré les trésors de leurs royaumes et m'ont abandonné leurs couronnes, et ils sont morts de leurs vœux irréalisés. A mon tour je te donne et couronnes et trésors, et mon sourire t'appartient ; tu es moij époux. Tu admires ma beauté ; elle ne t'est point encore révélée ; elle est sans cesse nouvelle et différente, et tu ne te lasseras point de la contempler. Elle t'est due ; elle est la récompense de ton art merveilleux.

Gloriane déployait toutes les séductions de sa parole et de son visage ; elle enveloppait le jeune homme dans un réseau de flatteries

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et de mensonges, et elle le sentait se dépouiller peu à peu de sa fierté.

Il murmura enfin :

— Votre beauté m'enivre comme le vin nouveau. Je vous appartiens ; les Dieux mêmes ne sont pas mes maîtres ; vous régnez seule sur mon être et je m'incline vaincu.

Mon art était un vain jeu et je l'oublie, impuissant à vous chanter comme vous méritez de Fôtre. Souriez.

Elle l'appela dans ses bras tendus et il y tomba, attachant ses lèvres aux lèvres offertes. Ils défaillaient tous deux d'une joie différente. Tandis qu'il s'abandonnait à une extase éperdue, elle glissa furtivement la main sous un coussin où un poignard était caché. Comme it l'élreignait plus étroitement, elle lui enfonça la lame dans la poitrine.

Le jeune homn)ie &e redressa en poussant un cri ; du sang rougissait sa tunique. Ses regards étaient voilés de soufi'rance,mais sa voix forte afiirmsi le retour de son juvénile orgxieîl :

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— O folle, s*écria-t-il, qui pensa être toute puissante et qui m'a donné la puissance. O folle qui pensa me tuer, et qui m'a rendu immortel.

Il prit à terre la lyre abandonnée et en fit jaillir une musique admirable qui se mêlait aux tragiques plaintes de sa voix. Gloriane se traînait à ses pieds, implorant le pardon. Il n'abaissa plus les yeux sur elle.

Orphée chantait toujours, le poignard plongé dans le cœur.

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