L*AVENTURB SUR LA MONTAGNE
•— Aussi Je n'étais quun enfant; j'avais les mêmes ambitions que toi, mais elles s'étaient réfugiées dans un songe. J'ai voulu gravir la montagne comme toi ; j'étais faible et maladroit, et je me suis lassé. Douce Nice, son àme était toute simple et nue et ne reflétait que mes pensées ; elle s'est lassée avec moi; je l'avais gardée d'un collier d'améthystes, elle le perdit et dès lors elle ne put s'empêcher de juger entre nous.
— Ton erreur, fit Lamide, fut de l'entraîner dans une expédition périlleuse. Elle a, saris le savoir, amolli ton ardeur par sa présence ; tu avais placé ton bonheur en elle, diminuant ainsi ta foi en ces plus grandes joies qui l'attendaient là-haut. Elle était la meilleure de toutes, mais elle était femme.
Puis il ajouta :
— N'achève pas en regrets stériles le peu d'énergie qui te reste. Tu as répandu les larmes que tu devais à ton passé; ne t'inquiète plus que des proches sommets.
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Lamide a voulu m'entraîner ; mais j'ai refusé d'abandonner Nice. J'avais rêvé de partager avec elle ma belle vie, et il ne me souciait pas d'aller plus avant sans elle. Ma vie à peine commençait, et j'en plaçais le terme où Nice avait fait un faux pas.
— Adieu, ai-je dit à Lamide ; laisse-moi. Tu fus mon ami tant que je ne m'étais pas douté que tu m'étais supérieur. Maintenant je ne peux plus serrer ta main comme jadis. Sans doute, achèverai-je ici mes jours, transi par le froid et abattu par ma douleur. Mais, si mon esprit venait à se détacher de ce lamentable spectacle, je ne songerais point à reprendre seul ma route : je redescendrais vers le village de l'ennui et j'irais languir dans la plaine.
Lamide, impuissant à me convaincre, m'a quitté et j'ai lu sur son visage plus de mépris que de pitié. Il a bieiilôt disparu dans les ravins du glacier.
Je suis resté penché sur le gouffre. Le soir,
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un peu de neige est tombée et Nice en a été couverte. La nuit venue, l'azur de l'abîme s'est assombri et je n'ai plus aperçu le corps. J'ai attendu l'aube en grelottant.
Le lendemain j'ai retrouvé Nice enveloppée de neige : on eût dit une statue. Elle m'a semblé belle de toute la beauté des choses lointaines qu'on ne peut atteindre, et mes regrets de l'avoir perdue en sont devenus plus cuisants.
J'étais fasciné par ma contemplation.
Soudain je crus ouïr monter lui harmonieux murmure et il me parut que dans la face blanche s' entr 'ouvraient les yeux aux prunelles de saphir. Mais ce n'était point un leurre ; les yeux vivaient et la bouche ; et le mm*mure devint plus distinct, et je reconnus une voix qui disait :
— Amant, ou toi qui te nommais hier ainsi, amant, m'as-tu donc abandonné ? En vain tu t'obstines ici ; c'est l'adieu puisque tu me crois morte et te consumes en lui inutile désespoir.
Et cependant je commence à vivre et je t'appelle. Viens à moi.
Je me suis écrié :
— Sirène, voix trompeuse enfantée par ma douleur, pourquoi chercher à m'abuser ?
— Je ne suis pas fille de ton imagination ; je suis Nice elle-même. Ce manteau de glace ne suffît pas à calmer mon ardeur; jette-toi dans mes bras, nous partagerons cette couche immaculée et, joue contre joue, nous demeurerons, bercés par la chanson des sources qui sourdent dans les profondeurs.
— Non, tu n'es pas Nice. Tues son apparence vide d'àme et de pensée. Cette seule apparence, je l'aime encore. Nice ne méritait pas mon amour et elle est tombée dans le précipice par sa faute.
— Jamais Nice ne fut plus digne d'amour que lorsqu'elle tomba; sa chute la rendit vraiment femme. Et maintenant elle a une âme. Auparavant, ce n'était qu'un fantôme et son âme n'existait pas, car c'était
l'aventurb sur la montagne
un simple miroir où se reflétait la tienne.
— Tuas attaché tes regards sur Lamide.
— Et c'est alors qu'ils se sont dessillés ; j'ai vu qu'il était un homme ordinaire, avec la vertu commune à l'homme. Je sais à présent qu'un instant de rôve vaut une vie d'action puisqu'il peut la contenir toute entière et sans faillir à ses promesses. Tu étais maladroit et indécis; un jugement léger te condamnait; mais tu étais supérieur à tous. Viens, le rôve éternel est ici ; ce n'est ni la mort ni le sommeil ; c'est la vie dans ce qu'elle a de plus noble et de plus doux. On ne voit ici que le ciel et la glace qui porte en elle la couleur et l'infini du ciel.
— Tu es belle de la beauté du mensonge ; tes paroles sont captivantes comme des mensonges.
— Penche-toi plus avant et lis sur mon visage si je mens.
Je me suis incliné et le vertige m'a saisi :
mes ongles se sont enfoncés dans la glace et
j'ai fermé les yeuxpour échapper à rattraction du précipice.
— Oh ! fuir, fuir, songeais-je, loin de cette illusion qui me charme et m'égare.
Mais j'étais cloué à cette place. Et la voix m'appelait toujours.
Enlin, j'ai compris qu'il m'était impossible de partir et je me suis laissé convaincre. Et, où Nice m'attendait, je suis allé la rejoindre.
Pourquoi fus-je épargné dans ma chute ?
Bientôt j'ai repris connaissance ; j'ai pressé le corps de Nice entre mes bras et j'ai senti que, sous mon étreinte, les chairs décomposées se rompaient.
J'allais expirer sur le cadavre corrompu, quandLamide,aidéde plusieurs hommes, vint me retirer du gouffre. Il avait atteint le sommet delà montagne et alors la pitié pour moi l'avait pris, car, au lieu des horizons espérés, il n'avait trouvé que des nuages.