QUI PROMET DES CHOSES DIVERTISSANTES
Un matin Margot se jeta toute palpitante hors de son lit 5 un rayon de soleil tremblant sur les rideaux l'avertit que la matinée s'avançait , et le chat gris couché près, de la porte lui reprocha sa paresse par un mia-ou prolongé.
Sa première pensée l'attira devajit son miroir. — C'était un vieux miroir de Venise dont on se moquait à Martigny. Les paysannes préféraient les miroirs mo-
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dernes — \es cadres rouges à figurines les charmaient surtout ; elles avaient prédit au marchand qu'il ne vendrait jamais cette vieillerie; mais Margot, séduite par sa belle forme et par les incrustations de nacre qui se détachaient de son cadre d'ébène, Margot qui avait une secrète tendance au pittoresque et au beau, s'était dit que \a vieillerie irait à merveille contre son étagère.
Or, ce matin-là, Margot se vit dans son miroir plus pâle que la veille^ elle eut dabord peur d'être malade, mais elle fut rassurée par la fraîcheur de sa bouche et l'éclat de ses yeux.
Comme elle ouvrait la porte de la baraque, un cavalier qui passait sm' le chemin
s'arrêta tout à coup à sa vue et se mil a la contempler.
C'était Edouard de Marcy, 1 un des chasseurs qui
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avaient tant li de Jacfjues sous le vieux tilleul du château de Martigny. — Entraîné par le courant qui nous jette sur la rive du mariage quand nous n'y pensons pas^ il allait demander à madame d'Ermanes la blanche main de sa lilleulej il n'aimait de Clotilde que sa beauté, mais il était singulièrement alléché parle domaine presque royal quelle devait recueillir à la mort de sa marraine.
Edouard de Marcy était un de ces jeunes fous dont le passage dans la vie n'est marqué que par des extravagancesj un de ces rois de la mode, qui ne font rien — hormis des dettes,, et qui laissent à leurs enfants, comme débris de leur patrimoine , des manchettes fanées — comme les miennes — des éperons dorés , et des lambeaux de gants, ■ — un de ces charmants effaroucheurs de femmes, qui n'ont peur que de la mort, et qui font un testament pour léguer les biens qu'ils n'ont plus, et donner le reste aux pauvres.
Edouard de Marcy , qui avait déserté Paris aux premières aurores du printemps, plutôt pour fuir certains usuriers dont il craignait les poursuites malvoillan-
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te:;!, que pai' amour du calme el de la Iruielicur dea cliauips^ s'était réfugie chez un de ses amis, à quelques, lieues du château de madame d'£rmanes. 11 passait d al)ord son temps à dormir, à chasser el à courir à clieval; plus tard, pour échapper à la monotouie de celte existence, il s'était glissé sans peine dans toutes les nobles familles du pays. Madame d Erinanes l avait rencontré à la noce d'une des compagnes de sa filleule . et , séduite pas ses galanteries qui lui rappelaient le dernier siècle, elle lavait prié d entrer à son château quand la chasse 1 attirerait à 1 eutour. La chasse attira souvent Edouard de Mare y chez madame d'Ermanes, qui ne s'en plaignit point — ni Clotilde non plus. — Le chasseur, qui ne pensait guère aux bécasses , ni même aux faisans, lançait au cœur de mademoiselle d'Ermanes toutes les flèches enflammées de l'amom". Lu marraine voyait bien ses œillades idolâtres, mais comme sa filleule était à marier , il ne lui arriva jamais de s'en plaindre — ni Clotilde non plus. — Et le chasseur, qui était aussi fat que vous et moi, s'imagina bien vite que Clotilde — isolée, lasse de traîner la \ie uniforme de la province, vierg»' de corps cl dame - 1 aimait
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avec délire. — Lu matin il avait vu un sourire rose sui sa bouche , et il s était dit : c est l'amour — un soir, une larme bleue dans ses yeux — et il s était dit : — c'est lamour. Il voyait l'amour partout^ dans les regards, sur la gorge qui palpite , sur la main qui tombe, dans la démarche nonchalante, dans le corps qui s'incline j de l'amour partout, car une belle fille qui déploie autour d'elle la fraîcheur de la jeunesse est tout amour , comme une fleur qui s'ouvre est tout parfum. — Mais, "■omme la fleur qui répand son parfum pour tous, Clotilde déployait autant declat et damour pour les coriphées du pays que pour Edouard de Marc y — et son ami, que la chasse attirait aussi chez madame d'Ermaues, pouvait dire, à son imitation : — J ai nu un sourire rose sur sa bouche, une larme bleue dans ses yeux — c'est l'amour. — H est si facile de se croire ainîé quand on naime pas I Pourtant c'était avec une joie secrète que Clotilde voyait Edouard de Marcy ; ses allures fashionables , son esprit d'emprunt — ses œillades, peut-être, éveillaient cette joie qui était de l'amour aux \eux du clia>seur. Et le fat, aveuglé par son orgueil,, s était mis en campagne ce matin-là, dans le dessein de
demander avec des yeux entlammés la blanche main de Clotilde, et avec un sourire dédaigneux une dot digne d'elle.
Or, quand Margot ouvrit la porte, il passait devant la baraque. — Il s'arrêta donc pour regarder la belle éveillée, qui baissa les yeux en rougissant.
— Que Dieu maudisse tous les philosophes passés et à venir ! s'écria-t-il.
Margot, presque effrayée , recula d'un pas.
— Les absurdes ! s'ils n'avaient pas détruit le droit du seigneur, voilà une charmante vassale qui serait à moi.
Margot, qui crut le cavalier fou , referma sa porte.
— Farouche ! farouche ! c'est un bon augure. — Au revoir la belle, un jour ta fraîcheur passera sur mon chemin et — je me marie d'autant plus.
M. de Marcy éperonna son cheval , qui repartit au galop.
Au détour du cheniiu il rencontra le gaido-chanipo- Ire qui se disait en hochant la tête :
DE MAKGOT. Ho
— Margot sera ma femme.
— Qu'est-ce que Margot?demanda en souriant Edouard de Marcy.
Maître Pierre voulait passer sans répondre, mais il se souvint que le cavalier était un favori du château ; dans la crainte de le froisser — et dans l'espérance de n'être point entendu, il murmura d'une voix sourde ;
— C'est un ange du ciel , qui demeure la-bas dans ce paradis.
— Ma belle effarouchée, pensa M. de Marcy.
— Elle sera votre femme , dit-il à maître Pierre, je vous plains de tout mon cœur, car avec un ange comme cela vous êtes destiné à ressembler au diable.
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ou L AUTEUR NE SUT PLUS CE QU lU DIT.
Le cheval bondit en avant , et le garde - champêtre porta instinctivement la main à son front.
— Oh! oh! dit-il, en faisant une piteuse grimace, j'aimerais mieux ressembler atout autre.
Il se glissa au milieu des seigles, dans le dessein darliver mystérieusement a la baraque pour surprendre Margot.
Mais quand il arriva mystérieusement a la baraque pour surprendre Margot, il vit Margot à travers les églantiers de la montagne, et la chèvre blanche qui se dessinait sur la verdure éclatante de son joli sentier de la veille.
— Elle est affolée de Jacques, pensa-t-il, mais Jacques n'est qu'un enfant, ot il faudra bien qu'il déloge de son cœur.
Il s'étendit sur l'herbe, à l'ombre d'un cerisier paré de son fruit à peine rougissant , et suivit Margot d'un œil amoureux; elle gravissait avec indolence l'escarpement de la montagne et s'arrêtait souvent pour cueillir des violettes qu'elle glissait dans son sein, selon la coutume des paysannes de Normandie. — Heureuses paysannes ! bien-heureuses violettes I
Margot s'arrêta sous le bouquet d'églantiers et d'aubépines, que Jacques aimait tant, et là, à travers les rameaux enlacés,elle glissa ses regards vers les ailes frémissantes du moulin — le garde-champêtre s'imagina (ju'elle cueillait des fleurs — les fenêtres du moulin, si pittoresques et si animées quand Jacques y passait Igi
tête^ étaient tristes et noires comme les yeux d'une cavo.
— Lingrat^ assis sur l'escalier, rêvait à Clotilde et à l'académie. Insensé, l'académie est le refuge des poètes qui nont plus de poésie, et qui sait si le cœur de Clotilde ne sera pas ton refuge quand l'amour n'y sera plus.
Sois poète, Jacques, caresse la colombe aux blanches ailes, ouvre ton cœur à tous les ravissements , pare ta tête de la couronne de roses , mais sois poète dans ton moulin; ton moulin est plus beau que l'académie, il s'élève avec splendeur au sommet de la montagne, et l'air ne peut manquer aux blanches ailes de la colombe.
— L'académie est plongée dans le fond d'ime ville aux cent portes, d'un abîme toujours bruyant, d'une mer toujours agitée; ne dépasse jamais aucune des cent portes, ne regarde jamais dans l'abîme, ne lance jamais ta barque fugitive sur la mer agitée. — Sois poète ici, Jacques, ne sois jamais poète là-bas; ici tu seras poète pour toi ; là-bas , tu seras poète pour les autres ; et les roses qui te cachaient les épines de ta couronne se détacheront une à une , et tomberont dans l'abîme comme les belles années de ta jeunesse, et les épines de ta cou-
ronne te déchireront la tête,et ton front saignera comme le front du Christ.
Aime, Jacques ^ car l'amour c'est la vie — la vie c'est l'amour. La coupe est là, sous ta bouche avide, plonge tes lèvres dans le vin qui t'enivrera j les fleurs bleues sont là, sous tes pieds, les fleurs enivrent comme le vin, incline-toi religieusement pour aspirer leur parfum. — Aime, Jacques ! non pas la belle dame du château , car la belle dame du château porte une ceinture dorée qui enchaîne son cœur, qui le ferme à tes regards ardents,— mais la belle fille qui n'a point de château, la belle fille qui n'a point de ceinture dorée pour arrêter les élans de son cœur. — Tu tendras en vain tes bras vers le château, tu n'étreindras que le vide; tends-les vers cette misérable masure où est tombé ton premier regard d'amour, et la belle fille viendra s'appuyer sur ton cœur, et son âme sera l'écho de ta douleur et de ta joie, et tu verras long-temps les roses sur sa bouche, le ciel dans ses yeux, et l'auteur de ce roman ne sait plus ce qu'il dit.
L'amour n'est pas notre esclave , nous sommes esclaves de l'amour, nous sommes esclaves de la vie — cette
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méchante fée dont il nous est défendu de lever le masque.— Et bénissons cette défense : s'il nous était permis de voir la vie en face, nous toucherions à la fin du monde, car quel est celui d'entre nous qui ne s'empresserait d'aller voir sa lugubre sœur, la mort.
Hier, à coup sûr, cette désolante pensée ne me serait pas venue.
Mais c'est l'histoire de Margot que je dois vous raconter.