MARGOT SE JETTE A LA RIVIERE
Margot^ agenouillée sous la touffe d'églantiers et d'aubépines, regarda long-temps les ailes du moulin, et le garde-champétre regarda long-temps Margot, et Jacques regarda long-temps la robe flottante de Clotilde à l'une des fenêtres du château.
Margot, impatiente, monta jusqu'au sommet de la
montagne, et se mit à errer autour du moulin. — Dès que Jacques l'entrevit, il disparut de lescalier. — Elle s'enfuit pour cacher ses larmes ; elle se réfugia dans le sentier où sa chèvre l'attendait , dans le sentier touffu qui faisait les délices de maître Pierre.
Jacques, qui se lassait quelquefois d'adorer ses chimères, qui aimait à se reposer sur la terre de son vol dans le ciel, qui ne sacrifiait pas te corps à l'âme, vint à penser que Margot avait une belle bouche , des yeux languissants— et malgré son évangélique amour pour Clotilde, il se laissa caresser par le désir de fermer sous ses baisers cette bouche" si belle et ces yeux si languissants. Il vit disparaître Margot dans la verdure du sentier, sous le feuillage ondoyant, et la volupté murmura à son oreille :
■^^ Cours làt^as, il y a de lombre et de la fraîcheur, un lit de mousse et des rideaux de noisetiers. — Le ciel est de la couleur damour, lé» ojseaux ont leur voix d'attiôur , Margot a lids iongfip d'amour. — Cours là-bas.
Il oublia Clotilde pour un instant , il quitta l'autel où il prièiit, et éounit au sentier, le profane I— elles Iftrjtnes
qui baignaient les mains de A|argot n'éteignirent point son mauvais désir.
— Tu pleures , ]\Iargot I lui dit-il en la regardant d un œil apinié.
Margot soupira.
— Pourquoi pleures-tu ^
Margot regarda Jacques , et de nouvelles larmes tombèrent de ses yeux.
— ^ Laisse-moi toute seule, dit-elle d'une voix étouifée , laisse-moi pleurer.
.lacques s'étendit aux pieds de Margot.
— Tu es si belle quand tu ne pleures pas !
Je me soucie bien d'être belle.
Ji^ crois que Margot s'en souciait beaucoup , car les dernières paroles de Jacques arrêtèrent ses larmes ; clic
essuya ses yeux et se dit à elle-même : — Tu es si belle quand tu ne pleures pas !
Jacques se rapprocha d'elle et lui saisit la main; la pauvre fille, trompée par ses regards brûlants, espéra encore, et ne songea pas à le repousser.
— Quel beau temps, Margot.
Et comme Margot, toute rêveuse, regardait le ciel, Jacques, tout palpitant, lui baisa le cou.
Son corps frémit à ce baiser.
— Et mademoiselle d'Ermanes, dit-elle dune voix tremblante.
Jacques pâlit.
— Je t'aime aujourd'hui.
— Aujourd'hui ! s'écria Margot , qui se leva tout à coup — aujourd'hui !
Jacques la croyait folle.
DK MARGOT. 123
— Et demain 1
Jacques, qui n'était pas un don Juan, qui n'avait nulle idée des ruses de l'amour, répondit avec beaucoup de candeur :
— Demain 1 je ne sais pas.
Margot eut un mouvement de colère.
— Demain, dit-elle, ce sera la belle Glotilde — • belle ! oh ! non, mais laide comme le péché.
— Laide ! dit Jacques froissé ; c'est toi qui es laide.
— Il n'y a qu'un instant tu me trouvais si belle I
— Jamais I s'écria avec dédain Jacques , dont le mauvais désir venait de s'éteindre.
— Orgueilleux! dit Margot avec dépit , tu m aimes toujours, tu ne l'aimes pas, la vanité t'aveugle!
— Moi t'aimer ! Je ne t ai jamais aimée, je ne fainterai jamais!
i2l6 LES ATESiriUiS ÔALA.NTt?
La pauvre Margot chancelait.
— Pourquoi es-tu donc venu ici? pourquoi m as-tu baisé le cou ?
— Je fai baisé le cou en oubliant que c'était le tien , et je suis venu...
Jacques fut assez cruel pour dire sou dessein à Margot.
— Aliî c était pour cela, rien que pour cela; c'est indigne, monsieur; vous ne me reverrez jamais I
Margot, qui perdait la lèle, descendit à la hàte^ et ferma ses oreilles à la voix, amère de Jacques, qui lui criait : — Ne reviens jamais I
— Non I non ! je ne reviendrai jamais , pensa la pau- \ re fille en sanglotant.
Elle courut long-temps sans savoir où; elle traversait les trèfles, les prés, les seigles, oubliant qu'elle fuyait sa chèvre, et toujours poursuivie par ce cri maudit : — Ne reviens jamais ! ne reviens jamais !
EUe s arrêta tout à coup devant la petite rivière où elle s'était baigné les pieds, jvrès du bois de noisetiers où elle avait perdu sa jarretière.
Elle voulut se jeter à l'eau : le souvenir de sa mère l'arrêta dans son élan.
Mais le souvenir de sa mère s'effaça bien vite sous l'horrible souvenir de Jacques — elle se pencha au dessus des flots — elle pensa à la mort, et recula soudain.
Mais elle pensa à la vie, et se rapprocha du bord.
— Et Dieu ! dit-elle avec effroi , en voyant dans le lointain une chapelle
OÙ elle allait souvent en pèlerinage.
Le Suicide est le seul lelugn des misérables <|ui w |teu-
128 LES AVENTURES GALAMEs
vent marcher dans la vie sans se déchirer les pieds aux épines de la route : Dieu doit-il absoudre ou condamner ces misérables ? Dieu leur a donné l'existence , qu'ils n'avaient pas demandée j ils la lui rendent , et ne lui doivent plus rien.
Ces pensées vinrent à Margot , qui voulut encore se précipiter.
Des faucheurs côtoyaient la rivière — on cherche le mystère partout, même dans la mort — et Margot se détourna des faucheurs en espérant trouver un lieu désert sur la rive.
Mais la rive n'était point déserte. Elle passa le pont , elle se glissa sous les épines du Puits qui parle, et s'écria dune voix sourde :
— Enfin :
Long-temps elle plongea ses yeux hagards dans ce gouffre merveilleux.
Au moment de s'y précipiter, elle pensa qu'il était affreux de mourir dans une eau si noiro , dans une tombe
DE MABGOT. 120
si profonde ; elle pensa que la rivière coulait sur un lit de sable, et que ses eaux étaient claires comme celles des fontaines — elle se détacha des pierres du puits, elle retourna sur le pont, elle prit un nouvel élan...