‹ Aventures galantes de MargotChapitre 13 sur 33 · DE DEUX FOLLE · texte numérisé non relu

DE DEUX FOLLE

Et le jour où Margot se jeta dans la rivière c était la fête de Martigny — la fête de Martigny , où on la voyait toujours joyeuse et pimpante au milieu des galants imberbes. — Hélas ! tout le monde oubliait Margot, nul ne demandait où était Margot. L'oubli est surtout le dieu des villageois, qui ne vivent ni dans le monde de 1 amc ni dans le passé. — l ne voix compalissanle eût dit à ces ingrats : — Margot est morte !

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pas un doux n aurait interrompu sa joie pour la plaindre. Pauvre Margot I

Les jolies paysannes de iVIartigny s'ébattaient avec leurs amants, sur la pelouse éclatante du jeu de paume, aux sons discordants d'une musique qui grinçait les dents-, les marchands de colifichets , les baladins et les ivrognes unissaient leurs cris et leurs chansons à cette musique infernale. — La fête, souvent belle et calme, était dans le désordre ce jour-là; par intervalles le vent battait violemment les rameaux des grands ormes et les jupes aux mille nuances des danseuses qui n'avaient garde d'être légères dans la crainte sans doute que le vent ne les emportât; les galants riaient, car les jupes étaient courtes, et les mères tremblaient en souvenance du temps passé.

Margot n'était donc point à la fête — ni Clotilde , ni Jacques 5 — mais la fête était en Jacques, car il lisait un vieux livre où se déroulait avec magie la belle poésie du siècle de Louis XIII, cette grande dame au front superbe , qui tra;înait avec une dignité toute chevaleresque sa robe éclatante . et (jui balançait son panache avec tant de grâce et de fierté.

La fête était dans le cœur de Clotilde , car Edouard de Marcy lui murmurait à 4'oreille, en traversant le parc : — Je vous aime, Clotilde, je vous aimerai demain, je vous aimerai toujours. Ces paroles ont un charme puissant, même quand on ne croit pas à la bouche qui les dit.

La fête n'était point dans l'âme de Margot , car Jacques, loin de dire toujours , avait d\\ jamais.

Toujours ! jamais I deux mots solennels qui animent ou brisent le cœur. — Toujours! mot charmant que l'amour a trouvé dans le sein de Cytherea la brune, sa mère aux cheveux flottants. — Jamais! mo\ terribh» «luon a jeté sur nous dans un moment de colère.

Oh I que vous êtes beau, monsieur, quand, aux pieds de madame, les yeux religieusement levés vers ses yeux conmie vers le ciel, la bouche entrouverte pour se refermer sur un baiser, vous murmurez avec ime amoureuse lenteur : — Toujours ! — Oh ! que vous êtes bel- 1<' , madame , quand vous vous penchez sur votre amant , quand vos main? sont perdues dans ses mains ,

VOS regards dans ses regards, votre souffle dans son soufile — que vous êtes belle, madame, quand votre bouche, esclave de votre âme, murmure avec langueur : — Toujours ! toujours ! — Chantez souvent cette symphonie si douce au cœur qui aime, si douce au cœur qui est encore dans son beau temps de croyances : — Toujours! toujours I Hâtez-vous, car demain peut-être vous serez seule, madame, et vous crierez avec des larmes dans la voix : — Jamais I — Vous regarderez avec désespoir dans l'avenir — et dans les brumes de l'horizon vous ne verrez plus que ce mot terrible — jamais !

Oui , ces deux mots sont solennels , mais il y a des âmes éternellement fermées aux voix de lamour, des âmes endormies , que ces mots ne réveilleront point — et il n'est qu'une heure dans la vie où les âmes de feu comprendront leur solennité.

Toujours ! ravissant mensonge, jamais ! affreuse vérité. — Laissez-vous caresser par le mensonge, et tremblez si la vérité vient. — Les mensonges sont doux, les vérités sont amères.

Dans un refuge de fous, il y a deux femmes qui ont aimé :

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L'une a les yeux errants, la voix sombre, la chevelure éparse'î la douleur la ride , l'insomnie la fane , le désespoir la brise ; on la voit courir par les jardins , non dans les sentiers perdus , car il faut à ses yeux l'éclat du soleil, à ses regards avides un grand horizon j — la nuit, quand ses yeux souvrcnt en vain, sa souffrance est si tenrible qu'un démon en aurait pitié j — et quand ses yeux sont las de lumière, ses regards de plonger dans le vide , elle s'écrie avec une fureur effroyable : -i^ Jamais!

L'autre est belle encore , elle n'a point oublié sa grâce nonchalante ni sa coquetterie ; elle n'a point perdu la blancheur de ses mains ni l'éclat de ses yeux; sa nuit est douce, car le sommeil accourt à sa voix, et ICv^ songes charmants avec le sommeil; — elle sendort et se réveille en murmurant : — Toujours ! Les heures du matin s'écoulent pendant qu'elle tresse ses cheveux, qu'elle essaie ses parures, qu'elle demande au miroir si elle est belle ainsi. Quand elle s'est paréo comme une reine ou comme une fiancée , elle écoute . elle croit entendre une musique copfuse, une vpix aiïJQurouse qui lappellc; — et s'élançant au jardin elle se perd

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dans les sentiers touffus , sous les bouquets de lilas et de chèvrefeuille dont les parfums l'enivrent 5 — là, seule avec son amour , elle s'abandonne au courant d'une imagination égarée; sa belle jeunesse repasse sous ses yeux j dans son délire elle voit à ses pieds, couché sur l'herbe , l'amant qu'elle n'a plus j elle écoute en frémissant — et quand toujours I sonne dans ses oreilles, ses yeux s'allument, sa bouche s'ouvre, et, comme un amoureux écho, elle répète — toujours — et le bruit d'un baiser coupe la solitude , et ses compagnes cachées aux alentours rient comme de pauvres folles quelles sont , en la voyant se pencher languissamment pour étreindre le vide.

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JACQUES SENrVRE DAMOUR, ET MARGOT PLEURE.

Depuis le jour où M. Chrisostôme,l illustre maître pédant de Martigny, essaya de dévoiler à Jacques la gloire éclatante des académiciens, Jacques ne pensaplus à rougir ses mains dans le sang de son frère, mais il secoua de toutes ses forces l'arbre de la science, et ramassa le fruit amer qui en tombait.

La science n'est pas une divinité rebelle aux cris des

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ignorants : à la voix de Jacques elle se reposa de son grand pèlerinage à travers le monde, elle répandit autour de lui ses trésors invisibles, et se pencha pendant son sommeil sur son misérable lit. — La misère n'effraie jamais la science.

Jacques ne se douta point du passage de la science, et cependant à son réveil tout avait changé : son front brûlait, son cœur battait avec violence, ses yeux plus grands que jamais s'ouvraient plus avides j il plongeait religieusement ses regards dans les splendeurs du ciel; et quand le soleil sortit avec éclat d'un flot de nuages, il tomba a genoux en s'écriant : — Mon Dieu !

Depuis ce jour-là, l'existence de Jacques fut plus belle

et plus poétique que jamais. Il avait dérobé à son maître

trois volumes dédaignés qu'il étudiait avec un noble

enthousiasme. Le premier de ces trois volumes était un

recueil bizarre de quelques poésies du XVII<= siècle — des

satyres de Régnier, des élégies de Théophile, des odes

de Saint-Amand, des sonnets de Ronsard ; il se plongea

avec ardeur dans le grand fleuve où la Poésie du XV1I«

siècle roule majestueusement ses eaux dorées parle

138 LES ATENTCaES GALANTES

soleil. Le second volume était un extrait des pensées de Jean-Jacques. — Son âme, énervée par les soupirantes élégies et les mignardises des Ronsardisans, se retrempa dans les grandes pensées du sophiste. Le troisième volume, qui était fort mince , renfermait les plus belles chansons de Béranger, ce grand poète prédestiné qui suivra Napoléon à l'immortalité. — Béranger et Napoléon sont deux gloires qui se tiennent par la main et qui traverseront ainsi les siècles h venir. — A Napoléon il fallait Béranger , à Béranger Napoléon. — Quand les siècles à venir regarderont dans le passé , et qu'ils verront briller deux étoiles au front de ce siècle, ils ne demanderont pas quelles sont ces étoiles, car ils se souviendront toujours du génie de la guerre et du poète qui l'a chanté.

Ces trois volumes, rassemblés par le hasard, furent trois éclairs pour Jacques, trois éclairs qui traversèrent sous ses yeux l'abîme du passé, et qui répandirent leurs sillons de lumière sur l'histoire de trois siècles.

Quand il avait refermé sesli^Tes,il errait sur les bords de la montagne, il admirait les fleurs sauvages inclinées

à ses pieds , il perdait ses regards dans les paysages variés qui déployaient sous ses yeux leur éclat et leurs couleurs. — Plus souvent il ne voyait qu'une fenêtre gothique

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du château de Martigny, où mademoiselle d'Ermanes apparaissait le soir et le matin pour y arroser les flcursj il puisait encore la science dans le fond obscur de cette fenêtre, car sa pensée s'y reposait dans une auréole d'amour, et que de choses l'amour ne dévoile-t-il pas I

La nuit, il traversait, tont palpitant, la solitaire

140 LES AVEXTUttES GXtA.STES

vallée de Martigny^ il errait autour du cliâteau, joyetl* comme une âme pure qui voit le paradis.

Margot était oubliée ; il regardait dédaigneusement la baraque, et disait k son âme de passer vite quand elle passait làj il voulait que nul souvenir n'altérât la pureté de son culte pour Clotilde. Il l'aimait tant , il était si débordant d'amour, que le désespoir ne pouvait arriver jusqu'à son cœur. Mademoiselle d'Ermanes avait ri de lui , mais l'amour effaçait tous les jours l'amertume du rire moqueur. Il croyait d'ailleurs à la sympathie: il pensait qu'il aimait trop pour ne pas être aimé ; que Dieu n'avait pu lui donner tant d'amour pour une femme eans cœur, et que dès qu'il serait un homme comme les autres ; que son âme aurait rejeté l'enveloppe do l'ignorance et son corps ses misérables vêtements de toile : l'amour, qui dormait sans doute au fond du cœur de Clotilde, s'éveillerait pour lui.

Et pendant que Jacques plongeait ses lèvres dans la coupe amère de la science, dans la coupe enivrante de l'amour, Margot pleurait — non pas au fond de la ri-

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vière où elle n'a pu trouver la mort, mais au fond de la baraque où elle trouve à peine la vie.

Je vous dirai bientôt pourquoi Margot ne mourut pas au fond de la rivière.

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