‹ Aventures galantes de MargotChapitre 15 sur 33 · LE MARIAGE DE JACQUES · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE JACQUES

La seule chose certaine aujourd'hui, c'est que Margot, plus pâle et plus belle que Clotilde, vient s'agenouiller sur la dalle où s'est agenouillée mademoiselle d'Ermanes, et que dans ses prières elle jure à Dieu d'immoler son amour et de sacrifier toute sa vie à maître Pierre; la seule chose certaine, c'est que la pauvre victime croit 66 venger de Jacques en se courbant en esclave dévouée sous les lourdes chaînes d'un autre. — Mon Dieu î que

de femmes out brisé leur existence à cette vengeance d'un moment I Les femmes vivent du cœur et non de la tête comme les liommesj — toujours aveugles ou folles, elles ne voient jamais l'avenir qu'elles donneraient pour une heure de joie. Imprudentes! Elles courent au devant des chaînes sans se demander si elles auront la force de les traîner toujours. On exalte les révoltes des peuples qui s'affranchissent du joug, on condamne la femme qui fuit son maître j il n'est pas de refuge pour elle dans la société, car toute la société — hommes et femmes, hélas ! — la repoussera avec dédain comme on repousse un forçat au bagne : les malheureuses ont formé un mauvais pacte, mais c'est un pacte.

Quand Jacques vit Margot vêtue d'une simple robe blanche , s'appuyant sur maître Pierre et sur la mendiante qui lui ser^ait de mère, il comprit tout, et s'écria avec une douleur frénétique.

f'i- — n ne me reste pas même Margot, que vous ai-je donc fait, mon Dieu?

En voyant Margot repasser dans la nef, il sentit se ra-

nimer tout au fond de son âme quelques étincelles de son premier amour. Margot n'était-elle pas autant que Clolilde la femme qu'il rêvait} n'avait-elle pas un cœur pour l'aimer, des yeux ardents, une bouche brûlante pour le lui dire j ce qui lavait tant charmé dans Clotilde c'était sa pâleur, sa taille frêle, sa blanche main 5 seulement alors il vit que Margot était pâle, frôle et mignonne j il devint aussi jaloux de maître Pierre que de M. de Marcy, et il s'enfuit de l'église en regrettant avec amertume les deux femmes qui lui dépeuplaient le monde. A la sortie de l'église, le musicien qui semblait grincer les dents à la dernière fête , fredonnait en s'accompagnant d'un violon singulièrement panaché de rubans : — // faut des époux assortis. — Dans sa fuite, Jacques le renversa involontairement, et maître Pierre, qui arrivait avec 5a femme sôus le portail , courut après le pauvre garde-moulin en lui criant :

— Tu es un misérable î tu veux détruire l'harmonie de la noce.

Jacques, sourd à cette apostrophe, ne se douta jamais que le garde-champétre l'eût pourchassé 3 il s'en alla

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tristement au moulin rêver à son malheur et se plaindre sans doute dans une élégie.

J'oubliais que Jacques n'était pas un poète. — Mais la douleur fait jaillir des éclairs de l'âme : la tête s'incline sous la souffrance j quand elle se relève, elle domine les têtes de la foule, et c'est avec orgueil qu'on s'écrie souvent : — ^j'ai souffert. Tout ce qui fut grand dans ce monde est arrivé à la gloire, souillé par la misère , courbé par la souffrance. Les âmes faibles, ces plantes maladives toujours penchées vers le sol où s'ouvrira leur tombe à la moindre secousse de l'orage, les âmes faibles demandent des larmes, car les larmes sont de saintes rosées tombées du ciel pour les rafraîchir et les fortifier.

Quand Jacques fut de retour au moulin, brisé par la souffrance, abattu par le désespoir, il découvrit de nouveaux pays dans son âme , et vint à penser à la poésie, celte blonde fille qui le caraissait de son écharpe dans ses rêves, cette autre amante qu'il voyait à travers les nuages et dont il saisissait la voix dans les bruits du vent)

il sentit qu'il l'aimait par dessus tout, il appela ses consolations, et le jour qui vit l'hymen de Clotilde et de Margot vit l'hymen de Jacques avec la poésie.

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