LE GARDE-CHAMPETRE MAUDIT SA CULOTTE AMARAME
Donc voici trois noces, je vous y convie, clioisissezmadame,choisissez monsieur. Je ne vous conseille pas d'aller au moulin , lalliance du poète avec la poésie a quelque chose de trop aérien et de trop nébuleux j ne déchirez pas le mystère qui les entoure j je vous conseille encore moins d'aller au château, car la joie y perd sa désinvol-
ture et prend des airs de grande damej elle est morose et rêveuse, elle étudie son sourire, elle voile son regard, elle pense à ses paroles; — suivons plutôt maître Pierre et Margot, qui s'en vont de l'église au cabaret.
Admirez, je vous prie, l'air triomphant du garde-champêtre et son costume non moins triomphant, admirez la cocarde blanche qui vient d'éclore sur son habit républicain, dont les basques sympathiques se caressent sans relâche, et dont le collet menace avec acharnement sa queue poudrée et son chapeau ceint d'un large ruban bleu.
Maître Pierre avait coutume de porter un chapeau à cornes, mais le jour de ses noces le chapeau à cornes lui sembla une auière dérision, et pour échapper aux railleries des convives, il pria son voisin de lui prêter un chapeau ballon; cet emprunt était de mauvais augure, car le voisin faisait partie de la grande famille des hommes qui n'ont plus peur.
Admirez surtout la culotte amarante du garde-champêtre qui craint de la rompre et qui maudit son père de
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lavoir l'ait si grand quand il devait ne lui laisser pour héritage quune culotte si courte! Père imprévoyant! que ne pensait-il aux angoisses que cette culotte causerait à son fils le jour de ses noces. Maître Pierre essaie en vain de se déployer dans toute sa grandeur pour montrer son triomphe aux passants : la malencontreuse culotte amarante le rapetisse d'un tiers en faisant deux triangles de ses jambes — et cela est d'autant plus fâcheux que l'étoffe n'est pas dans sa première jeunesse, et qu'elle menace singulièrement d'ouvrir de grands yeux effarés à diverses reprises ; il regarde souvent et avec effroi si l'héritage paternel le garantit toujours de linjure de l'air.
Admirez aussi les flambantes rosettes de ses souliers, le sentimental ruban de sa montre, dont la clef ressemble à une clef d'église, le jabot pyramidal de sa chemise et le col surtout qui fait une guerre sanglante à ses oreilles ; son nez à la roxelane est bien digne aussi de votre admirationj mais ce qu'il y a de plus admirable en lui, c'est sans nul doute le bras qui! n'a plus.
Margot, plutôt appuyée sur la mendiante que sur le
garde-champêtre^ se laissait entraîner comme une feuille morte aux caprices du ventj elle demandait à Dieu la force de subir un esclavage aveugle 5 la joie qui l'entourait frappait sur son cœur comme un soliel ardent sur une plaie ; elle eût sacrifiée un de ses souvenirs d'amour pour être au lendemain^ mais les amis du garde-champêtre — Margot n'avait pas d'amis — voulaient se railler avec impudeur de son innocence aux abois ; il fallait qu'elle demeurât sous leurs yeux, et que, suivant la vieille coutume du pays, elle fût déflorée par leurs regards lascifs, souillée par leurs désirs impurs j il fallait qu'elle fût la proie de ces vautours, le jouet de ces vieux enfants. Et pas d'amis pour la défendre ! A peine s'il devait lui rester le sein de la mendiante pour y réfugier son front qui devait tant rougir ce jour-là !
Elle avait entrevu Jacques s'enfuyant sous le portail, et ne savait que penser de cette apparition.
— Au moins il sait tout, se disait-elle en ranimant sa vengeance qui s'éteignait déjà.
Et craignant bientôt de ranimer son amour avec sa
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vengeance, elle fermait les yeux sur Jacques^ et se rappelait ses serments dans l'église. Cependant à l'angle d'un vieux mur elle ne put s empêcher de lever la tête et de regarder le moulin à la dérobée. — Certes le moulin se fût plutôt ému à ce regard -là qu'au regard foudroyant de Jacques.
Margot était mise avec une simplicité toute patriarcale : une robe blanche, voilà toute sa parure — chaste vêtement qui devait tomber le soir pour êlre foulé sous les pieds de l'amour j point de fleurs d'oranger sur sa tête, mais sur sa gorge la croix d'or de sa mère , et sur sont front la couronne de la candeur.
Le musicien qui marchait en tête de la noce , et qui devait autant amuser les convives par ses pantalonnades que par sa musique, s'agenouilla devant la porte du cabaret, et leva les yeux sur lenseigne , en priant le dieu de la ripaille d'avoir pitié de lui.
Les convives d'une noce éclatent de rire à la moindre chose , car ils >(mt à la noce pour se réjouir, quoi qu il
UE MAUGOT. 173
advienne : aussi les amis de maître Pierre trépignèrent de joie à la vue de l'invocation du musicien j mais un orage faillit troubler la joie universelle. Le garde-eham pêtre , revenu tout d'un coup à ses amours mythologiques, s'était <2eiacAc du bras de Margot, et s'était agenouillé devant elle, en s'écriant, à 1 imitation du musicien : — 0 Cupidon! ayez pitié de moi I Le maître d'école, qui était de la noce, comme il est d'usage, et qui arrivait alors tout essoufflé à la porte du cabaret, renversa maître Pierre — qui renversale musicien — et se précipita comme un ogre affamé vers la salle du repas — le pauvre homme, attardé dans l'église , avait couru de toute les forces, en craignant d'être le dernier à table, et maître Pierre et le musicien n'étaient qu'un léger obstacle à son passage — mais, dans sa chute, le musicien avait brisé son violon, et, à la vue des débris, il poussa un grand cri de détresse. Les joyeux trépignements des convives se changèrent en trépignements de rage , et les malédictions les plus féroces furent lancées contre M. Chrisostome. Le garde -champêtre, qui avait depuis long-temps une dent contre lui , n était pas fâché de le mordre un peu; il courut à sa poursuite, et le trouva
174 LES AVEXTCRES GALAîfTKS
dans la salle , avidement penché sur une dinde dont il aspirait l'odorante fumée.
— Mille tonnerres ! sécria-t-il en se jetant sur lui.
Le maître d'école crut que le ciel lui tombait sur la tête.
DE MAllGOT. 175
XXVIÎ.
MARGOT REGAllDE VOLER LES HIROADELLLS.
Quel diable vous êtes ! dit M. Chrisoslome en repoussant maître Pierre.
Le marié crut entrevoir une allusion peu délicate, el se jeta une seconde fois sur le maître décolc.
— Insolent ! lui cria-t-il dans l'oreille.
M. Chrisoslome — épouvanté — et tremblant d'èlio
mis à la porte avant le repas , implora fort humblement la pitié du garde-champêtre.
— Indigne cajoleur 1 dit maître Pierre, vous avez brisé le violon du musicien, allez-*n chercher un autre, ou allez au diable.
Et comme le pédant demeurait immobile :
— Voici la porte, voici la fenêtre, choisissez !
M. Chrisostomc, qui tremblait comme un arbre , et qui se souciait peu d aller au diable , sortit par la porte, et montra un visage consterné aux convives , qui le poursuivirent impitoyablement de leurs cris.
— Messieurs, dit le garde-champétre en reparaissant à l'horizon, maintenant que ce bélître n'est plus là, il s'agit d'embrasser nos dames et de nous mettre à table ; je vais vous donner l'exemple sur ma paroissienne. Voyons, Margot, mon amour, égayez-vous, mille fariboles ! voici ie |»lus beau jour de votre vie.
Maître Pierre fit un entrechat , et devint pâle comme im mort — il avait songé à sa culotte.
DK MAnOOT. 177
Pendant qu'il s'assurait que la température ne pouvait l'atteindre, le musicien , qui n'avait pas de paroissienne à embrasser, se glissa devant Margot et donna l'exemple promis; mais l'exemple fut singulièrement suivi : au lieu de s'en prendre à leurs femmes ou à leurs filles de noce , les convives débordèrent autour de la mariée, et profanèrent indignement ses petites joues si pures et si belles. Margot aurait eu la force de résister, qu'elle ne l'eût point fait ; les baisers qu'on ne ressent pas ne laissent jamais d'empreintes, et d'ailleurs toutes ces bouches avides , qui se succédaient si rapidement , devaient l'aguerrir contre celle de maître Pierre.
Le pauvre marié eut la consolation de maudire la eulotte amarante et la paternité.
On entra enfin dans le cabaret, mais il se passa encore plus d'une heure avant qu'on se mît à table, tant il y avait de tumulte et de désordre. Le bruit des voix fut bientôt couvert par un effroyable tintement de verres qui demandaient à boire , et pendant la [)ren\ière période du repas il fallait crier ])0ur se faire entendre. — Ce
fut bien pis à la seconde période — jugez de ce que c'était à la dernière.
C'est là que la joie échevelée régnait en souveraine, sur la table et sous la table, daus les cris et dans les regards, toujours folle ou bruyante, ivre de vin et d amour. Vive la joie en fille du peuple et non en grande dame , la joie qui rompt son corsage et sa ceinture , qui montre aux passants le bout de sa jarretière , en lui jetant les fleurs qui parfument sa gorge, la joie aux formes arrondies, aux bras puissants , la joie qui ne se brise pas à la première étreinte.
Le musicien, monté sur la fenêtre, au dessus de la mariée , improvisait une lamentable complainte sur la mort de son violon, quand M. Chrisostome montra ses cheveux épars à la porte de la salle.
— Voilà le saule pleureur, sécria le garde-champêtre en battant des mains.
Le maître d école, qui tremblait encore, s empressa d offrir à l'assistance un violon resplendissant qu il avait
trouvé je ne sais où j pendant que le musicien contemplait ce nouveau trésor d'harmonie, il se glissa silencieusement à sa place , et sa gueule béante engouffra tout ce que sa main put atteindre.
La seule tête inanimée de la noce, c était la tête de la mariée; elle voyait tout, elle entendait tout avec une morne indifférence, ou plutôt elle ne voyait et n entendait rien j ses yeux se perdaient dans le bleu pâle du ciel, et son âme suivait ardemment le vol des hirondelles lointaines j elle pensait que les hirondelles étaient bien aimées de Dieu , puisquelles avaient des ailes pour aller partout , dans la vallée où était la baraque.
sur la mou-
tagne où était le moulin.
Et tout à coup elle devint pâle en poussant un grain cri.
DE MARGOT. J8l
XKVIII.
LA JARRETIERE DOKT L UNIVERS SAURA BIEATOT LA COULEUR.
Margot pâlit et cria ainsi, parce quà l'instant où son âme s'envolait comme les hirondelles , un plaisant de la noce, glissé sous la table , avait trouvé le chemin de sa jarretière.
La pauvre fille, ignorante des coutumes galantes de son pays, voulait briser sous son pied la tète de l'indis-
cret qui violait pareille chose j mais comment briser une tête de paysan avec un pied si mignon ? Le rustre ne ressentit pas un coup, mais une violente caresse dans les cheveux.
Il n'avait pas relevé son front à la surface, que déjà sa main dominait la foule et balançait la jarretière de la mariée.
— La jarretière! la jarretière! s'écria-t-on de toutes parts en la dévorant des yeux.
Le maître d'école qui dévorait autre chose fut le seul qui ne cria pas.
Le garde-champêtre quelque peu froissé plongea sa main sur les abîmes de son cœur, et dit à ses convives avec un sourire égrillard.
— Voilà l'autre.
Margot , qui baissait son front sur le sein de la mendiante , regarda maître Pierre à travers les franges soyeuses de ses yeux, et vit qu'il agitait la jarretière quelle avait perdue dans le bois de noisetiers.
— C'était lui, murmiira-t-elle. ".
La romanesque fille éprouva un triste désenchantement j elle aimait le mystère qui couvrait d'un voile amoureux l'aventure de la jarretière , elle y songeait toujours avec émoi, elle espérait que sa jarretière reposait entre des mains aimées — c'était un plaisir à jamais anéanti, une espérance à jamais éteinte.
— Voilà l'autre, répéta maître Pierre plus triomphant.
Et tout le monde contempla la mariée, dont la rougeur éclatante semblait confesser le crime de lèse-hyménée que le garde-champêtre laissait deviner en agitant la jarretière.
— Le lâche! dit Margot, dont l'instinct lui dévoilait l'impure pensée des assistants, qui glosaient déjà sur la vertu de la mariée — le lâche ! il s'amuse à me flétrir aux yeux de ioutes ces gens.
Un éclair de haine traversa l'âme de Margot, et dès cet instant elle sentit que la vengeance et le sacrifice étaient au dessus de ses forces : le sacrifice était méconnu , la vengeance ne frappait que sur elle. — Dès cet
184 LES AYENTCBES GAr.AMES
instant, le regret versa son amertume dans son cœur ; il y avait long-temps que ces deux sentiments l'aveuglaient , et ses yeux venaient de se rou^Tir à la lumière ; elle vit toute la vérité , elle vit la chaîne de fer qui l'attacliait à jamais à un corps sans âme ; elle se rappela ses beaux yeux , la forme attrayante de ses joues, la fraîcheur de sa bouche — elle vit, sans les regarder, les veux mornes du garde-champêtre , ses joues noires et ridées, sa bouche morte aux amours. — Moi, à lui ! pensa-t-elle en frissonnant.
Elle eut peur de l'avenir comme dun spectre, et se jeta toute effarée dans les bras de la mendiante.
— N'est-ce pas que je rêve, lui dit-elle avec angoisse.
La vieille laissa tomber son rosaire — et , repoussant Margot :
— Tu es folle , mon enfant, tout le monde te regarde, sois donc mi peu gaie le jour de tes noces.
Margot n'avait pas même la ressource de répandre
les larmes qui l'étouffaient , sa tristesse était une iujure pour les convives, il fallait quelle couvrît sa douleur d'un masque souriant.
— Non^ je ne rêve pas, murmura-t-elle avec ironie, voici le plus beau jour de ma vie î
186 LES AVENTURES CALANTRS
l'histoire de l\ jarretière,
Margot regarda à la dérobée maître Pierre, que l'ivresse enlaidissait encore j mais l'éclair de haine avait passé vite dans son âme toute pleine d'amour, et l'ange du bien lui rappela qu'elle se fût noyée sans le gardechampêtre.
— Pourtant il m'aime , dit-elle.
Et cette pensée lui fit oublier tout. — Elle était si bonne , Margot ! La chaîne do fer ne l'effraya plus ; elle vit sans craintes l'avenir : elle allait noblement se dévouer, et la femme trouve une si belle consolation dans le dévouement. La joie semblait à jamais morte dans son sein j mais elle ranimerait la joie de maître Pierre, et peut être quelques étincelles rejailliraient sur elle. La malheureuse cherchait à s'aveugler, et, craignant de voir apparaître encore la hideuse vérité , elle prit son verre et se pencha pour boire.
— La mariée boit ! la mariée boit ! dit M. Chrisostome en regardant d'un air piteux son verre qui était à sec.
— La mariée a le sens commun, dit un convive.
— Elle rira, dit un autre.
Maître Pierre monta sur un des bancs et imposa silence.
— Je vais vous raconter comment je possède la jarretière de Margot, cria-t-il d'une voix sonore.
188 LES AVEXTURES CALAMES
Toutes les femmes levèrent la tête. — Margot répondit à leurs regards méchants par un regard calme et fierj elle pensait avec joie que maître Pierre allait réparer sa sottise^ et prouver qu'il n'avait eu d elle que sa jarretière.
— - J'étais donc aux confins du territoire que je gardais en véritable Cerbère avec des yeux d'Argus, quand mademoiselle Margot , aujourd'hui ma femme légitime, entraîna sa chèvre dans un petit bois de noisetiers — un vrai bosquet de Cythère 5 je la suivis en tapinois, et je fus bientôt témoin d'une scène ravissante. Mademoiselle Margot, aujourd'hui madame mon épouse, voulut attacher sa chèvre dans le bois, et dénoua sa jarretière en s'imaginant que les arbres ne voyaient pas clair, mais je voyais clair, mille fariboles I — Je dois dire pourtant que je n'ai rien vu, car mademoiselle Margot, aujourd'hui ma femme légitime, dénoua sa jarretière avec tant d'adresse...
Le garde-champêtre essaya d'imiter en souvenir la pose gracieuse de Margot.
Ui; MARGOT. 189
— Ouf! s'écria-t-il, que les enfants sont malheureux illiériter dune culotte courte.
Nulle catastropiie pourtant n'était survenue à la culotte amarante, qui garantissait toujours maître Pierre de l'injure du temps.
Le pauvre marié raconta piteusement la fin de lliistoiro sans se permettre une seule évolution.
— Et c est depuis ce jour mémorable, dit-il eji finissant , c'est depuis ce jour à jamais célèbre dans les annales de l'amour, que j'idolâtre mademoiselle Margot , aujourd'hui madame mon épouse.
Le garde-champêtre se tourna vers Margot.
— N'est-ce pas, ma poulette, que je vous adore comme dans les contes de fées? n'est-ce pas que nous serons heureux et que nous aurons beaucoup d enfants. Oui , pur une belle nuit, il nous arrivera uji petit poupart , uu joli petit |)0upart , mille fariboles !
190 LES AYENTCBES GALANTES
Le garde-champétre tomba tout à coup dans une profonde rêverie.
Et, le voyant ainsi, tous ses amis se dirent à l'oreille : — Maître Pierre a peur.
Et toutes les femmes cliuchottèrent.
Et toutes les jeunes filles essayèrent de rougir.
— Et que diable a donc le marié ? dit une mauvaise
langue.
— Rien , rien, murmura-t-ii.
Et comme il se frappait le front :
— Qu'y a-t-il donc là? reprit la mauvaise langue.
— Il y a quelque chose qui me chiffonne beaucoup.— Pourquoi les pouparls nous viennent-ils la nuit ?
Tout le monde se mit à rire.
DE MAHGOT. 191
— La raison en est très simple, dit un malin, c'est qu'il est d'usage de penser aux pouparts pendant la nuit.
— Prenez bien garde que Margot n'y pense pendant le jour , car vous ne seriez pas là.
— Songez que vous avez un nouveau champ à garder.
— Oui , mille tonnerres ! le voisin ni mettra point la patte.
— Dormez en paix , maître Pierre , vous n'avez point de voisin, puisque vous serez à la baraque.
— J'en suis bien aise j seul avec Margot, seul avec l'amour et les grâces ! mes jours seront filés de soie. — Je n'envie pas le sort de M. do Marcy; sa femme est une bégueule qui s'entoure de colifichets et de fanferluches ; Margot dédaigne ces choses-là. Voyez plutôt, n'est-ce pas la fleur des champs ? mon seul chagrin est de la voir triste. Cette nuit^ nous verrons encore des résistances et des larmes-, mais : — à vaincre sans péril , on triomphe sans gloire.
192 LES ATEWTtTRES GALAXTES
Et le garde-champélTe essaya de se verser à boire . ce fut en vain : M. Chrisostome avait desséché toutes les bouteilles.
— Mes amis ! s'écria maître Pierre , que Dieu vous préserve des culottes courtes et des maîtres d'école.
Il survint une marchande qui étoila de rubans blancs le corsage des jeunes filles, et de rubans bleus le cœur de leurs galants. Le musicien appela les danseurs par un coup d'archet , et bientôt la salle du repas fut déserte — hormis le maître d'école , tout le monde sortit et suivit le musicien au jeu de peaume.
Margot I Margot ! ce nest point assez d'avoir dévoré vos larmes, d'avoir souffert en souriant , il faut danser maintenant ; le soleil se couche, le vent tombe, le chant des oiseaux s'allanguit, le calme et la tristesse se répandent partout ; voici l'iieure sainte oii l'âme se détache du corps pour se perdre dans les brumes de la prairie et dans l'azur du ciel ; l'heure si douce à passer dans la solitude et dans le recueillement ; ce n est pas pour vous
que cette heure sonne aujourd'hui, Margot. Avant l'indigne profanation de Jacques, assise devant la baraque, les regards sur la montagne, l'âme débordant d'amour, vous goûtiez souvent cette heure avec un ravissement ineffable. Aujourd'hui, il faut danser, il faut vous ployer avec grâce , et bondir comme un gazelle ; la douleur vous brise : qu'importe ! vous vous traînez péniblement : qu'importe I — il faut danser !
Elle dansa . la pauvre fille 1
i9i LES AVENTURES (iALANXES
LE <;ARDE-CHAMPETRE et MARGOT S E^ VONT AU LIT -NLPTLAL.
Elle dansa long-temps^ elle dansa sous les derniers rayons du soleil, sous les premiers regards de la lune ; elle bondissait comme une gazelle , elle se ployait comme un ormeau ; sourde à la musique , elle prêtait involontairement l'oreille aux bruits du moulin dont elle voyait le bout des ailes au dessus des toits de Martigny. Maître
DK MAU60T. 19S
Pierre admirait ses légers élans, ses courbes gracieuses , et sans doute enhardi par la nuit , il se permettait certaines gaillardises qui importunaient singulièrement Margot.
Les ivrognes s endormirent sur Iherbe iiumide du jeu de peaume , les danseurs se lassèrent , et , malgré les prières des jeunes filles qui ne se lassent jamais de pirouetter, on se dit adieu et on fut se coucher. Sur le chemin de la baraque , maître Pierre pressait violemment le bras de Margot, qui se voyait avec effroi seule avec lui ) elle regretta presque ce monde sans âme qui l'avait tant fait souffrir; elle avait aspiré avec ardeur à l'instant où elle serait seule ; mais un abîme la séparait encore de cet instant.
Ils suivaient en silence un chemin bordé d'arbres dont les ombres tremblantes jouaient sur le sol au clair de la lune. Des rumeurs confuses et des voix lointaines se répandaient dans la vallée; à travers tous ces bruits, Margot saisit q<ielques chants grivois et quelques paroles moqueuses. — Margot ! Margot 1 criait-on , te voilà
LES AVEXTCRES GALAXIES
bien lotie ; le vieux chenapan n a qu'un bras. — Peu m importe 1 disait Margot ; mais je ne sais quel méchant écho lui répéta sans cesse : — le garde-champêtre n'a qu'un bras, le garde-champêtre n'a qu'un bras. —Je ne sais quel mauvais lutin lui fît ressouvenir des embrassements des ramiers^ et réveilla dans son âme la volupté qui semblait à jamais endormie. Malgré sa candeur, elle devina le sens des paroles moqueuses , car elle pensa que les ramiers avaient deux ailes.
Les jeunes filles de Martigny n'étaient pas si candides que Margot : depuis long-temps elles avaient cette pensée; elles plaignaient la pauvic lille. et se (lisaient ipic
DE MAKGOT. 197
c'était grande sottise de prendre un mari n'ayant qu'un bras pour étreindre sa femme.
Quand maître Pierre vit la baraque, il eut un frémissement de joie, et s'écria en trébuchant :
— Voilà le paradis.
— Voilà l'enfer, pensa tristement Margot.
Us arrivèrent devant la porte : le garde-champétre jeta un regard avide sur Margot, sur le jardin, sur la baraque, et comme un avare qui pense à son trésor . — à moi I moi 1 murmura-t-il.
Margot, plus pâle et plus tremblante que jamais, le regardait avec terreur.
11 ouvrit la porte et l'entraîna vers le lit.
— 0 mon Dieu ! ô ma mère ! s ecria-t-elle.
Maître Pierre retourna vers la porte et s'empressa de
la fermer. — A son retour, Margot n'était plus devant le lit : elle s'était réfugiée contre l'image de la sainte Vierge , entre l'étagère et le rideau.
— Vous faites l'enfant , la belle , vous vous cachez ; allons donc , mille fariboles I n'ayez pas peur de l'Amour.
Aux pâles reflets de la lune , le garde-champêtre essaya de découvrir Margot.
— Voyons, voyons, la belle ! plus d'enfantillages ; j'ai failli me briser la tête contre la cheminée, où diable êtes-vous donc ?
Maître Pierre trébucha à l'escabeau.
— Mille tonnerres ! sécria-t-il d'une voix sonore.
Margot tressaillit et se cacha dans le rideau ; le chat, qui s'éveillait, y accrocha ses pattes, et Margot le saisit avidement.
; — Je ne suis pas encore seule avec lui, se dit-elle en caressant le chat qui s'appuyait doucement sur son cœur.
Maître Pierre cherchait toujours ; mais aveuglé par les dernières vapeurs de l'ivresse , il ouvrait vainement les yeux, il tendait vainement les bras.
— Je suis un sot, murmura-t-il , c'est dans le lit qu'il faut la chercher, c'est là que notre poulette s'est cachée.
Il se glissa devant le lit.
— C'est fini, pensa Margot.
Elle baisa la croix d'or de sa mère et se résigna.
— Désert ! désert ! dit le garde -champêtre, est-ce qu'elle s'est envolée?
Impatient et ennuyé, il prit une voix sévère, et prévint Margot que sa résistance allait le fâcher.
200 LES AVEXTURES (iALAMES
Et comme Margot demeurait silencieusement dans son refuge , il renversa une chaise avec dépit.
Et se rappelant tout k coup la mine maussade de Margot pendant le repas, il frappa du pied avec colère.
Margot se jeta devant lui.
Vous me faites peur, lui dit -elle; me voilà à vos pieds, mais ne criez plus... depuis sa mort, ma mère vient toutes les nuits... vous allez l'effrayer. . .
— Voilà bien des contes d'enfants, des chimères de village j quand on est mort, c'est pour long-temps.
Maître Pierre rejjoussa Margot vers le lit.
— Ar.rière les colifichets, la belle 1
Margot pleurait.
Il sentit que sa galanterie était trop soldatesque ; il adoucit sa voix, et, se penchant vers Margot :
DE MARGOT. 20t
— Ne nous faisons pas la guerre , embrassons-nous , et vive lamour, mille fariboles !
Mais il s'était trop penché, car, au lieu de se reposer sur le front de Margot , sa bouche rencontra les griffes du chat, qui défendait en jaloux la gorge de sa maîtresse.
Sa colère^ qui s'éteignait, se ranima tout d'un coup.
— Mille griffes du diable ! s'écria-t-il.
Il arracha la pauvre bêt« des mains de Margot , et voulut l'étrangler.
— Je vous en supplie, dit Margot, ne le tuez pas.
— Je vous conseille de plaider pour un monstre qui m'a déchiré la joue.
Et comme le chat criait et se débattait :
— Voilà son cri de mort , entendez-vous ?
202 LES AVENTFRES GALANTKS
— Ne le tuez pas ! murmura Margot en essayant de défendre le chat.
Maître Pierre la repoussa avec violence, et lui cria d'une voix tonnante :
— Je suis le maiti'e ici.
Margot, épouvantée, courut ouvrir la porte, et s'enfuit à travers les champs.
DE MARGOT. iO.\
JACQUES i:t soiv moulin.
La lune s'était cachée dans un orage qui se formait au midi ; de rapides éclairs sillonnaient une immense nuée qui grondait déjà ; le vent n'avait plus qu'un souffle , et le moulin de Martigny agitait à peine ses ailes.
Jacques cherchait à oublier mademoiselle d'Er-
2{li LES AVEjMLilES GALANTES
mânes sur le sein de la consolante poésie , qu'il caressait amoureusement depuis quelques heures. Aux tristes clartés de la lampe, toujours balancée comme le moulin , il dévorait du regard les odes et les élégies de ses vieux poètes ; et, dans son enthousiasme, il essayait de ravir à l'inspiration ses trésors les plus purs. A l'imitation de Saint-Amand et de Théophile, il chantait son malheur avec cette seconde voix qui descend du ciel dans l'âme des poètes pour qu'ils célèbrent lamour sur la terre. Dans la voix de Jacques il y avait quelque chose de sauvage , comme la nature qui l'environnait , comme le vent dont il savait toutes les musiques. Ce n'était point un soupir qui sortait de sa poitrine, mais un grand cri de douleur; sa poésie n'était point une claire fontaine s 'échappant sur un lit de sable , et traversant avec calme les prairies en fleurs ; c'était un torrent qui bondissait du sommet de la montagne , et qui tombait avec fracas sur une masse de rochers.
Un grand coup de tonnerre fit trembler le moulin, qui s'était arrêté, et qui repartit lentement, comme s'il eût obéi à une voix solennelle. Jacques tressaillit, et
HE MARGOl. 2(15
prêta l'oreille à la première bouffée de vent qui frappait les ailes.
— Un orage au ciel , un orage dans mon cœur, dil-il en regardant l'immense nuée qui s'élevait du midi.
La veille il eût craint le danger ; il se fût empressé d'arrêter le moulin et d'arracher les toiles des ailes; aujourd'hui le danger le fascine et l'enivre -. il l'appelle avec une joie farouche.
Le vent en furie ébranle le moulin , et fait ployer les ailes , qui prennent un vol rapide , et sifflent comme des couleuvres. — Bientôt l'horizon jette du feu comme un volcan ; il semble qu'un immense incendie va dévorer le monde ; les flammes tendent par intervalles leurs grands bras vers le moulin, et l'illuminent d'un reflet rouge. C'est un infernal carnage au midi : la pluie se précipite en noirs torrents, et combat les flammes échevelées , le vent hurle et se roule sur la montagne ; les arbres gémissent et tremblent à ses mugissements ; il secoue dans sa fureur des tourbillons do feu ;
le tonnerre gronde, la foudre éclate avec fracas ; — le moulin résiste encore à cette effroyable tempête , mais ses ailes ploient comme les ailes d'un aigle : une secousse de plus, elles sont brisées.
Jacques voit toutes ces choses avec délire ; il écoute tous ces bruits qui l'exaltent — et ces grandes choses et ces grands bruits lui semblent des images et des échos de son âme : car, dans son âme, un violent orage éclate aussi; l'amour y secoue ses cheveux enflammés , la jalousie y gronde et mugit , la poésie y répand ses éclairs, la douleur sa pluie de larmes. Une suprême harmonie unit le poè,te à la nature : Jacques grandit comme 1 prage ; il s'abandonne à de sublimes élans ; son coeur bondit à chaque éclat de la foudre; il sent qu'il n'est point un esclave , mais un homme; il tend les bras , et semble briser ses chaînes ; il anime , il caresse du regard son vieil ami , comme un coursier impétueux qui l'emporte au combat. — Courage ! courage I lui crie-t-il dune voix superbe; la tempête est violente, mais elle passera. Je suis la proie (J'une parpille tempête, no nous laissons point abattre, ô mon vieil arnj î
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Le moiilin , balancé comme un arbre , jette un nuage de poussière 5 ses ailes sifflent, son corps crie et craque 5 il s'arrête tout à coup^ et le vent, qui vient de briser deux ailes, les emporte dans la vallée, comme un trophée de sa conquête.
Jacques pâlit, ses bras retombent j il jette un murnmre plaintif et demeure anéanti ; mais aux rumeurs de son âme il se ranime soudain et se relève plus grand.
I^e moulin avait succombé : le poète était victorieux. Dans le ciel les flammes s éteignirent , la nue se dis-
persa , le vent s'endormit — dans l'âme de Jacques l'amour redevint une claire fontaine où se haigna la blonde poésie.
d'une larme qui vient trop tard.
Jacques s'enfuit du moulin avec ses livres bien-aimés. Avant de descendre la montagne , il se retourna , et fit un signe d'adieu à son vieil ami. Le moulin répondit par un dernier craquement, par une dernière plainte. — Jacques essuya quelques larmes j il fuyait sans retour le berceau de son amour et de sa science. C'était
210 LES AVEMUKES GALANTES
dans ce moulin qu'il avait goûté les premièi'es joies de la poésie ; c'était là qu'il av^ait écouté la voix trompeuse des espérances^ des illusions, des chimères j c'était là qu'il avait aimé.
Il descendit le versant de la montagne : l'orage avait tout dévasté ; le bouquet d'églantiers et d'aubépines était renversé dans le gravier 5 la pluie avait moissonné toutes les fleurs. La vue de ce ravage fit plaisir à Jacques. — Au moins, pensa-t-il, je pars sans regrets.
Où allait-il ? — à laventure, dans le pays des poètes — il ignorait où, mais il allait toujours.
Tl passa devant la baraque.
— Pauvre Margot! elle s'est ehchàhlée; moi jai brisé mes liens > dit-il avec orgueil.
Margot vit passer Jacques.
Pendant IDrasse, Id |iauvre fille était revenue à la ba-
I>K MARGOT. 2il
raque chercher un abri dans la cabane de sa chèvre ; après l'orage, elle en était sortie, et, depuis un instant, elle pleurait au bord du chemin ; elle songeait à sa misérable existence, et .regrettait son saopifice.
— Si maître Pierre n'était pas là, disait-elle en sanglotant, tout ne serait pas perdu j je dorm'rais sans doute à cette heure , ou je penserais à Jacques sans crainte d'être coupable. Jacques ne m'aime plus ; mais je l'aimerais toujours, et cet amour serait ma joie; d'ailleurs, j'espérerais encore , car son orgueil passera peut-être. — Je suis une folle î j étais libre comme le vent ; maintenant la baraque n'est plus qu'une prison : je me suis mariée à un geôlier j il me semble toujours l'entendre crier : — Je suis le maître !
Jacques passait alors.
— Jacques ! s'écria-t-elle.
Jacques se retourna avec surprise , et s'approcha de Margot, qui lui confia tou.'^ ses regrets et toutes ses douleurs dans un regard.
2J-2 LES AVEKÏUBES GALAMES
Une larme baigna les yeux de Jacques ; la lune reparut alors pour montrer cette larme à Margot.
— Cette larme vient trop tard, murmura-t-elle.
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XXXIIÏ.