JACQUES ENLEVE MARGOT
— Pauvre fille I dit Jacques ; voilà donc la première nuit de tes noces !
Margot soupira.
— 0 mon Dieu! oui, dit-elle 5 maître Pierre a failli me battre ; mais je lui en sais gré, car je me suis enfuie, et j'aime mieux être là que dans la baraque.
Margot levait sur Jacques un regard ineffable.
— Eh bien ! partons ensemble, dit-il en lui pressant la main.
— Partir ! où vas-tu ?
— Est-ce que je le sais? D'ailleurs, qu'importe, pourvu que je sois loin d'un pays où je suis ridicule , et toi loin d'un vieux sot qui a failli te battre la nuit de tes noces.
— Jamais! jamais ! dit tristement Margot. Et comme Jacques la priait :
— Oh ! non, par pitié, point de prières.
La pauvre enfant pressentait qu'elle n'aurait pas la force de résister ; elle était romanesque ; elle aimait Jacques — deux raisons puissantes qui la poussaient au mal — ou au bien.
— Que vas-tu devenir ici ? reprit Jacques en la près-"' sant sur son cœur.
— Jacques I Jg^cques»! vasrt'enbien vite, dit-elle toute frémissante.
Jacques appuya ses lèvres sur son front.
— Oui ,: oui, dit-elle j au moins je pourrai me ressouvenir de toi sans te maudire, car il fallait que je te maudisse bien pour me sacrifier à un autre.
Les femmes en sont toujours au dernier souvenir : un baiser sur leur front efface dans leur cœur l'amertume d'une offense ou d'un oubli. Jacques avait indignement chassé Margot ; il l'avait repoussée du pied comme un haillon qu'on dédaigne j il l'avait poursuivie de son horrible cri jusqu'au fond de la rivière , et désormais Marr, got ne devait pius se rappeler que le baiser de paix déposé sur son fronti
Après ce baiser, Jacques en prit un autre ; mais , aprè^ cet .autre , Margot essaya de se détacher de ses bras.
— Tu sais que je ne suis pas à toi.
316 LES AVEXTURES GALANTES
Jacques tressaillit , et laissa retomber sa tête.
Margot , qui vit sa douleur, murmura ; — Ni à toi ni à un autre.
Jacques releva la tête^ — et contemplant Margot :
— Puisque tu" n'es pas à ce vieux sot, fuyons 1 fuyons !
Jacques oubliait Clotilde et son amour j il ne voyait que la beauté de Margot , et pensait avec orgueil à se parer de ce joyau.
Mais que dirait-on au village, où l'on est si méchant? reprit Margot.
— Qu'importe ! tu seras loin des méchants j ils auront beau crier après toi , tu ne les entendras point.
— Mais ma conscience , je l'entendrai. Vas-t'en bien vite , Jacques — vas-t'en.
A cet instant, la porte de la baraque s'ouvrit, et mai-
DE MABGOT. :>lt
Ire Pierre apparut dans lonibre comme un fantôme.
— Mille tonnerres! s'écria-t-il.
Margot, qui résistait, se laissa tomber dans les bras de Jacques.
— Ah I c'est pour cela que vous vous êtes enfuie, reprit le garde-champêtre — et c'est ce freluquel-là qui vous a abritée pendant l'orage ?
Maître Pierre était suffoqué par sa colère.
— Et vous croyez que je ne vais pas vous broyer tous les deux, mille griffes du diable !
Il tendait son bras avec rage, et montrait cinq griffes agitées.
Jacques frissonnait.
— Rentrerez-vous bien vite .' cria maître Pierre à sa femme.
— Je tremble, murmura Margot dans sa terreur.
218 LES AV£MUUEt> GALANTES
Jacques la souleva dans ses bras et prit la fuite.
Maître Pierre, paralysé par sa fureur, essaya vainement de se mouvoir.
— Et je ne puis les arrêter ! s'écria-t-il avec rage.
Il chancelait — le vent rafraîchi dans l'orage courait comme un frisson glacial sur son corps dévoré par la fiè^Te de l'ivresse ; il s'appuya contre la muraille pour ne pas tomber, et suivit d un regard voilé les amants dans leur fuite.
Bientôt sa paupière s'abaissa; il ne \it plus rien, et se traîna instinctivement à son lit.
Jacques emportait Margot avec une farouche avidité ; la pauvre fille évanouie reposait sa tête sur l'épaule de son amant j ses longs cheveux, qui s'étaient dénoués, flottaient au gré du vent , et la lune les caressait de son regard si triste.
Margot se réveilla à la vie, et voulut échapper à Jacques ; mais elle pensa à la fureur de maître Pierre — t
elle pensa surtout aux larmes et aux baisers de Jacques — elle ne résista plus — et craignant d'être trop lourde, elle appuya par intervalles ses jolis pieds sur le sol — et bientôt, se penchant sur Jacques, elle marcha toute seule.
Jacques enlaça Margot et l'entraîna dans le chemin.