DUNE BRUME QUI SEPARE LES AMAATS
Ils allaient, ils allaient, pâles et silencieux, se regardant avec une amoureuse tristesse, ne pouvant saisir une pensée dans toutes leurs pensées.
Ils s'arrêtèrent devant la petite rivière de la vallée ; ils passèrent le pont , et suivirent un chemin à l'aventure. Leurs pieds humides se perdaient dans les gran-
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des herbes qui bordaient ce chemin j les rameaux pendants des ormes , les branches touffues des pommiers , effleuraient leurs chevelures éparses. Déjà l'aurore , toujours belle commi' au temps du vieil Homère, secouait des roses à l'horizon ; le vent était plus froid et la lune plus pâle 5 déjà les étoiles d'or s'effaçaient de la robe bleue du ciel , et les rumeurs de la vallée s'éveillaient aux premiers chants des alouettes; des bruits amoureux sortaient vaguement des bois d'alentour. Jacques regarda Margot, et lui dit d'écouter ces bruits j mais Margot joignait les mains et levait les yeux au ciel.
— Qu'as-tu donc ? lui demanda Jacques ému.
Margot baissa sur lui ses yeux effarés.
— J ai vu ma mère.
Jacques essaya de sourire, mais le regard, mais la voix lugubre de Margot traversèrent son cœur; il tressaillit et frissonna comme (Icxanl uup apparilion norlurne.
222 LES AVENTURES CALAMES
— ai VU ma mère, dit encore Maigot.
Et cachant sa tête sur le cœur palpitant de Jacques :
— Adieu, reprit-elle , adieu : car hier, à Iheure de mon serment , j'ai pensé à ma mère , et c'est pour m'en faire ressouvenir qu'elle a passé sous mes yeux derrière ces buissons.
Jacques vit dans le lointain , a travers les buissons , une brume fuyante qui se transformait sans cesse, et qui changeait de teintes aux divers reflets de la lumière et de la verdure. Une pensée poétique égara son imagination 5 il crut que cette vapeur blanchâtre enveloppait la mère de Margot, et, soudainement saisi d'un religieux effroi , il se détacha de son amante en murmurant :
— Oui , il y a quelque chose entre nous , il y a un serment...
Margot regarda encore Jacques , et se tournant vers Martigny :
— Adieu! murmura-t-elle.
ni-: MAKGOT.
Et ronime Jacques, abîmé dans ses pensées, regardait l'horizon de son chemin, elle revint à lui.
— Oùiias-tu.* lui demanda-t-elle.
— Je ne sais, répondit-il.
Elle leva le doigt vers le moulin.
— Est-ce là ?
Jacques regarda dédaigneusement son vieil ami, dont la morne tristesse semblait lui reprocJier son délaissement.
— Oh I non , dit-il, ce n'est pa* là.
22 'l LES ATEMDRES GALANTES
Le moulin lui rappela l'orage , 1 orage lui rappela Clotilde; il n'oublia plus qu'il fuyait Martigny pour y reparaître un jour dans toute sa gloire et avec l'espérance de recueillir un regard d'amour de Clotilde — un seul regard d'amour, c'était tout ce qu'il voulait avant (le mourir. La poésie , qui répandait autour de lui ses trésors d'illusions et de chimères, s'évanouit tout à coup. Margot, qu'il avait parée dans son imagination , changea singulièrement sous ses regards, qui perdaient leur prisme. Il la vit sans fascination ; sa robe souillée par l'orage , ses cheveux épars qui ne flottaient plus au vent , sa bouche pâlie , ses yeux brûlés par les larmes, rompaient le charme qui l'avait saisi devant la baraque. Cette amante, qu'il emportait il n'y a qu'un instant avec délire , n'était plus qu'une femme alors — une femme qu'il avait aimée, mais d'un amour calme , d'un amour éteint sous la violence d'un autre — une femme enfin qu'il n aimait plus. Il bénit l'apparition qui avait frappé Margot, puisque cette apparition devait le détacher d'elle — la pauvre enfant lui semblait une entrave dans sa route. — Pèlerin égaré qui marchait à la gloire, il ignorait que l'amour d'une femme est un apinii suprême sur tous les chemins de la vie.
i)K MAur.oT. 225
— Adieu, dil-il à Margot.
Et sans doute pour repousser les regrets Margot se mit à marcher rapidement. Elle s'arrêta bientôt sous les pommiers , brisée par ses souffrances et ses fatigues de la nuit. Involontairement elle regarda Jacques à la dérobée.
— Il ne s arrête pas , dit-elle, il va toujours — toujours I
Elle se leva sur la pointe des pieds.
— Je le vois encore.
Jacques allait disparaître dans un bois.
— 0 mon Dieu ! et je ne le verrai plus ! Margot voulut lui crier :
— Mais arrête-toi donc î
Il franchit lenlrée du bois — Margot, déchirée d angoisses , lit un [)as vers lui.
226 LES AVE>TrRE5 <iALA>TES
— Lu dernier regard de lui eût été si doux pour moi I
Elle se leva encore sur la pointe des pieds, et plongea vainement son regard dans le bois — l'ingrat avait disparu sans penser à la revoir.
— li m oublie déjà^ murmura-t-elle en pleurant.