‹ Aventures galantes de MargotChapitre 19 sur 33 · MARGOT S EN REVIENT A LA BARAQUE · texte numérisé non relu

MARGOT S EN REVIENT A LA BARAQUE

Le soleil caressait la baraque de son premier rayon, quand Margot arriva devant la porte. Elle essuya ses larmes , elle assembla ses cheveux, et franchit le seuil. Maître Pierre dormait ; sa tête penchée sur sa poitrine semblait encore animée d un sentiment de colère et de haine. Une fièvre ardente le dévorait sans relâche; de

mauvais rêves lagilaient sans cesse 5 souvent il tendait son bras en signe menaçant. En le revoyant ainsi , Margot trembla encore j mais il y avait tant de désespoir dans son âme, qu'elle ne craignit plus rien. — Elle n'appelait pas la mort , mais si la mort s'était présentée, elle eût ouvert ses bras avec reconnaissance.

— Au dernier printemps, dit-elle , c'était Jacques qui dormait dans ce lit 5 je le veillais avec amour et j'espérais — aujourd'hui , tout est mort en moi.

Son corps n'était que le linceul de son âme , et le mariage son tombeau.

Elle dégrafa sa robe , elle la foula du pied, et revêtit sa jupe et son corsage; sa jupe rayée, qui avait caressé tant de fleurs dans les prairies , son corsage rouge , qui avait renfermé tant d amour, qui avait senti les plus douces palpitations de sa gorge , les plus doux battements de son cœur — mais qui devait ne plus sentir (jue les secousses du désespoir.

Maître Pierre s éveilla.

— Ail ! la voilà donc, dit-il eu regardant Margot. Il leva la tête.

— Et d'où venez-vous , la belle ?

— Je ne sais pas ; vous m'avez fait peur et je me suis enfuie.

— Voyons, mille fariboles ! point de rancune. Un de ces matins, j'attraperai Jacques, et nous verrons! En attendant, signons la paix.

Margot demeurait immobile contre l'étagère. Maître Pierre la regarda sentimentalement.

— Eh bien ! je vous appelle — allons, allons, par Cupidon I un petit baiser , et la guerre sera finie.

Margot s'approcha du lit et s'inclina au dessus de maître Pierre — mais elle se souvint du baiser qu'elle avait pris à pareille heure sur le front de Jacques, et recula tout à coup.

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Et comme maître Pierre la regardait avec surprise.

— Vous paraissez malade, lui dit-elle toute troublée. — Voulez-vous que j'aille appeler la mendiante?

— Allez au diable ! dit maître Pierre, qui s'était en vain démanché le cou pour avoir son baiser — allez au diable I mais avant faites-moi de la soupe.

— Je nai point pris une femme pour n'en point avoir^, murmura-t-il entre ses dent^.

— Mais vous paraissez malade, répéta Margot.

— Oui , mille tonnerres 1 je suis malade , je suis même très malade.

— Eh bien, je cours chez la mendiante, et je reviens avec elle.

— Bonsoir I et qu'on ne vous revoie plus.

Margot s'avança vers la porte — maître Pierre se ravisa.

— Dites donc ^ la belle, allez plutôt chez madame dErmanesj il est d'usage que le lendemain de leurs noces les gardes-champêtres de cette commune aillent offrir un bouquet aux maîtres du château. C'est le droit du seigneur aujourd'hui — et à propos du droit du seigneur, prenez garde que M. de Marcy vous ravisse autre chose que votre bouquet — allez bien vite cueillir des coquelucholles, ces fleurs vont à M. de Marcy, car sa femme est une pigrièche qui avait un œil doux pour chaque galant — j en sais quelque chose, moi î

— Vous, monsieur I dit Margot.

— Et Jacques qui laimait ! pensa-t-elle.

— Oui , mais point de cancans, reprit maître Pierre, Margot, allez cueillir des fleurs — il faut un joli bouquet, mille fariboles !

Margot sortit et s'enfut dans le jardin.

— Hélas ! dit maître Pierre , Cupidon ne me traite pas mieux que Mars j 1 un m'a démoli le bras et l'autre

m'a fait une plaie au cœur. Mars et Cupidon sont peutêtre frères? — Oui, oui, je me souviens, frères de mère et non de père.

Le garde -champêtre poussa un profond soupir.

— 0 Margot ! Margot ! prenez garde ! vous êtes ma femme légitime , et vous m'aimerez , de par tous les diables ! — n'ai-je point le droit de me faire aimer I

Margot cueillit quelques fleurs, et revint à la porte de la baraque.

— Ah ! ah ! s écria maître Pierre , voilà votre bouquet — voyons-le donc ?

Margot fit un pas en tendant ses fleurs.

— Point de coqueluchoUes ! Et que diable î j'aime les allégories.

— Il n'y a plus de coqueluchoUes , dit Margot.

— Cela n'empêche pas d'en cueillir — après tout , ce

bouquet n'est pas sans charmes j parez-le de rubans, et allez l'offrir tout de suite ; l'heure est bien choisie 5 vous arriverez au lever de la mariée, qui vous fera sans doute un joli cadeau — refusez si c'est de l'argent , à moins que ce soit de l'or.

• — Je refuserai toujours, murmura Margot indignée.

— Refuser ! voyez-vous la bégueule. Si c'était d'une main étrangère, je vous permettrais de refuser, mais de la main de votre sœur de lait , une charmante enfant que tout le monde bénit , je vous le défends !

Margot ressortit.

— Ce n'est point un déshonneur de tendre la main, reprit le garde-champêtre avec dignité — surtout quand on n'en tend qu'une à la fois ; il ne m'arrivera jamais d'en tendre deux, mille tonnerres !

M. de Marcy avait passé une nuit que n'eût pas enviée le garde-champêtre •. Clotilde ayant souffert des spasmes violents à sa sortie du bal, madame d'Ermanes s'était permise d'appeler le médecin, et de demeurer près du

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lit nuptial pendant la nuit entière. Après avoir maudit la première femme qui inventa les spasmes, M. de Marcy s'était résigné.

Quand Margot arriva au château, il allait descendre dans le jardin.

A sa vue , il s'arrêta et la suivit du regard.

— Voilà le bel ange du vieux diable , pensa-t-il — j'avais bien dit qu'un matin sa fraîcheur passerait sur mon chemin.

Elle s'avançait vers une servante qui balayait la cour.

— Voilà la petite Margot, dit la servante.

— Où est mademoiselle GlotildC;, dit Margot toute tremblante de se trouver au château.

— Elle est malade — est-ce donc pour elle ce bouquet ?

M. de Marcy s'était approché.

— Suivez-moi, mignonne, je vais vous conduire devant elle — passons par là.

M. de Marcy retourna vers le jardin, qui n'était séparé de la cour que par un grillage couvert de liserons j Margot le suivit tête baissée, ne sachant si elle devait lui offrir son bouquet.

Dans le jardin, M. de Marcy s'arrêta tout à coup.

— Clotilde dort en ce moment, dit-il à Margot en regardant autour de lui — elle est malade...

— Je ne veux pas l'éveiller, interrompit Margot — maître Pierre m'envoie vous offrir ce bouquet.

M. de Marcy prit le bouquet avec empressement.

— Maître Pierre ne vous a pas défendu d'accepter un baiser pour récompense.

M. de Marcy enlança Margot et lui baisa la joue.

Une vraie Margot eût souffleté M. de Marcy — ou plutôt

eût présenté l'autre joue à baiser; — mais la mignonne enfant de la baraque s'échappa comme un oiseau des mains de l'agresseur, et disparut du jardin pendant qu'il tendait les bras pour la ressaisir.

Elle courut chez la mendiante, qui s'éveillait ; elle se jeta dans ses bras.

— Te voilà déjà , ma chère fille ?

Margot sanglota.

— Tu pleures !

— Oni, je pleure I ma vengeance est passée — et maître Pierre me reste.

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SUR LE CnEMlX DE JACQUES.

Pauvre Margot ! en la voyant naguère à la porte de sa baraque, si fraîche et si calme , qui eût pensé qu'elle allait devenir si misérable. Il semblait que la douleur ne pouvait l'atteindre ; il semblait que l'amour et la joie devaient l'entourer sans cesse et la défendre des mauvaises choses de la vie. Dieu l'avait-il donc faite si

LES AVEXTURES GALANTES

belle et si charmante pour qu'elle devînt une proie du malheur. Les roses de ses joues n'avaient-elles donc fleuri que pour se faner au souffle impur de la souffrance ? ses grands yeux ne s "étaient-ils donc ouverts que pour regarder le hideux squelette du désespoir? En A oyant un jour la petite rivière toute pleine du reflet des nuages

elle avait vu liniaiie de sa vie.

— Où sont les fleurs roses , les tleurs bleues, les belles fleârs 3e^ou âme? La joie qui les caressait de ses rayons

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s'est voilée sous des orages , car rànie est touruieulee d'une horrible tempête , d'une tempête qui gronde sans relâche, qui renverse les fleurs roses et les fleurs bleues, qui trouble les pures fontaines. Je vous l'ai déjà dit : — priez Dieu pour le repos de l'âme de Margot.

Quand Margot et la mendiante arrivèrent à la baraque, maître Pierre , armé de son cornouiller, menaçait le chat qui s'était tapi sous l'escabeau et qui montrait ses dents aiguës.

— Voilà bien les vieux soldats , dit la mendiante, ils font toujours la guerre.

— Je vous salue , la vieille 1 vous venez à propos, car j ai une fièvre dépossédé, tâchez donc de lacalmer 3 mais, a vaut tout, faites des remontrances à Margot, qui , au lieu de passer la nuit sous les ailes des amours, s'est amusée à courir les champs. — Est-ce parce que les ailes des amours sont déplumées ? bagatelle I avec des sentiments, on n'y regarde pas de si près. - Ah ! mille fariboles ! Margot, je vous croyais plus de sentiments.

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Le garde-champêtre soupira et secoua tristement la

télé.

— Voyons , oublions cela. — Avez-vous vu M. de Marcy ?

Margot rougit.

— Je lui ai offert le bouquet et je me suis enfuie , car il voulait membrasser.

Une joie étrange brilla dans les yeux de maître Pierre.

— Le faquin, dit-il en souriant.

Et . s'adressant à Margot :

— Vous êtes une petite sotte ; je vous avais dit de ne refuser rien , hormis de l'argent.

— Voilà donc ma récompense , murmura Margot.

— A 1 avenir, re|)rit maitie Pierre, souvenez-vous que M. de Marcy est le maître du pays, et cpTil faut vouhùr ce qu'il veut.

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— 0 mon Dieu! dit Margol, quelle chose indigne !

— Ah ! ma femme plaît à M. de Marcy, marmota maître Pierre, voilà qui est à merveille. Je ne désespère pas de devenir secrétaire de la mairie , car on se lasse de M. de Chrisostome qui est un ivrogne, un ignorant — et qui ne sait pas un mot de mythologie. — Diable ! diable ! je cours grand risque de devenir autre chose en même temps, et la prédiction de M. de Marcy menace de s'accomplir. — Eh ! mille fariboles ! lous les maris en sont là quand leurs femmes sont belles.

— ^ C'est indigne, répéta Margot , qui avait écouté maître Pierre sans qu'il s'en doutât.

Il cherchait un moyen de renvoyer sans délai Margot au château.

— Avez-vous dit à M. de Marcy que j'étais malade ?

— Non, j ai oublié...

— Mais vous êtes donc folle, mille tonnerres I II faut réparer votre sottise, en retournant au château dire que la fièvre m empêche d aller présenter mes honnnages.

•li-î LES AVP,>TrRr.S GALANTES

— Je Ji irai pas , dit Margot.

— Qu'est-ce que j'entends là ! vous n'irez pas ? Souvenez-vous que la femme doit obéissance à son mari — en route , la belle , ou je me fâche.

— Margot, effrayée de la voix colère et du regard farouche de maître Pierre , sortit à la hâte, et s'enfuit une seconde fois — non pas sur le chemin du château , mais sur le chemin de Jacques. Cependant elle l'ignorait, et n'en fut avertie que par la vue de la petite rivière.

— Où est Jacques? se demanda-t-elle alors.

Elle plongea son regard dans le lointain.

— Il n est pas encore loin , peut-être.— 0 mon Dieu I faites qu'il m'attende, et donnez-moi la force daller à lui.

Elle passa rapidement le vieux pont de bois, et suivit la route du matin , sous les plus ardents rayons du so-

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leil. Ses regards dévoraient 1 horizon ou se perdaient au ciel; dans son égarement, elle demandait aux arbres et aux nuages qui semblaient venir à elle : — où est Jacques? où est Jacques? Et elle maudissait les nuages et les arbres qui fuyaient sans lui répondre. Sur le sable humide, elle cherchait l'empreinte des pieds de Jacques; et, quand elle croyait la voir, ses pieds mignons sy reposaient, un éclair passait dans ses yeux, et elle s'écriait avec délire : — Oh! j'aurai la force daller à lui !

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