‹ Aventures galantes de MargotChapitre 3 sur 33 · I.!;S AVEMrUKS t.AF.VMES · texte numérisé non relu

I.!;S AVEMrUKS t.AF.VMES

DISK J.VRRETIÈRE, D t.\ PIED MIGXO.V, ETC.

Tandis que le garde-cliampêlre racontait au fermier les mémorables événements du territoire^ Margot appelait et poursuivait sa chèvre 5 mais la vagabonde^ enivrée des parfums sauvages du trèfle , répondait à sa voix par une cabriole. Après une heure de bonds et de zig zag elle entraîna la pauvre fille à la sortie de la vallée de Martigny, devant une petite rivière qui passait là fort silencieusement sur un sable orange , émaillé de cailloux bleus et de coquillages roses. A la vue de l'eau verte

et transparente de la rivière, la chèvre oublia ses enfantillages, et s'approcha du bord pour boirej à peine eut-elle trempé le bout de sa barbe, que Margot la saisit à la gorge en s'écriant : — • Ah ! maudite bête ! tu m'as fait perdre mes sabots I La chèvre voulut bondir encore, mais Margot, sans pitié pour sa soif, l'entraîna dans un bois de noisetiers, et, s'assurant que nul ne la verrait , elle dénoua sa jarretière et attacha la vagabonde à une branche pendante. L'univers saura plus tard de quelle couleur était la jarretière de Margot j sans trop me compromettre, je puis vous dire qu'elle n'était ni blanche, ni noire, ni rose, ni bleue, ni jaune, ni verte. Mais je laisse la jarretière de Margot au cou de sa chèvre, car les divagations sont à craindre- Margot revint au bord de la rivière, et, s'asseyant sur une pierre que la main du hasard avait roulée là, elle lira son bas et se baigna les pieds.

Vous savez que Margot a seize ans et des yeux noirs , vous savez même qu'elle a une baraque, un jardin, un chat gris, une chèvre blanche, deux poules, un coq, et la bénédiction de sa mère, mais ce que vous ne savez pas, c'est que, pour une paysanne, elle a des mains très

LES AVK>T! KF.S CAI.AMHS

blanches et dos pieds très mignons^ des mains el des pieds que ne cacherait pas une grande dame, el des dents (jui feraient rire une princesse pour les montrer. Pendant qu'elle se baigne les pieds.

leur généalogie nous dirapeul-èlie, si nous Nouions, la cause de leur mignardise.

L'histoire de sa mère el de sa grand-mère ne dit pas si ''es dames ont été mariées; i\Iargot le prouverait un peu. Or, la mère et la grande-mère élaienf des bumbles scr-

vantes (lu cliàteau (le Maitigny, el plus dune fois madame d'Ermanes en fui jalouse; mais cela prouve tout au plus (lue les servantes étaient plus belles que leur maîtresse. Un jour la mère de Margot fut mise à la porte du cliàteau , et se réfugia dans la bara(iue de ses aïtMix j là, elle se mit à pleurer pendant fort long-temps. AuLritit de ses lamentations;, à la vue de ses yeux liuniides el rouges, les passants, les moissonneurs et les bûcherons lui demandaient avec pitié pourquoi tant de chagrins.

— Hélas î répondait-elle a.vec un sanglot, je suis veus e.

— (?est assez drôle, disaient les uns, je ne la sa\ ais pas mariée. — C'est plus drôle, disaient les autres, je n ai pas connu le défunt. Cependant elle pleurait tant qu'on finit par la croire veuve — les femmes de Martigny la crurent folle. Quelques mois se passèrent, el la naissance de Margot dévoila la fable au.v malins du pays. La veux c éplorée rentra bientôt dans les bonnes grâces de madame d'Ermanes, et un soir on lui porta très mystérieusement un enfant à allaiter. — Cet enfant cétail mu demoiselle Clotilde, dont madame d'Ermanes fut la marraine. Mais toutes ces choses ne nous disent i)as dofi viennent les pieds de Margot. Les mau\ aises langue- du

village affirment que ces pieds ne seraient pas si mignons si Margot n'eut été changée en nourrice^ c'est un conte cliimérique et incroyable dont se sont moqués le gardechampêtre et les clercs de notaire de Martigny.

Mais que les pieds de Margot viennent de Dieu ou du diable , du ciel , ou de l'enfer , ils n'en sont pas moins charmants, et jamais la rivière qui les baignait ne fut plus frissonnante et plus doucej le5 flots, en s'approchant, ouvraient leurs lèvres de cristal , et se plaignaient de passer trop vite. Margot, toute rêveuse et toute émue, regardait les nuages au fond de la rivière ; quelquefois sa vue se perdait dans une grande tige à fleur d'or qui luttait sans cesse contre le courant , et qui formait l'image de la vie humaine courbée parle mallieur; quelquefois elle suivait des yeux les hirondelles et les pa- [lillons qui effleuraient la surface de l'eau ; son oreille s'ouvrait aux lointains roucoulements des ramiers, aux chansons perlées des rossignols , aux bruissements des feuillesj mais ce qu'elle aimait surtout c'étaient les plaintes lamentables des flots et la \ ue des nuages au fond de la rivière.

Page 1