‹ Aventures galantes de MargotChapitre 21 sur 33 · MARGOT S EN VA A LA RECHERCHE DE JACQUES · texte numérisé non relu

MARGOT S EN VA A LA RECHERCHE DE JACQUES

Donc, le lendemain de ses noces, on fit le cercueil du garde-champêtre — et, deux jours après, M. Chrisostome précéda son convoi , en chantant plus funèb rement que jamais — De profundis clamavi ad te domine —

Le maître d'école précéda le convoi, parce qu'il était

payé ; mais les convives de la noce ne suivirent pas le

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défunt à boii Ut de repos. Margot seule , appuyée sur la uiendiaute, alla jusqu'au cimetière 5 elle ne pleurait pas, mais elle priait pour 1 âme du trépassé avec autant de ferveur que pour elle-même. Quand la fosse fut recouverte, elle vint à penser que maître Pierre n'était plus de ce monde , et elle se sentit libre comme autrefois. Elle rentra dans sa baraque, le visage triste, mais l'àme déjà joyeuse ; il n'y a plus de geôlier, partant, plus de liens — la baraque, qui s'était transformée en prison pour quelques heures, redevenait la douce retraite, pleine de calme et de solitude j le chcu^mant nid de tourterelles, perdu dans le feuillage odorant, ignoré du monde entier , dont les cris de détresse n arrivaient jamais à la porte ; le refuge bien-aimé du ciel et de Jacques — avant que mademoiselle dErmanes n'apparût à Jacques.

Margot s assit à la porte, près de sa chèvre qui folâtrait sur l'herbe , et long-temps elle leva son regard au ciel — sans doute parce qu en regardant le ciel elle voyait le moulin de Jacques, le pauvre moulin aux ailes brisées, qui écoutait alors le passage du vent sans s'émouvoir.

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Maintenant rien ne m'arrête plus ; je puis aller à lui , dit-elle quelques jours après, quand elle eut assez prié pour l'âme de maître Pierre ; je puis aller à lui.

Et, transportée par l'espérance de revoir bientôt Jacques, elle se mit en route , même sans penser à fermer la porte de sa baraque.

A la nuit close , elle arrivait dans le bois où elle avait vu disparaître Jacques, et ses yeux, las de toujours dévorer l'horizon, s'arrêtaient sur les coudriers et les touffes de chênes , comme si les touffes de chênes et les coudriers devaient lui dire : — Jacques a passé là , il a suivi ce chemin ou ce sentier, il pensait à toi, et il pleurait. — Un hennissement lui vint à l'oreille, elle tourna la tête, et reconnut le cheval de M. de Marcy, traînant une élégante voiture ; à cette rencontre , elle se jeta sous la coudrelte comme une jeune biche effarouchée; mais M. de Marcy, qui était dans la voiture, l'avait entrevue; et, quand il se crut en face d'elle , il retint les guides, et s'élança de la voiture vers son réduit.

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— Toujours farouche, dit-il en lui saisissant la main. Margot fit un cri.

— Un cri charmant, mignonne j on dirait, à l'entendre , que cest la volupté qui vous l'arrache.

— C'est la peur, dit Margot avec empressement.

■ — Ne tremblez pas ainsi près de moi , je ne suis pas un voleur de grand chemin , vous ai-je jamais rien dérobé — hormis un baiser ; je suis prêt à vous le rendre, mignonne — mais que faites-vous donc seule dans ce bois — seule dans un bois I Si le garde-champêtre le savait, il sortirait de la tombe pour empêcher les galants d'aborder — à propos de galants, le garde-moulin vous a donc délaissée ; l'ingrat est allé à Paris pour devenir académicien — certes , il est bien eissez sot pour entrer à l'Académie.

— A Paris ! dit Margot toute rêveuse. — Et c'est bien loin, Paris?

— C'est au bout du monde.

M. (le Marcy souriait.

— Est-ce que vous allez à Paris, d'aventure. Margot rougit et ne songea pas à dire non.

— Suis-je sot^ dit M. de Marcy, j'aurais dû le deviner — voilà qui est à merveille , car j'y vais aussi.

— Margot prévit ce qui arriva , et pour se défendre à l'avance des offres de M. de Marcy, elle murmura :

— Je ne pense guère à Paris , mon Dieu ! je viens au bois, scier de l'herbe pour ma chèvre.

— Oui, dit M. de Marcy avec un air moqueur — et la preuve, c'est que vous avez perdu votre faucille — vous allez à Paris, mignonne, j ai lu cela dans vos beaux yeux; vous allez revoir Jacques, qui vous attend sans doute , n'est-ce pas 7

— Eli bien ! oui , dit Margot qui ne savait pas mentu' long-temps.

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Et comme M. de Marcy la pressait de monter dans sa voiture :

— Oui , dit-elle encore.

— J'arriverai plus vite à Jacques , pensait-elle, et si cet homme essaie de me séduire, j'aurai mon amour pour défense.

M. de Marcy, toujours menacé de ses créanciers, qui avaient découvert son dernier refuge, allait apaiser leurs murmures avec un fragment de la dot de sa femme ; il quittait Clotilde sans peine, et la rencontre de Margot lui semblait une bonne fortune ; il se promettait de se distraire avec la paysanne en l'absence de la grande dame ; mais il fut singulièrement désabusé quand Margot répondit par des larmes à ses premières gentillesses ; il persista — vous savez déjà que Margot résista toujours.

Elle arriva à Paris comme elle était partie de la baraque, ne laissant à M. de Marcy qu'une ombre d'espérance. C'était le soir, M. de Marcy la fit descendre h son liôtel, et lui offrit un gîte pour la nuit — son lit d'abord,

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ensuite le lit dune maîtresse qu il n'avait plus — et. comme Margot lui disait ingénument qu'elle aimait mieux coucher dans la rue, il pria sa femme de chambre — On n'avait point alors eu l'esprit d'inventer les esclaves— d ailleurs M. de Marey trouvait qu'il est plus doux d'être servi par une femme blanche que par un homme noir — d'autant que M. de Marcy n'aimait pas les sauvages — et les femmes de chambre sont trop françaises pour lêtre — M. de Marcy pria donc sa femme de chambre d'abandonner la moitié de sa mansarde à Margot y la femme de chambre, espérant dormir ailleurs cette nuit-là , abandonna toute sa mansarde à Margot , qui s'y trouva fort bien, et qui s'endormit profondément après avoir verrouillé la porte — au grand désespoir de M. de Marcy, qui ne se doutait pas qu il y eût un verrou dans la mansarde d'une femme de chambre — surtout de sa femme de chambre , dont il s'était quelquefois avisé de troubler le sommeil. — Il y a toujours des verroux : on les tire plus ou moins.

Ouand Margot s'éveilla, le soleil rayonnait dans sa mansarde -, elle passa sa jupe, en cherchant dans sou sou-

venir les songes de la nuit : elle trouva Jacques, toujours Jacques.

Une voix criarde chantait dans la mansarde voisine ;

Réveillez-vous, belle endormie , Réveillez-vous , car il fait jour ; Mettez la tête à la fenêtre , Vous aurez la maison au cou.

En écoutant les deux premiers vers , elle pensa ingénument que la voix s'adressait à elle , et s'empressa d'ouvrir la croisée — hélas ! au lieu de ce riche panorama qui se déroulait si majestueusement devant la baraque de Martigny, elle vit des toits, des cheminées, de la fumée.

— Comment découvrir Jacques au milieu de toutes ces maisons, dit-elle avec désespoir.

Sa tête retomba sur sa poitrine . et long-temps sa pensée plongea dans les abîmes de son àme. Au bruit d'une croisée qui s'ouvrait , elle releva son regard et

vit une tête pâle et décharnée qui sortait dun vieux toit, comme un mort de son tombeau.

— Que les gens de ce pays sont laids I murmura-t-elle avec pitié.

Et , regardant une seconde fois.

— C'est un pauvre malade — ô mon Dieu ! c'est lui ! Jacques ! Jacques !

Margot tendit ses bras et s'évanouit.

•2o8 LES AVGNTl'KES GALA>TES

M. DE MARC Y FAIT UNE CEEVTURE A MARGOT, ET MARGOT ÉGRATIGXE M. DE MARCY.

Des pas légers se firent entendre — ou frappa à la porte. Margot s y traîna, et ouvrit sans défiance.

— M. de Marcy, s ecria-t-elle en retombant.

— Suis-je donc effrayant comme la lîarlx'-Rlt'u»'. dit M. de Marcy en refermant la porto.

Il s'approcha de Margot j à la \ue de sa pâleur, de ses yeux errants, il lui échappa un cri de surprise-, il saisit ses petites mains et les pressa avec amour.

— Il est là ' il est là I lui cria Margot d'une voix coupée — voyez plutôt — malade , mourant , ô mon Dieu I mon Dieu !

— Vous devenez folle ! mignonne.

— Je vous dis qu'il est là; laissez-moi seule, toute seule avec lui.

M. de Marcy promena son regard dans la mansarde.

— ; C'est une illusion, mignonne, il n'y a pas de gardemoulin dans cette chambre, mais un grand seigneur qui vous aime et qui vous demande...

M. de Marcy pencha ses lèvres sur les paupières closes de Margot.

— Ayez donc pitié de moi , lui dit-elle en essayant de

détacher ses mains j vous voyez bien que je n ai plus la force de me défendre.

Et, comme M. de Màrcy appuyait une seconde fois ses lèvres avides -.

— Jacques ! Jacques ! cria-t-elle , défends-moi !

— Il paraît que Jacques ne s'en soucie guère , dit eu raillant M. de Marcy.

.1. : . fi i...

— Il se meurt, je vous l'ai dit — laissez-moi le voir encore.

Et, ressaisissant ses forces, Margot repoussa M. de Marcy et s'élança à la fenêtre.

— Jacques ! Jacques ! cria-t-elle.

M. de Marcy, qui s'était avancé, murmura : — Vous avez d'étranges illusions , mignonne — je ne vois rieu que le soleil qui poudroie.

Et, voulant guerroyer encore contre la vertu de Mar-

got , il joigmt ses mains sous son corsage, et lui fit une ceinture de ses bras.

Elle lui déchira les mains de ses petits ongles.

— Quelle lâcheté , dit-elle , sous les yeux mourants de Jacques.

— Eh ! par Dieu I s ecria-t-il, n'est-ce pas à lui cette tête d'outre-tombe qui semble perchée sur les toits pour servir d'épouvantail aux corbeaux — à coup sûr, c'est une tête d'académicien en herbe, de poète lauréat — où la poésie va-t-elle se nicher !

Le malade , toujours appuyé à sa lucarne , regardait d'un œil d'envie le reflet du soleil qu'il appelait en vain pour réchauffer son pauvre corps ; un pan de muraille en arrêtait les rayons. Margot suivait ses mouvements et ses regards avec angoisse j elle le voyait chanceler et balancer la tête avec désespoir -, il semblait enveloppé dans une misérable couverture de laine j ses longs cheveux descendaient en désordre sur ses joues et tremblaient aux brises du matin.

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Ses yeux caves s'arrêtèrent enfin sur elle.

Après un instant de contemplation ^ il lui tendit les bras et disparut de la lucarne. — Le soleil, qui baignait toujours Margot, emporta deux perles de ses paupières, et les plongea tout au fond de l'océan.

Elle se tourna vers M. de Marcy.

— Vous l'avez vu ! il ma tendu de grands bras...

M. de Marcy, qui riait des angoisses de la pauvre enfant, lui tendit aussi de grands bras.

— Mais il est mort peut-être...

— C'est une raison de plus pour vous tendre mes bras.

M. de Marcy, lassé delà résistance opiniâtre de Margot , éprouvait une mauvaise joie à torturer la malheureuse enfant.

— Ayez pitié de moi , reprit-elle en se tordant les

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mains, — laissez-moi sortir, il faut que je courre à lui, il faut que je le revoie.

— Malgré laimant qui vous attire , mignonne , vous ne trouverez jamais le chemin de son perchoir. — Il n'est pas étonnant que les poètes aient un si grand dégoût de la terre et des hommes, ils parviennent à grimper si haut-

Margot s'était ghssée devant la porte, M. de Marcy la retint par son corsage.

Et comme son désir mal endormi se réveilla soudain, il entraîna Margot.

— Margot, effrayée du feu étrange que jetaient les yeux de M. de Marcy , appela sa mère à son secours, — mais la morte ne vint pas préserver sa fille. Margot n'eut d'autre ressource que ses mains et ses pieds — elle s'élança comme un chat sauvage aux yeux de M. de Marcy , et l'innocence aux abois sortit triomphante de la lutte. — Ceci vous prouve, mes enfants, que Dieu protège toujours la vertu.

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