MÉTAMORPHOSE DE LA JARRETIÈRE
Sur l'autre bord de la rivière, dans une touffe déplues coquettement parées dos Heurs blanches des liserons, on trouvait le Puits qui parle , caché sous la mousse et les grandes lierbes. C'était l'oracle du pays. L'histoire de France raconte que dans le siècle passé une duchesse démoniaque se précipita dans ce puits où elle ne putmourir. — L'iiistoire de France ne sait pas ce qu'elle dit. — Uue vieille tradition, fout aussi fabuleuse que l'histoire tic France, nous apprend que le /*////•>■ '/'// parle n'est rien
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autre chose qu'une porte de leiifer, et que la nuit on voit voleter à lenteur des âmes enflammées.
Or, ce puits est en grande vénération au village de Martigny : les jeunes filles à marier vont y jeter des fleurs et demander à loracle si elles seront bientôt femmes ; les femmes vont demander si elles seront bientôt mères. — Quelques unes si elles seront bientôt veuves 5 les hommes si leur honneur est en danger, et les grand'mères si leurs petites-filles sont farouches avec leurs galants. Le garde-champêtre de Martigny, qui n'était pas un oracle, répondait mieux que l'oracle aux hommes et aux grand'mères.
En se baignant les pieds, Margot vint à penser au Puits qui parle, et bientôt on la vit passer sur le pont fragile de la rivière ; elle se glissa sous les épines qui défendaient l'oracle des regards profanes , son bouquet de fleurettes à la main j elle en secoua religieusement les étoiles dans le puits mystérieux, s'agenouilla toute tremblante sur une pierre, et murmura eu penchant la tèle : — Jacques m airae-t-il? Un bruit confus se fit au fond du puits. La pauvre fille crut entendre une mauvaise réponse, et s'é-
cria avec désespoir. — Non I — l'oracle répéta non I car l'oracle était tout simplement un écho.
Margot repassa le pont en pleurant et en regrettant de sêtre éprise d'un bel amour pour le gardemoulin. Les grandes dames qui liront ce roman trouveront sans doute Margot bien sotte de se lamenter, et ne comprendront pas son amour pour .Jacques. — Les grandes dames ne sont jamais délaissées commb Margot, qui n'avait encore regardé en face que deux hommes : le garde-moulin et le garde-champêtre. Jacques n'était pas aussi beau que Paris j mais, près de maître Pierre, c'était un chérubin fort séduisant. — Il avait des yeux bleuâtres qui demandaient un baiser, — Jacques ne s'en doutait pas , — et des lèvres vermeilles capables d'en rendre deux ; il avait surtout un minois languissant qui charmait Margot. — Je ne ])arlerai pas de ses cheveux blonds, car les cheveux sont dédaignés au village, ni de sa barbe qu'il attendait. Margot lavait souvent rencontré sur sa route et sur le jeu de paume dcMartigny, oi'i les jours de f(''l<> et les dimanches le-^ danseurs et les daiis(Mises piennciit leurs ébats; IVfaraot
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lie dansait guère, Jacques ne dansait ptis, et tous deux passaient leur temps à se regarder à la dérobée. Jacques savait bien qu il était amoureux de Margot, Margot faisait des mines à Jacques, sans penser à l'amour; elle s'arrangeait fort bien toute seule dans sa baraque, et ce ne fut que le jour où elle vendit une de ses poules pour acheter un miroir qu'elle se sentit amoureuse et isolée.
Quand Margot eut traversé la rivière, elle s'arrêta un instant, elle sécha ses larmes, et s'enfut au petit bois de noisetiers reprendre sa chèvre pour retourner au logis ; la chèvre, couchée sur l'herbe, contemplait d'un œil à demi clos les tiges qu'elle avait coupées.
Margot voulut la détacher.
— Ma jarretière! s'écria-t-elle.
Et les bras pendants, la bouche béante, elle regarda un ruban rose qui flottait au cou de la chèvre. Après s'être en vain demandé quel miracle avait changé en ruban sa jarretière, — dont l'univers saura bientôt la couleur, — elle pensa qu'une faveur rose embellirait sa jambe, et elle y noua la jarretière romanesque en s'assurant encore ([uc nul Jie la n errait.