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LES NUAGES AU FOND DE LA RIVIÈRE

Margot eut encore la force de reprendre la route de la Normandie.

Je n'essaierai pas de vous peindre le triste tableau de ses souffrances. Je ne vous la montrerai point tantôt dévorant l'espace avec une sauvage rapidité, tantôt tombant épuisée sur le bord d un chemin.

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et chassant de profonds soupirs vers Paris , le paradis des riches et lenfer des pauvres. Le soir, elle abordait à quelque ferme isolée où on avait pitié d'elle ; le matin, elle se remettait en route en priant pour ses hôtes. Si on lui demandait le but de sa course , elle répondait avec calme : — Le cimetière de Martigny. A ces étranges paroles, on se disait tout bas : — C'est une pauvre folle, que Dieu la conduise I

A peine de retour dans sa baraque, une fièvre plus ardente la saisit avec violence, et passa sur sa jeunesse comme un souffle de la mort.

La mendiante vint la veiller et prier pour son âme qui s'élançait vers Dieu. — La pauvre vieille aimait Margot comme sa fille ; ses joies et ses souffrances avaient passé par son cœur, et elle la veillait à son lit de mort avec toute lardeur et la sollicitude dune mère.

Quand se répandit le bruit de sa mort prochaine . tout le village s'émut profondément et la plaignit ; tout le monde parla de son héroïque amour pour .lacques et de linfâme conduite du poète ; tout le monde

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vint à la baraque essayer de consoler la malheureuse enfant.

Ses compagnes, qui furent les dernières à s'attendrir, oublièrent leur sotte jalousie , et passèrent tous les jours quelques heures avec elle. — Les unes lui tressaient des couronnes , les autres cherchaient à la distraire par des romances qu'elles chantaient ensemble autrefois.

Une de ces romances agitait étrangement Margot , qui l'écoutait avec une joie douloureuse : la musique surtout semblait arracher des lambeaux de son cœur — et pourtant ses yeux éteints se ranimaient j un sourire passait sur ses lèvres brûlées, et, dans un transport qui effayait ses compagnes, elle s'écriait : — Chantez ! chantez toujours !

Cette romance qu'elle avait chantée au beau temps de ses amours était une mauvaise copie de la ballade de Burger.

Margot enviait la destinée de Lénore — au moins

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son amant a^ ait reparu pour la conduire dans la couche de marbre.

Elle aimait la voix lontaine des cloches — cette voix solennelle lui rappelait le calme religieux de son enfance, de ses premiers pas dans la vie, dont tous les chemins lui semblaient alors tapissés de fleurs. A travers les vitraux de sa fenêtre, les vitraux gothiques encadrés de jasmins, on voyait une grande nappe de verdure se déployer dans la vallée, et se perdre dans les bruyères roses ; ce qui frappait surtout sa vue, c'était le penchant de la montagne, le sentier perdu sous le branchage touffu des noisetiers et des épines blanches; c'était aussi l'om-

bre gigantesque que formait le moulin île Jacques au soleil levant.

Depuis quelque temps, le moulin, qui avait d'autres ailes, tournait comme autrefois. Quand le vent tombait le soir, Margot entendait le frémissement des ailes , et , tourmentée par le démon de son cœur, elle s'agitait dans son lit et tendait encore les bras vers l'image flottante de Jacques.

Un jour qu'elle plongeait son regard dans les abimes de son cœur, elle découvrit quelques souvenirs tout parfumés damour et de tristesse; la vie qui l'abandonnait de plus en plus revint en elle et la ranima pour un instant. — Elle voyait dans ses souvenirs la petite rivière où elle s'était baignée les pieds avec un charme mélancolique ; elle voyait le joli bois de noisetiers où elle avait dénoué sa jarretière pour attacher sa chèvre ; elle voyait Jacques errant au sommet de la montagne. — La mendiante venait de sortir; égarée par la poésie de ces souvenirs, elle passa une robe à la hâte , elle se couvrit les épaules d'un petit schall rouge, et s'enfuit à la rivière

pour s'y baigner encore les pieds.

Il y avait toujours des nuages au fond, et, pendant plus d'une heure , elle les contempla d'un œil avide.

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