LE CIMETIERE DE MARTIGNY
Elle s'en fut de là vers Martigny, pendant que la mendiante la cherchait partout avec une horrible inquiétude. — Quand, au travers des saules pourpres de la prairie , elle entrevit la blanche muraille du cimetière , elle marcha plus vite , et en moins de quelques minutes elle atteignit la porte larmée. Avant d'en franchir le seuil, elle frémit en songeant qu'elle n'au-
fait peut-être pas la force d'en sortir. Elle entra toute frissonnante et s'avança au hasard. Les herbes sauvages arrêtaient ses pieds — la superstitieuse enfant croyait qu'un grand fantôme allait apparaître et que la terre s'ouvrirait pour les engloutir ensemble. Sa pensée fouillait dans les tombes ; elle soulevait le dernier vêtement des morts ou secouait la poudre des ossements. Elle s'arrêta au dessous du Christ , devant une fosse couverte d'une belle verdure. Elle tomba religieusement agenouillée. C'était là que sa mère dormait pour l'éternité. Elle se releva bientôt et chercha des yeux le dernier rang des morts. Dans le coin du cimetière , elle découvrit la fosse de la mère de Jacques ; l'empreinte de la croix des fossoyeurs n'était point encore effacée ; quelques touffes d'herbes parsemaient la terre et cachaient des os dispersés. Hormis un enfant enseveli dans la tombe de sa sœur, nul n'était mort à Marligny depuis la mère de Jacques. Margot, qui croyait mourir le soir même, eut un éclair de joie en pensant qu'elle serait à son côté. — Dans quelques années, pensa-t-elle , un même lapis d'herbe couvrira nos deux fosses j si Jacques y vient pleurer sa mèie , j aurai ma part de ses larmes. Elle re-
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cula toiil à coup - une vision l avait frappée — elU' s'enfuit avec épouvante en croyant que tous les morts du cimetière la poursuivaient. Elle tomba évanouie au milieu du chemin ; deux faucheurs la transportèrent à la baraque. La mendiante la recoucha et lui jeta du vinaigre à la face 5 Margot revint à elle et se mit à chanter jusqu'à l'instant où elle retomba épuisée. Quelques jours se passèrent , elle avait perdu la tète et elle chantait toujours. Rien de plus horrible que les chants d'une mourante : quand Margot chantait , la mendiante essayait de l'interrompre ou s'enfuyait toute éplorée. La pauvre femme n'avait jamais tant souffert qu'à la vue de cette lente et terrible agonie d'une martyre de l'amonr. Elle ne se lassait pourtant point de la veiller. Elle s'aveuglait sur le cours du mal , mais c'était en vain; chaque jour lui montrait un nouveau ravage.
Pendant une nuit d'orages, Margot, qui semblait dormir profondément, s'éveilla tout à coup et tendit ses f)ras à la mendiante.
— Adieu lui dil-cUc d une voix haletante — adieu 1 je
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me sens mourir. Si vous voyez Jacques, dites lui que je 1 ai bien aimé, et que je l'attends au ciel. Ne lui dites pas qu'il est cause de ma mort, mais qu'il sache au moins que je meurs avec sa pensée. — Hâtez-vous de m'embrasser, car dans un instant vous n'embrasseriez plus qu'une morte.
La mendiante pressa Margot sur son cœur,
— Tu ne mourras point, ma chère fille.
— N'essayez pas de me tromper, je vais mourir; j'entends déjà ma mère qui m'appelle.
— Tu entends le vent qui siffle.
— Le vent — oui le vent! — si j'entendais le bruit du moulin, oh ! je mourrais sans regret !
La mendiante alla ouvrir la fenêtre; à son retour elle poussa un cri d'effroi — et tombant à genoux elle pria Dieu de recueillir l'âme de Margot.