‹ Aventures galantes de MargotChapitre 5 sur 33 · PAUVRE JACQUES · texte numérisé non relu

PAUVRE JACQUES

A la brune, Margot, assise devant la baraque, contre îa haie du jardin, caressait son chat gris perclié sur ses épaules, et regardait tristement Jacques qui se promenait sur le bord de la montagne ; le vent était capricieux et le moulin changeait d'allure à chaque instant. Jacques, pâle et frémissant de rage, contemplait le vieux tilleul du château, où on l'avait si misérablement accablé le matin. — Oh ! mademoiselle Clotilde ! un sourire^ nio(|UPnr! criait-il en crin<;;mf les dents. T.;i \ allée se

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couNiit donibre et de mélancolie ^ un calme religieux se déploya partout avec les premiers reflets de la lune qui montra sa face d'argent dans le noir feuillage des ormes. Les brises mourantes apportèrent a Jacques 1 arôme des fleurs, et bientôt ses yeux errants s'arrêtèrent sur la plus lointaine lumière de Martigny. — 0 ma mère, dit-il avec des larmes dans la voix, {lourquoi suis-je si laid et si ridicule ! ô Margot pourquoi ne puisje plus l aimer I

— Un bruit de clochettes remplit les airs, un troupeau fuyant vers son parc passait près du moulin ; le plus jeune des chiens sauta joyeusement devant Ja(;ques, ([iii avait coutume de se rouler avec lui sur l'herbe.

— Le vent tombe, les chouettes crient, les grenouilles croassent, dit le berger qui s'approchait.

Jacques ne répondit pas.

— Le couchant est pâle, tu dormiras celti' iniil.

— Oui, je dormirai, je dormirai 1 dit Jacques avec amertume.

- Ouelle triste mine tu as «t soir! la pnrlt' du ciine tière est moins M>iubie«pM' loi.

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- - Le cimclière ! muninira Jacques, m y condiiirnt-on'.' Les pendus ne vont pas en terre sainte.

Le berger poursuivit son chemin en chantant •.

Rossignol du vert bocage, A ia belle du village A a t'eo dire que ce soir, Que ce soir je meurs d'amour.

La voix sonore du berger eut un éclio dans le vallon et dans le cœur du garde-moulin ^ qui écoula avidement celte vieille cbanson normande ) les paroles naïves et la musique languissante étaient en harmonie avec son âme, d'où elles semblaient sortir. — Il la chanta luimême avec un grand sentiment de tristesse j au dernier vers sa voix tremblante s'affaiblit ; il fut soudainement saisi d" un frisson fiévreux 5 égaré, éperdu, il s'élança sous le moulin, et voyant l'aile où mademoiselle d'Ermanes s'était suspendue pour le sauver , il y joignit les mains et se laissa emporter avec ce cri : — Mon Dieu I mourir sans elle !

Sur le penchanl de la montagne de Marligny, au dessus des ruines d'un moulin à eau, une fontaine s'échappait violemmcnl d'une rocbe locailleuse, et tombait avec

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fracas dans un grand bassin ; c'était le lavoir du village. Ce soir-là madame d'Ermanes et sa nièce erraient à lentour eu souriant des commérages des laveuses. Madame d'Ermanes , défiante comme toutes les vieilles campagnardes, n'avait garde de laisser son linge à la merci de quelques vassales toujours avides de vengeances 5 malgré ses jambes cbancelantes, elle avait gravi la côte, et depuis une lieure elle ramassait elle-même les collerettes, les dentelles . les robes éparses sur les buissons. Clotilde imitait sa marraine, mais avec tant de distraction qu'en recueillant une robe elle accrochait la sienne aux épines. Clotilde était distraite, quelque pensée d'amour voltigeait autour d'elle comme une abeille autour dune ileurj souvent une douce langueur baignait ses yeux , sa gorge palpitait sous son corsage : — les chasseurs étaient partis.

La charrette du château \ int s'arrêter devant la fontaine j on y jeta le linge, et bientôt le cheval reprit sa marche -v ers Martigny, suivi des laveuses qui chantaient gaîment : — Allons-nous-en , gens de la noce

Jacques, précipite sur le > ersant de la montagne, était

I)K MAlUiOT.

roulé jusqu'au bord du grand chemin de Martigny j le bruit de la charrette l'avertit qu'il vivait encore ; il entendit les voix confuses des laveuses et pensa à sa mère. A la vue de Jacques, le cheval s'arrêta tout d'un coup et se mit à hennir. Le charretier, qui riait avec les villageoises en leur racontant ses gaillardises, fit siffler dans l'air son jet d'osier -, au lieu d avancer, le cheval recula j le charretier avait un hlasphème sur les lèvres, mais il se souvint que madame d'Ermanes était dévote, et courut en silence à la hridc du cîicval ; il vit avec effroi Jacques dont la tète sanglante pendait dans l'ornière.

— Marianne I s"écria-t-il.

Marianne était la mère de Jacques. La pauvre femme pressentit un malheur.

— Ton fils ! ton fils ! reprit le charretier. Marianne entrevit Jacques à travers la charrette, et

se jeta devant lui.

— Mon pauvre enfant î dit-elle avec angoisse.

— Ah! si j "avais pensé à vous, manière! dit Jac- (]ues.

— Du sans î s'écria Marianne.

5fi r.E5 AVEXTIKES (lALANTKS

Madame dErmanes et Clotilde, qui marchaient à quelque distance de la charrette , arrivaient alors au milieu des laveuses. Lune d'elles racontait qu'à la nuit tombante elle avait cru voir Jacques enlevé par les ailes du moulin, et qu'elle n'en avait rien dit à cause do sa mère. A la vue de Jacques se débattant contre la mort, madame dErmanes émue, s'appuya sur sa filleule, qui faillit s'évanouir. — I,a pâleur de Jacques, ses longs cheveux retombant en arrière, ses yeux levés au ciel, donnaient un beau caractère à sa figure, funèbrement caressée par la mystérieuse clarté de la lune. Sa mère, aussi pâle que lui, essaya de le soulever dans ses bras, — puis, d'une main défaillante, elle lui découvrit la poitrine, et voyant la branche d'églantier de Clotilde :

— Tue épine sur son ermur ! dit-elle avec surprise.

Elle jeta 1 épine à ses pieds; les yeux de Jacques s'étaient fermés j jjourtant il se pencha vers la branche et ])arvint à la ressaisir — son cœur avait guidé sa main — MU éclair de joie illumina son front et Clotilde comprit, au mouvement de ses paupières, qu'il voulait voir une

dernière fois ce scapulaire d'amour qu elle avait reconnu.

Il échappa bientôt des bras de sa mère, qui murmura : Je n'ai plus d'enfant.

Clotilde devina tout : l'homme qu'elle avait trouvé ridicule lui parut sublime. — Elle avait ri le matin, — elle pleura le soir.

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