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formidable sur le mufle du tigre, dont il sentait déjà la chaleur sur son cou, que le tigre lâcha prise et recula de douleur.
Ce ne fut qu'une seconde, mais elle suffît à Corcoran pour se dégager et se trouver debout. De la main gauche saisissant son revolver, il allait faire feu sur le tigre qui revenait à la charge, lorsqu'un accident imprévu mit lîn au combat.
Tout à coup, un autre tigre, un peu moins grand, mais plus beau que le premier, arriva en bondissant, et, au lieu de secouriy son camarade, le saisit à la gorge avec ses dents, le roula à terre et lui administra une correction si sévère que Corcoran lui-même en demeura stupéfait, et que le docteur Scipio Ruskaert en ouvrit des yeux plus grands que des portes cochères.
Ce tigre, ou plutôt cette tigresse au pelage soyeux, lustré, brillant, tacheté, l'avez-vous deviné? c'était Louison. Quant à l'autre, c'était son frère Garamagrif, qu'elle avait suivi au fond des bois et qu'elle avait épousé suivant la coutume des tigres de Java.
On a parlé beaucoup de la cruauté des tigres, et M. de Bufïon, naturaliste qui avait plus de style que de science, a écrit de fort belles choses sur le mauvais caractère de ces animaux; mais, ditesmoi, quelle est la femme qui aurait montré plus d'honneur, plus de vertu, de bonté, de douceur
68 AVHNTl^UKS MKUVKIl.LKUSKS
et de S(ît)sil)ilité vériluhle (|ue Louison ne (il on celle occasion? Pour moi, je n'en connais pas. Ht ce qui nest pas moins admirable rpie la générosité de iiOuison, c'est l'abnégation sublime et la soumission du pauvre tigre, son époux, qui recevait sans rien dire une correction qu'en conscience il n'avait pas méritée ; car enlin il n'avait jamais été, lui, l'ami de Gorcoran.
Cependant leMalouin n eut pas plus tût reconnu la tigresse, qu'il sentit renaître toute sa tendresse pour cette ancienne amie. II remit son revolver à sa ceinture et s'écria : '
« Louison! ma chère Louison! viens dans mes bras! »
Et elle y vint, car c'était bien sa place.
« Tu vas rentrer avec moi à Bhagavapour, » dit Gorcoran.
Gette proposition, à laquelle elle devait pourtant s'attendre, jeta Louison dans un grand embarras. Elle regarda par-dessus son épaule le grand tigre, qui considérait cette scène avec une morne trislesse.
Le pauvre garçon tremblait d'être abandonné
Gorcoran comprit le sens de ce regard.
« Et toi aussi, tu viendras, grand nigaud, ditil.... Allons, c'est décidé, n'est-ce pas? »
Mais le grand tigre demeurait immobile et morne Alors Louison s'approcha et miaula à son
oreille quelques douces paroles, dont voici probablement le sens :
« Que crains-tu, ami chéri de mon cœur? Ne suis-je pas avec toi? »
Le tigre grogna ou plutôt rugit :
a C'est un piège. Je reconnais ce maharajah. C'est celui qui te gardait sous son toit pendant que je m'enrhumais dans le fossé, en te suppliant de revenir dans nos forêts. Chère Louison, crains ses discours enchanteurs. »
Ici Louison parut ébranlée.
« Tu seras libre chez moi, reprit Corcoran, libre et maîtresse comme autrefois. Laisse là ce bourru, ce rustre qui ne peut pas te comprendre, ou, si tu ne veux pas renoncer à lui, emmène-lemoi avec toi. Je le supporterai, je l'aimerai, je le civiliserai à cause de toi. »
On ne sait comment aurait fini l'entretien, si l'arrivée d'un nouveau venu n'avait résolu la question. Ce nouveau venu était un jeune tigre d'une beauté admirable. Il était à peu près gros comme un chien de taille moyenne et paraissait n'avoir pas plus de trois mois. Corcoran devina qu'il était le fils de Louison, et profita de cette découverte pour employer un argument irrésistible et décider la victoire.
Le jeune tigre s'approcha de sa mère par bonds et par sauts, regardant alternativement Louison
70 AVKNTIIRKS MERVEUJ.EUSES
et Corcoran.ll alla d'abord frotter son mulle roux contre celui de sa mère et, sans étonnennent, sans sauvagerie, il fixa avec curiosité ses yeux sur ceux du maharajah.
Celui-ci le prit dans ses bras, le caressa doucement.
« Et toi, petit, dit-il, veux-tu venir avec moi? »
Le jeune tigre consulta les yeux de sa mère, et y lisant sa tendresse pour Corcoran, rendit au Walouin ses caresses, ce qui décida du sort de toute la famille. Voyant que son fils acceptait la proposition, Louison l'accepta également, et le grand tigre ne put faire autrement aue de suivre ce double exemple.
Le Malouin, voyant l'afTaire décidée et plein de joie d'avoir retrouvé Louison, ne pensa plus au rhinocéros et donna le signal du départ.
« La journée a mieux lini que je ne l'espérais, dit-il à Ruskaert. Un instant j'ai cru que j'allais devenir la proie des tigres.... Mais vous, ajoutat-il après réflexion, pourquoi n'avez-vous pas tiré quand je vous criais de faire feu? »
Cette question parut déconcerter un instant Scipio Ruskaert; cependant il se remit de son trouble.
« J'ai craint de manquer mon coup et de vous tuer au lieu du tigre, dit-il avec assez de sangfroid.
« Huml hum! c'est bien de la prudence, répliqua le Malouin..., Voilà qui n'est pas clair, ajoutat-il en lui même. Au reste qui vivra verra. »
Le retour à Bhagavapour fut une marche triomphale. Louison faisait des bonds de joie. Le grand tigre la suivait d'un air un peu honteux, tandis que leur jeune héritier, aussi joyeux que sa mère, ne paraissait sensible qu'au plaisir de voir des choses nouvelles, des palais , des rues, des places, des pagodes et les habitations des hommes.
Cependant le Malouin remarqua que Louison, dont il connaissait le bon sens, s'écartait de l'Allemand après l'avoir flairé, et lui paraissait peu sympathique. Il se rappela qu'elle n'aimait pas les traîtres.
On arriva enfin au palais. A la vue de cette famille nouvelle, tous les serviteurs poussèrent des cris de frayeur, et Sita elle-même , à peine rassurée par la présence de Gorcoran, se rejeta du côté de Scindiah en portant le petit Rama dans ses bras
Mais, contre toute attente, Rama seul ne montra aucune crainte. Il s'avança gaiement vers Louison et la caressa de sa petite main comme s'il l'avait connue depuis longtemps. De son côté, la tigresse lui lécha doucement la figure et lui présenta le petit tigre qui, rentrant ses griffes et fai-
72 AVKNTUUES MKUVKlIJ.KnSKS
sant i>atte de velours, avuil l'air diin ain6 qui caresse son jeune frrre.
« Voici ma cliùre Louison, dit Corcoraii, tu la reconnais, SitaV c'est à elle (|ue nous avons dû plus d'une fois la vie et la liberté. Son mari, ce ^rand bèta que voilà et qui fait une si piteuse mine, c'est le seigneur fiaramagrif; enlin, voici leur nis, ce jeune garçon joyeux que tu vois bondir et lutter avec Ilama, et que nous appellerons Mouslaclie, si lu le veux bien. Et maintenant le baptême est terminé, mes enfants, allons souper. » ^
La suite ne démentit pas cet heureux début. Rama et son compagnon, le petit tigre Moustache, furent bientôt une paire d'amis. Ils se livraient, sous la garde et la surveillance de Louison, à tous les jeux de leur âge. Cette surveillance d'ailleurs n'était pas inutile. Rama, peu discipliné, se sentait (ils de roi et voulait commander. Moustache, de son côté, se sentait fils de tigre et ne voulait pas obéir: Ijouison avait bien delà peine à maintenir la paix.
Elle avait encore d'autres inquiétudes.
On se souvient de la manière dont elle avait quitté Corcoran deux ans auparavant. Ce départ lui avait attiré une querelle violente avec Scindiali, et elle n'avait pas oublié ses procédés un peu vifs. D'un autre côté, Garamagrif avait emporté avec ses dents un morceau de la queue de l'éléphanl; Scindiah, à son tour, avait failli tuer Ga-
fil
ri
ram;igrif d'un coup de pierre. De quel œil ces deux guerriers redoutables allaient-ils se revoir? Toute l'autorité de Corcoran lui-même suffiraitelle à empêcher une bataille sanglante entre ces ennemis mortels?
Si quelqu'un s'étonne que les animaux tiennent une place si honorable dans mon histoire, tandis que je néglige les marquis, les comtes, les ducs, les archiducs et les grands-ducs, dont le monde est rempli et comme encombré, j'ose dire que mes héros, bien qu'ils ne marchent pas précédés de tambours et de trompettes, ne sont pas moins intéressants que ceux qu'on voit parader à la tête des régiments, et que leurs passions ne sont ni moins vives ni moins violentes. J'irai plus loin. Scindiah, avec sa gravité, son silence, son sangfroid, son impassibilité et sa trompe immense, qui n'était au fond qu'un nez un peu trop allongé, avait une ressemblance prodigieuse avec plusieurs de ces grands et nobles personnages qui règlent le destin des royaumes. Louison, si fine, si légère, si courageuse, si dévouée à ses amis, aurait pu servir de modèle à plusieurs grandes dames, et elle avait assurément autant d'esprit et de bon sens qu'aucun être humain ou inhumain (le seul Corcoran excepté) ; par sa force et son impétuosité sans pareilles, elle en aurait remontré à tous les généraux de cavalerie des temps anciens et mo-
7R AVENTURES MKRVFnj-EUSES, ETC.
dernes; el si elle avait, eu la |iarol(î. (îiie eût commandé la charge et donné l'exemple aussi bien que Murât et Hlùcher
Que me rei)rochez-vous donc? Sommes- nous si sûrs d'être supérieurs à tous les autres êtres de la création, que nulle histoire ne nous plaise, excepté la nôtre?
Oui, je préfère le tigre à l'homme. Le tigre est beau, il est fort; il n'est pas intempérant ou dissolu, il a peu d'amis, mais il les choisit avec soin et ne s'expose pas à les trahir ou à être tral^i par eux; il ne flatte personne; il aime la solitude, comme tous les philosophes illustres; il a horreur de l'esclavage pour lui-même et n'a jamais réduit personne en servitude : — enfin , c'est l'une des plus nobles créatures de Dieu.
De quel homme, si ce n'est de mon lecteur, pourrait-on faire le même éloge?
Cgj
Où le docteur Scipio Ruskaert se dévoilet
Lettre de George-William Doubleface, esq., chef de la police secrète de Calcutta, à lord Henri Draddock, gouverneur général de Vlndoustan.
Bhagavapour, 15 février 1860.
« Mylord,
« Le courrier qui remettra ce rapport à Votre Seigneurie est un homme sûr, et je réponds de sa fidélité.
« Suivant les ordres de Votre Seigneurie, j'ai pris la route de Bhagavapour, et je me suis présenté à la cour du soi-disant maharajah Gorcoran avec les lettres de créance que Votre Seigneurie a bien voulu demander pour moi à sir Samuel Dar-
78 AVKNTIIIIKS Mi:UVr-:iM,KlISFS
rowlinsoii. Sous li; nom du doclcur Scipio Huskaert, de l'Universilé d'iéna. j'ai ponc'lro sans l»('ine auprès du capilaiiie Corcoran, ijui ma reru d'abord avec déliance, je dois l'avouer; mais bientôt cette déliance, (jui paraît, du reste, fort étrangère à son caractère liabituel, a fait place à des sentiments meilleurs. Quelle que soit sa pénétration, et je dois dire qu'elle dépasse tout ce qu'on peut imaginer, son insouciance et son intrépidité sont encore supérieures, aussi n'ai-je rencontré aucun obstacle dans l'accomplissement de la mission dont Votre Seigneurie a bien voulu m'iionorer,
« D'abord, il ne m'a pas été diflicile d'obtenir la conliance de la reine Sita. La photograpliie, tout à fait inconnue dans ce pays reculé, m'a servi de passe-port auprès de la fille dHolkar, qui n'a pas résisté au plaisir de voir son image et celle de son fils, — un marmot de deux ans, — reproduites et tirées à vingt mille exemplaires. Dans tel cas donné, c'est un signalement tout trouvé. Pour cette raison, j'aurais vivement désiré joindre à ma collection le portrait du capitaine Corcoran ; mais il s'est toujours refusé à poser devant moi, et j'ai craint, en insistant trop, de faire naître ses .soupçons.
« En revanche, aussitôt qu'il a connu la lettre de sir John Barrowlinson, il s'est empressé de
DU CAPITAINE GORGORAN. 79
mettre à mon service ^es armes, ses roupies, ses clievaux, ses éléphants et de me donner toute facilité d'aller et de venir dans ses États. Grâce à ma connaissance parfaite de la langue hindoustani, j'ai déjà trouvé moyen de recueillir les informations les plus variées et les plus sûres, et je m'empresse d'envoyer sous ce pli à Votre Seigneurie le tableau des forces de terre et de mer du royaume d'Holkar. Je dis : et de mer, car, malgré la répugnance des Indous pour la marine, le capitaine a gardé son brick et l'a fait armer en guerre, soit que, prévoyant le sort que lui réserve Votre Seigneurie, il le garde pour protéger sa fuite, soit qu'il ait, car on doit tout craindre d'un tel homme, quelque raison de compter sur l'appui de ses compatriotes. Votre Seigneurie, dans sa sagesse, appréciera mieux que moi les motifs réels de la conduite de cet aventurier
« Votre Seigneurie, mylord, est priée de remarquer que l'armée dont elle verra l'énumération sur le tableau ci-joint, n'est pas, comme on pourrait le croire d'après les usages généralement reçus en Orient et en Occident, une armée sur le papier, et que les non-valeurs n'y tiennent aucune place. J'ai eu plus d'une fois occasion de vérifier avec quelle exactitude le capitaine se rend compte de l'effectif réel de ses troupes et de leur instruction, et je dois ajouter qu'il serait fort désirable
80 avi:ntuiu<:s mkhvkillkcises
que les cipayes où les sikhs enrôlés au service de la reine Victoria eussent la discipline et la solidité \\e ces Maliralles.
« Une chose a rendu le maharajah très-populaire: c'est sa scrupuleuse attention à rendre et à faire respecter la justice. Sous ce rapport, il est intlexible, et il a lait pendre queUiues centaines de brigands qui ravageaient impunément tout le pays sous l'autorité contestée de son prédécesseur IMusieurs d'entre eux ont oflert des sommes immenses pour racheter leur vie: mais il n'a Tuil grâce à personne, et il a distribué leurs dcfpouiUes au petit peuple. Votre Seigneurie devinera facilement à quel point cette générosité, qui lui coûte si peu, a fait bénir son nom.
« Ceci me mène tout droit au sujet principal de ce rapport. J'ose espérer que Votre Seigneurie ne me désapprouvera pas, si j'ai cru devoir outrepasser un peu mes instructions.
« L'exécution des principaux brigands a mis (in au brigandage, et la plupart des pauvres diables qui faisaient ce sot métier sont rentrés dans la vie privée. D'autres ont passé la frontière et exercent leurs talents au Bengale, où j'ai eu le plaisir d'en saisir et d'en faire pendre une vingtaine. Parrru ces derniers (je veux dire ceux qui sont au Bengale, et non ceux qui ont été pendus), j'ai eu occasion de remarquer un drôle de la pire espèce,
DU CAPITAINE GORCORAN. 81
nommé Punth-Rombhoo-Baber, ou plus commodément Baber, ce qui signifie, en langue indoue, Votre Seigneurie ne l'ignore pas, le Tigre. Baber donc, ou le Tigre, s'est signalé, depuis sa naissance, par les exploits les plus brillants. Je n'oserais affirmer qu'il ait tué son père ou sa mère; mais, à cela près, il a commis toutes sortes de crimes. A quinze ans, sa réputation était faite. Son habileté à se tirer des mains de la justice et de la police est presque fabuleuse. Pour citer de lui un tour qui y^ut tous les autres, il a été empalé, et, profitant de l'absence des gardes, il s'est débarrassé de son pal et a traversé le Gange à la nage pendant la nuit pour chercher un asile dans le Goualior. Un autre jour, il fut pendu, mais si mal, que, sans que la cordée eût cassé , il continua de respirer. Deux heures plus tard, on le dépendit pour le disséquer, et le docteur Francis Arnolt, chirurgien du 48" de ligne cipaye, allait lui plonger le scalpel dans la poitrine, lorsque Baber eut l'eff'ronterie de se lever, d'arracher le scalpel au docteur étonné, de bondir vers la porte de l'amphithéâtre, de se glisser au travers de quatre ou cinq cents personnes, sans qu'on osât ou qu'on voulût lui mettre la main au collet, et de fuir jusqu'à Bénarès. où je le rencontrai, quand Votre Seigneurie daigna m'envoyer à Bhagavapour. « Cette rencontre fut providentielle. Quoique
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j'ose me llaLLer de connaître à fond ma profession, un aide tel que Maber n'est pas à dédaigner. Par un bonlieur extraordinaire, ce coquin croit avoir à se plaindre du capitaine Corcoran, qui l'a chassé du pays des Malirattes.« Sans lui, dit-il, je vivrais « bien tran(iuille au fond du royaume d'Ilolkar; « je jouirais paisiblement d'une fortune acquise •< par tant d'honorables travaux, et je serais heu- « reux sous ma vigne et mon liguier avec ma « femme et mes enfants, comme un patriarche. »
« Un motif plus singulier encore, et qui fera sans doute sourire Votre Seigneurie, l'a 'rendu l'ennemi irréconciliable du maharajah.
« Baber (où l'amour-propre va-t-il se nicher?) se croit le premier homme de son temps et tout à fait invincible dans l'exercice de sa profession. S'il a subi quelques échecs dans le cours d'une vie déjà longue, ces échecs ne sont pas, dit-il, un effet de la faiblesse de son génie, mais de la sensibilité de son cœur. Deux fois les femmes lor.t trahi et vendu ; mais aujourd'hui, plein d'expérience et de jours, revenu de sa passion aveugle pour un sexe trompeur, il se flatte de ne plus craindre personne, et l'idée d'obtenir du gouvernement anglais sa grâce et Irois cent mille roupies (je n'ai pas cru hasarder trop en lui promettant cette somme de la part de Votre Seigneurie), l'idée plus éblouissante encore de prendre mort
DU CAPITAINE CORCOhAN. Sa
OU vif le capitaine Gorcoran, que tous les Mahrat tes regardent comme invincible, et de terminer ainsi sa glorieuse carrière par un magnifique cou] d'éclat, tout cela décide Baber à tenter la grande entreprise.
« Quant aux moyens d'exécution, je le connais: on peut s'en fier à lui. Dans sa première jeunesse, il était l'un des chefs les plus redoutables des thugs, et il a commandé longtemps des bandes de cinq à six cents hommes. C'est parmi ses anciens associés qu'il s'est chargé de recruter trente coquins déterminés, dont le moindre a été condamné à mort deux ou trois fois. Trente, c'est assez ; car je ne dois pas dissimuler à Votre Seigneurie que le but de Baber est bien moins de faire prisonnier Gorcoran (chose à peu près impossible), que d'en débarrasser le gouvernement anglais, quibuscumque viis, c'est-à-dire n'importe comment.
« Je n'ai pas besom, mylord, d'informer Votre Seigneurie que, en aucun cas, son nom ne pourra être compromis dans une pareille entreprise, et qu'elle pourra nier hardiment toute participation aux manœuvres du brave Baber. J'ai dû cependant montrer à Baber les pleins pouvoirs, signés de la main de Votre Seigneurie, qui me furent remis au moment de mon départ pour Bhagavapour, car ce gentleman voulait être certain d'obtenir se
81 AVKNTIJRKS MKUVKII.UOnsES
grûco t'I li's trois cei)l mille roupies que je lui ai promises; mais vous devez bien penser, mylord, que ces papiers j)rccieux n'ont élé(jue montrés et non pas remis à l'honorable M. Ilaber.
« Au reste, Texécution de son i)rojct n'est pas très-diriicile. La confiance du capitaine Corcoran dans sa popularité est si grande, qu'il n'a p;is daigné mettre garnison dans sa capitale. Toute l'armée est distribuée sur la frontière, ainsi que Votre Seigneurie pourra s'en assurer si elle daigne jeter les yeux sur le plan ci-anncxé. Il n'y a pas deux cents soldats à Bagliavapour ; encore ce sont des soldats de police, disperses dans les divers quartiers. Le palais est ouvert à tout le monde et à toute heure du jour. La seule garde qui soit à craindre, est composée d'un jeune tigre de trois mois et demi à peine, d'un grand tigre sauvage et de sa mère, cette fameuse Louison qui a donné tant de fil à retordre au colonel Barclay. Ces trois animaux sont doués d'un instinct merveilleux; mais il est aisé de les surprendre à l'heure de la sieste et de les enfermer.
« Baber et moi, tantôt séparément, tantôt ensemble, nous avons examiné avec soin la disposition du palais et de ses issues, et fait notre plan de campagne. Il me paraît impossible que le soi-disant maliarajah puisse s'échapper, quelle que soit sa force physique, qui est vrai-
Da CAPITAINE CORCORAN. 85
ment prodigieuse, et quel que soit son .^angfroid.
« Si j'ai pris soin, rnylord, de ne pas mêler le nom de Votre Seigneurie à ceux de M. Baber et d'autres gentlemen de même farine, je n'ai pas voulu non plus qu'on put m'attribuer, en cas d insuccès, une part quelconque de l'afTaire. Ce n'est pas que je ne sois toujours prêt à exécuter, consiliornanuque, tout ce qu'il plaira à Votre Seigneurie de m'ordonner dans l'intérêt du gouvernement de la Reine, notre gracieuse souveraine; mais ici il n'est pas nécessaire de pousser si loin le zèle. Grâce au ciel, Baber et ses complices feront tout àeux seuls, et je ne tremperai pas les mains d'un loyal Anglais dans un meurtre que la morale publique réprouve bien que la politique le commande.
« En revanche, je me suis réservé la prise de possession de Bliagavapour au nom de Votre Seigneurie. Je pronterai du trouble qui suivra la mort de Corcoran pour annoncer l'arrivée prochaine de l'armée anglaise. Je connais ce peuple. Corcoran mort, nul n'osera résister, et tous ses desseins périront avec lui. Quant à la veuve et au jeune héritier présomptif, ils seront, comme disent les Français, expropriés pour cause d'utilité pvr blique.
* J'espère que le prochain courrier apportera
8fi AVENTUHKS MERVKILLKUSES
.li- bonnes nouvelles ù CalcuUii, et j'ose, mylord, supplier Voire Seigneurie de croire aux respects les plus profonds
« De son très-loyal , très-obéissant
« et très-dévoué serviteur,
« George-William Doubleface
« [alias Scipio Ruskaert). »
« P. S. Votre Seigneurie ne sera pas étonnée, j'ose le croire, si j'ai dû porter à un million de roupies le crédit qu'elle a daigné m'accort^er sur la maison Smith, Henderson and G°, de Bombay. Votre Seigneurie n'ignore pas que les investigations de toute espèce auxquelles je me suis livré par ses ordres coûtent fort cher, et que, de toutes les marchandises connues, la trahison est la plus précieuse, bien qu'elle ne soit pas la plus rare. Outre l'honorable M. Baber et ses amis, j'ai dû acheter vingt-cinq ou trente consciences indoues, et bien que ces consciences païennes ne soient pas ^out à fait au même taux que les consciences chrétiennes de messieurs les membres de la chambre des communes, cependant le tarif est encore trèsélevé. Du reste, le trésor d'Holkar, auquel le soidisant maharajah n'a fait qu'une brèche insignifiante, remboursera amplement le gouvernement de Sa Majesté.
« Il est même possible — mais ceci n'est qu'une
DU CAPITAINE CORGORAN. 87
conjecture dont Votre Seigneurie fera le cas qu'elle jugera convenable — que le gouvernement de Sa Majesté ne soit pas obligé de remplir tous ses engagements envers Baber; car il est très- vraisemblable, ou que Corcoran surpris se défendra vigoureusement et pourra tuer quelques-uns des assaillants et peut-être Baber lui-même (ce qui éteindrait la créance en môme temps que le créanci&r), ou que le peuple, indigné de l'assassinat de son chef bien-aimé, prendra les armes et se jettera sur les meurtriers, surtout si, comme il est désirable, la veuve du soi-disant maiiarajah survit à son époux et poursuit implacablement sa vengeance. Dans ce cas, l'économie serait encore plus complète, car aucun de ces gentlemen ne pourrait réclamer sa part de butin, et le gouvernement anglais ne perdrait guère que la somme insigniliante de vingt mille roupies , arrhes nécessaires du marché. Il pourrait même arriver que Sita, ignorant les diverses réflexions qui ont été échangées entre Baber et moi, et se défiant des ministres du défunt mahajarah, eût l'idée de me confier le soin de sa vengeance. Dans ce cas, je rae verrais obligé de poursuivre les assassins et de ne faire grâce à personne. Plusj'y pense, plus cette dernière solution me paraît la plus vraisemblable et la meilleure, a 2* P. S. Au moment où j'allais t^îrminer ce trop
«8 AVK\Ti;UKS MKHVKIM.KUSKS, KTC.
lonp ra|)port., un i^rand tumulte s'ost élevé dans niiae:avaiioiir. J'ai mis la tiMeà la fonétro pourvoir de (juoi il s'agissait. J'ai mi^'me cru que !{al)cr,i)ar excès de zèle, venait de commenc^T l'attaque. (Vêtait une erreur. Le peuple tout entier levait les yeux et les mains vers le ciel et poussait des cris comme à la vue d'un animal extraordinaire Jai regardé en môme temp? que les autres, et j'ai vu un ballon d'une forme extraordinaire descendre lentement dans le parc du maharajali. On a jeté l'ancre. J'étais trop loin pour rien distinguer; mais le peuple se prosterne dans les nips en criant que c'est le resplendissant Indra, dieu du feu, qui vient rendre visite à Viclinou, son confrère, incarné à Bliagavapour dans la personne de Corcoran. Je vais voir celte merveille et savoir quel est cet acronaute qui joue le rôle du puissant Indra. A coup sur, cet incident imprévu est fait pour augmenter encore le crédit et la réputation du maharajah. »
vu
Comment Yves Quaterquem, de Saint-Malo, fut présente à Scindiab.
Scipion RuskaerL ne s'était pas trompé. C'était bien un ballon qui venait de s'abattre, comme un oiseau de proie, sur la ville de Bhagavapour, et qui excitait la rumeur publique. En un instant, malgré l'apathie invincible des Indous, tout le peuple, saisi de respect, d'admiration et de curiosité, se précipita vers le parc du maliarajah, afin de contempler de plus près cet animal singulier et prodigieux.
Mais au moment où l'on allait forcer l'entrée Louison, qui se promenait tranquillement, s'étonna de ce grand concours de peuple et s'avança vers les Indous comme pour les interroger. En un clin d'œil, la. foule disparut, refoulée par la
90 AVENTURKS MFCKVEILLEUSES
frayinir, dans les rues environnantes, ce (\m permit aux serviteurs du |)alais d'avertir Corcoran. ('elui-ci faisait tran(|uillement la sieste, A peine, éveille, il s'avança sur le perron du palais en se frottant les yeux. 11 voyait descendre du ballon, qui ressemblait à une petite maison très-solide et très-légère et à un aigle aux ailes puissantes, une jeune femme d'une rare beauté et vêtue à la dernière mode de Paris. Un jeune bomme de bonne mine lui donnait la main, et dans ce jeune homme Corcoran reconnut avec étonnement son
cousin et son ami intime, le célèbre Yves Quaterquem', de Saint-Malo, membre correspondant de rinstitut de France.
Le premier mouvement du maharajab fut de s'élancer dans les bras de son ami.
a Ah I l'heureux hasard! s'écria Corcoran.
— Hasard! répli({ua le nouveau venu. Point du tout, mon cher.... Nous faisons des visites de noces dans la famille. Voici ma femme. »
Et de la main il désigna la jeune femme qui l'accompagnait.
« Par la déesse Lackmi, dont vous êtes la vivante image, s'écria Corcoran en s'inclinant avec
1. Les personnes qui ont lu les Amours de Qunterquem, reconnaîtront sans peine ce nouveau personnage. Lps autres trouveront sans doute que l'analyse rapide que Quaterquem luimèma fait ici de ses aventures suffit à la clarté du récit.
respect, si ce n'était un sacrilège de dire qu'on peut être aussi belle que Sita, je le dirais de vous, ma cousine.
— Or çà, dit Quaterquem, trêve aux compliments.... Où'Vais-je mettre ma voiture? car il me semble, seigneur maharajah, que tu n'as pas de remise assez grande pour la loger.
— Ton ballon? dit Corcoran. Ehl parbleu 1 nous allons le mettre dans larsenal, dont j'ai seul la clef, et mon éléphant Scindiah en gardera l'entrée.
— Avant tout, mon cher ami, dit Quaterquem, sache bien que j'ai les plus fortes raisons pour cacher à tout le monde la forme et le mécanisme intérieur de mon ballon, et ne me donne que des serviteurs aveugles, sourds et muets.
— Par la barbe de mon grand-père! s'écria Corcoran, Scindiah est le serviteur qu'il te faut. Viens ici, Scindiah. »
L'éléphant, qui rôdait librement dans le parc, s'approcha d'un air curieux, regarda attentivement le ballon, parut chercher le sens de cette masse énorme, et, après un instant de réflexions stériles, éleva sa trompe vers le ciel en fixant ses yeux sur Corcoran.
«Scindiah, mon ami, dit celui-ci, tu m'écoutes, n'est-ce pas, et tu me comprends? Ce gentleman que tu vois est monsieur Yves Quaterquemi, mon cousin et mon meilleur ami. Tu lui dois respect,
.illecLion, obéissance. C'esL bien cntendii, n'est ce pas?... Oui.... rji bien, il va te donner la main et tu lui donneras ta trompe en sij^ne d'amitié. >•
Scindiah ol)6it sans se faire j)rier.
« Quant à celte dame, continua ('orcoran, c'est ma cousine, et, avec Sita, la plus belle personne de l'univers. »
Scindiah s'agenouilla devant la dame, lui jirit la mam délicatement av^c sa trompe et la posa sur sa tête en signe de dévouement.
« Maintenant que la présentation est finie, relève-toi, mon ami, prends les cordes du ballon avec ta trompe, tire de toutes tes forces et amène-le dans l'arsenal. »
Ce qui fut fait en quelques minutes, car la force de l'éléphant égalait son intelligence. Puis il fut mis en faction devant la porte de l'arsenal, avec défense absolue de laisser entrer personne.
« Maintenant, dit Corcoran à ses hôtes, allons voir Sita, car je suis marié, mon cher Quaterqucm, tout comme toi, et ma femme m'a apporté en dot un royaume assez joli, comme tu vois. »
çjp
Le Maôlstrom.
Sita s'avança au-devant de ses hôtes et leur fil l'accueil le plus gracieux. Corcoran les présenta el expliqua en peu de mots les liens de parenté qui l'unissaient à Quaterquem.
« A toi maintenant de parler, dit-il en se tournant vers lui, et de nous dire comment tu nous arrives par le chemin des airs.
— .Mon histoire est un peu longue, répliqua Quaterquem, mais je l'abrégerai. La dernière fois que je t'ai vu, c'était à Paris, je crois, dans la rue des Saints-Pères, il y a quatre ans. Je cherchais alors le moyen de diriger les ballons, et j'étais un pauvre diable, vivant de peu, mangeant du pain rassis, buvant l'eau des fontaines publiques,
9lt AVKNTURKS MKRVKIM-KDSES
chaussé de souliers percés et vêludun h.ibitdonl les coudes riaient de misère. Cependant, à force de chercher à droite, à gauche, au nord, au sud, à l'est et à l'ouest, j'ai fini par résoudre mon fameux problème.
— 0 ('hristojthe TiOlonih! s'écria Corcoran, le monde t'appartient! Nul homme n'a fait autantfjue toi pour ses semblables.
— Ne te presse pas de m'a|iplaudir, dit Quater- (juem. .le ne suis pas aussi bienfaiteur de l'iiumaiiité que tu pourrais le croire au premier abord.... Aussitôt ma découverte faite, comme la science n'avait plus besoin de moi, je devins amoureux d'Alice, que tu vois et qui nous écoute en souriant.... amoureux à en perdre la raison; j'étonnai la mère, je bravai le père, un vieil Anglais archéologue et grognon, je bousculai le rival, un M. Harrisson ou Hérisson, qui fait le commerce du coton à Calcutta; je troublai ce pauvre garçon au point qu'il tira un coup de pistolet sur mon futur beaupère, qui lui servait de témoin, croyant tirer sur moi, son adversaire; je fis tant, que miss Alice Hornsby, ici présente, est devenue ma femme, et ne s'en repent pas, je crois.
— Oh! cher bien-aimé, nonl s'écria Mme Qualerquem en s' appuyant doucement sur l'épaule de son mari.
— Je pensai d'abord, continua Ouaterquem, à
.PLUS 'LODKD
iMlll'!|l'^'lli."l"^"!Ql,?\
ii'iiiif II,
Je mangeai du pain rassi. (Paye 93.)
DU CAPITAINE GORCORAN. 97
publier ma découverte dans l'intérêt du genre humain, et, entre nous, c'était une sotte idée, car le genre humain ne vaut guère qu'on s'occupe de lui; mais j'eus le bonheur que l'Académie des sciences se moqua de ma découverte, et, sur le rapport de je ne sais quel vieux savant qui avait longtemps cherché la solution du problème sans la découvrir, déclara que j'étais fou à lier. Par bonheur, j'étais déjà marié, et le vieux Cornélius Hornsby, mon beau-père, qui ne m'avait accordé la main de sa fille qu'en échange du brevet d'invention que je devais prendre, et qu'il devait exploiter en France et en Angleterre, s'écria que je l'avais indignement trompé, me rendit ma parole, me donna sa malédiction et jura de ne plus revoir sa fille.
— Pauvre père ! dit Alice.
— Cette fois, Alice et moi, nous avions la bride sur le cou. Alice, un instant ébranlée, reprit bientôt confiance, je construisis mon ballon et j'en adaptai les diverses pièces moi-même, de peur d'indiscrétion, dans un village à cent heues de Paris; je m'approvisionnai et je partis un soir avec Alice, décidé à chercner asile dans un pays qui n'eût jamais vu l'ombre d'un académicien ou d'une société savante.
— Et tu as choisi Bhagavapour, cher ami?
— Ni Ehagavapour, ni aucune autre capitale, ni aucun pays civilisé ou peuplé, répliqua Quater-
98 AVKNTUUKS MKUVKII.LKDSKS
(lutMi), et voici mes raisons. I/liomiuo, mon cher niaharajali, In le sais mieux (lue moi, est nn vilain animal, hargneux, envieux, gênant, avaio, (lucrelleur, poltron, gourmand, dissolu ; surlouL il a prand'jieine à supporter son voisin. Un sage a (lit : Homo Iwmini lupus. J'ai donc cherché le moyen de n avoir de voisin d'aucune espèce, et pour cela j'ai fait en b.iUon le tour du globe terrestre. Je ne m'arrêtai, comme tu peux penser, ni à la France, ni à l'Angleterre, ni à l'Allemagne, ni à aucune partie du continent européen . En planant au-dessus des villes et des campagnes, je voyais partbut des soldats, des fonctionnaires, des mendiants, des prisons, des hôpitaux, des casernes, des arsenaux et des manufactures, et tout ce que la civilisation traîne derrière elle. La Turquie d'Asie me convenait assez. C'est le plus beau pays et le plus doux climat du globe. Je regardais avec envie les pentesdu mont Taurus, et j'étais tenté de construire ma maison sur l'un de ses sommets qui ne sont accessibles qu'aux aigles. Mais là encore j'aurais eu des voisins, et qui pis est, des Turcs. L'Afrique me plaisait beaucoup. Là, dans ces solitudes délicieuses que dépeint le docteur Livingstone, gardés contre toute civilisation par les troupeaux de singes et d'éléphants qui parcourent la forêt immense et vont se baigner dans les eaux bleues du Zambèsc, nous aurions pu. comme Adam et Eve, nous créer un
paradis terrestre. Un matin, pendant que nous roulions ces pensées en dirigeant notre ballon vers le centre de l'Afrique, nous aperçûmes, à cinq cents pieds au-dessus de nous, la petite ville de Ségo, capitale d'un royaume aussi étendu que la France, et nous vîmes avec la longue-vue un spectacle étrange, épouvantable, que je n'oublierai jamais.
Six mille esclaves des deux sexes étaient rangés, les yeux bandés et les mains liées derrière le dos, au pied de l'enceinte de Ségo, qui est de forme circulaire. Derrière eux se tenait un pareil nombre de soldats, le sabre nu. Ils attendaient les ordres du sultan de Ségo, une sorte de nègre hideux, camard, lippu, lépreux, qui, du haut de son trône, s'apprêtait à donner le signal.
Enfin cet affreux nègre parla. Je n'entendis pas ses paroles, mais je vis le geste, je le vois encore. A celte parole, à ce geste, six raille sabres tombèrent à la fois sur le cou de six mille esclaves et tranchèrent six mille tètes'. J'en frémis d'horreur. Alice voulait partir, mais je la priai de rester, m'attendant que cette tragédie sanglante aurait un dénoùment conforme à la justice divine (au besoin j'aurais moi-même contribué à ce dénoùment), et je mis mon ballon en panne au moyen d'unméca-
l. Légemie historique. Raffanel. Nouveau voyage au pays des niyr,-^.
100 AVENTURES MICKVKIM.KtISF':S
nismo de mon inveiiLion «lui est assez ingénieux, je m'en vante.
.le ne m'étais |)as trompé. Après cet liorril)le carnage, il y eut clans la foule (jui couvrait les remparts de Ségo un instant de stupeur; puis une rage furieuse s empara de tous les spectateurs, on massacra les gardes du sultan, on le saisit luimême, on égorgea devant lui ses femmes et ses enfants, on bâtit sur leurs cadavres une tour, au sommet de cette tour on lixa un plancher, et l'on cloua les membres du sultan sur ce plancher, de façon qu'il eût la tète tournée vers le ciel et qu'il fût, vivant, la pâture des oiseaux de proie. Je t'avoue, mon cher maharajah, qu'un tel spectacle m'ôta pour jamais l'envie dem'établir sur les bords du Niger, du Nil ou du Zambèse, et m'aurait rendu le goût de la solitude, si j'avais pu le perdre.
Nous revînmes donc à ma première pensée, qui était de chercher une île déserte. Mais où trouver cette île précieuse, à l'abri de tous les pirates, de tous les marins, de tous les explorateurs? Excepté dans l'océan Pacilique, il n'y a pas un pouce de terre où les Européens n'aient planté quelque drapeau unicolore, bicolore ou tricolore.
Nous cherchâmes longtemps. Notre ballon plana pendant huit ou dix jours au-dessus de la mer des lîides et de l'Asie méridionale ; mais nous ne trouvions aucune île. aucun rocher assez sûr pour
abriter notre bonheur. Le continent, vu de si haut, nous paraissait une plaine immense, marquée de quelques ondulations imperceptibles au fond desquelles coulaient quelques ruisseaux, Tlndus, le Gange, le Brahmapoutra, le Meinam. Vos monts Vindhya, dont vous êtes si fiers, vos Ghâtes, et rilimalaya lui-même, nous faisaient l'effet de ces murs que le paysan élève pour marquer la limite de son champ et qu'il franchit d'une enjambée.
Enfin, redescendant vers le sud-est, nous contemplâmes ce merveilleux groupe d'îles immenses et innombrables, parmi lesquelles Java, Sumatra et Bornéo tiennent le premier rang. Là, tout nous attirait, la fertilité du sol, la beauté du climat, et même la solitude ; car les hommes, animaux sociables et féroces, aiment à se réunir par milliers dans quelques coins de l'univers pour se dévorer plus commodément. J'enrage quand je vois des imbéciles qui s'appellent hommes d'Etat, entasser leurs peuples dans un étroit espace où tout manque, le pain, le vêtement, l'air et le soleil, et s'arracher à coups de canon des lambeaux de terre, pendant que des centaines de mille lieues carrées restent sans habitants.
— Mon ami, interrompit Gorcoran, tu as raison, mais dis-nous vite où est ton île. Est-elle voisine de Earataria cù Sancho Pança fut gouverneur?
— Mieux encore, continua Quaterauem. Mon île
102 AVHNTURKS Mr'^RVRIM.EUSES
est uni(|ue dans riiiiivers, l'.horche sur la carto de rOc(!anie, à nioitiL! chemin entre l'Australie et la Californie, à deux cents lieues environ au sud-est des îles Sandwich. C'est là.
I.e 15 juillet de l'année dernière (cette date m'est restée dans la mémoire, parce que c était le jour où j'avais coutume de ne pas payer mon terme), nous commencions à nous sentir découragés de tant de recherches inutiles, lorsqu'un spectacle singulier attira notre attention. Nous appuyant tous deux sur le parapet de la nacelle, nous vîmes, à mille pieds environ au-dessous de nous, un troismâts américain en détresse.
La surface de l'océan était calme; il n'y avait pas un nuage dans le ciel, le navire lui-même n'avait rien perdu de sa mâture, et cependant il tournait dans un cercle immense, avec une vitesse qui croissait à chaque minute ; en même temps il se rapprochait toujours davantage d'une espèce de gouffre ou d'entonnoir où l'entraînait le tourbillon des Ilots. L'équipage et les passagers, se voyant perdus, s'étaient agenouillés sur le pont et adressaient à Dieu une dernière supplication.
En effet. Dieu seul pouvait les sauver, car toute la science des marins les plus e.xpérimentés n'aurait pu lutter contre la force aveugle et irrésistible de la mer. Le gouffre où le navire était entraîné, et qui n'a pas encore été signalé sur les cartes géo-
graphiques, est plus redoutable encore que le fameux Maëlstrom, si redouté des Norvégiens. Son centre d'attraction était situé à quinze cents pas environ dune petite île que nous distinguions admirablement et qui paraissait avoir sept ou huit lieues de tour.
Tout à coup un dernier cri retentit sur le pont. Le trois-mâts, qui tournait toujours avec une rapidité prodigieuse, arriva enfin au fond du gouffre et s'engloutit. Nous regardâmes longtemps avec une émotion profonde le lieu du désastre; aucun homme vivant ne reparut ; mais, par une horrible ironie du destin, la mer se calma aussitôt que le navire eut fait naufrage. On eût dit qu'un monstre caché, satisfait de sa proie, rendait le calme aux flots. Peu à peu les vagues se mirent à tourner en sens inverse, et à ramener à la surface de l'océan tout ce qu'elles avaient englouti. Le trois-mâts lui-même, tout démantelé, à demi brisé, alla échouer contre les rochers.
C'est alors que, regardant avec attention l'île audessus de laquelle se trouvait notre ballon, nous vîmes qu'elle était faite à souhait, comme ditFéneion, pour le plaisir des yeux. Des forêts de bananiers, d'orangers et de citronniers en couvraient la plus grande partie. Le reste était revêtu d'un gazon plus fin et plus serré que le plus beau gazon d'Angleterre. Au fond des vallées coulaient quatre ou
104 AVKNTIIRKS MKIlVKILr.KUSES, ETC.
cinq ruisseaux d'une eau limpide, dans la(juolle s'ohallaienl gaiement des milliers de truites. Enlin (avantage inappréciable I) aucun homme sauvage ou civilisé ne semblait avoir mis le pied dans notre île.
Je û\s notre, car nous n'hésitâmes pas un instant. Dès le premier coup d'œil, Alice jugea qu'elle ne jiouvait appartenir qu'à nous. Le goulFre la défend contre toute attaque par mer. Quant à celles qui peuvent venir du ciel, po's^nne, heureusement, ne possède encore l'art de diriger les ballons.
Quaterquem en était là de son récit, lorsqu'un coup de feu retentit dans l'arsenal ; aussi un tumulte épouvantable s'éleva dans le palais d'IIolkar et lui coupa la parole. Louison, qui était couchée sur le tapis et qui regardait le narrateur avec une curiosité mêlée de sympathie, se leva toute droite et dressa les oreilles. Le petit Rama prit un air belliqueux, comme s'il se fût préparé au combat. Moustache se hérissa et se pla^a devant Rama, terrible rempart. Corcoran se leva sans rien dire, prit un revolver à crosse d'argent qui était suspendu à la muraille, et voyant que Quaterquem s'armait et allait le suivre, il lui dit dun air calme :
a Mon cher ami, reste avec les femmes et veilL^ à leur sûreté. Je te laisse Louison. Il n'y a rien à craindre : c'est une sentinelle qui aura fait feu par mégarde. Louison, reste ici, ma chérie, je le veux!... »
Acajou, bon nègre.
De tous côtés les serviteurs de Corcoran co\»raient en désordre, les uns armés, les autres sans armes, mais tous remplis de terreur et croyant à une attaque imprévue. La vue de Corcoran leur rendit le courage et la confiance.
« Que personne ne sorte! dit-il. Sougriva, faites cerner le palais, le parc et l'arsenal.»
En même temps il s'avança d'un pas ferme vers la porte de l'arsenal. C'est là qu'il avait placé Scindiali.
Il aperçut alors, avec étonnement, un Européen que l'éléphant maintenait avec sa trompe contre le mur,etqui essayait inutilement de s'échapper.
106 AVixT. RKs Mi:iivi:ii.i.i:usF':s
lin reg.-irdanl de plus près, il reconnut le {lo(l(Mir Scipio lUiskaërt.
Corcoran IVonra le sourcil. Les soupçons qu'il av.iil conçus lui revinn-iit à l'esprit sur-le-champ.
« Que faites-vous là, docteur Scipio? «demanda- 1-il.
[{uskaërt, encore serré contre le mur par la trompe de l'éléphant, fit signe (ju'il avait perdu la respiration. En réalité, il se donnait le temps de chercher la réponse
« Lâche-le, mon hon Scindiah, » dit Corcoran.
L'éléphant obéit à regret.
« Seigneur maharajah, dit Uuskaërt, j'avoue mon tort et ma déplorable curiosité, mais j'en suis cruellement puni. »
En même temps il essayait de sourire et d'échapper au danger d'une explication; mais Corcoran n'était pas d'humeur à plaisanter.
« Maître Scipio Ruskaërt, dit-il d'une voix impérieuse, qu'alliez-vous faire dans l'arsenal? pourquoi avez-vous violé la consigne? par quelle porte êtes-vous entré?
— Seigneur maharajah. dit l'espion, qui commençait à s'alarmer, il ne faut pas attacher trop d'importance à un accident malheureux. Je vous ai entendu parler souvent de ce merveilleux canon de bronze, d'or et d'argent, que les jésuites ont fondu en \6^k pour l'un des aqcètres d'Hol-
bu CAPITAINE CORCORAN. 107
kar, et qui représente la bataille de Rama contre Ravana et des singes contre les Rakshasas, telle que la décrite le poète Valkimi. Je vous avoue que je n'ai pas pu résister au désir de pénétrer dans l'arsenal pour dessiner les bas- reliefs de ce canon. Je comptais faire une agréable surprise à toutes les sociétés savantes de l'Europe en publiant mon dessin à cent mille exemplaires. J'aurais dû penser que vous gardiez avec un soin jaloux un trésor si rare et si précieux. »
Cette excuse pouvait être vraie. Corcoran reprit d'un ton plus doux :
« Mais comment étes-vous entré dans l'arsenal? Enfin, qui a tiré ce coup de feu? »
Tout à coup une figure nouvelle sortit de terre et répondit sans avoir élé interrogée :
« C'est moi, massa, moi Acajou, bon nègre. »
Le nouveau venu était un nègre de la plus grande espèce. Six pieds de haut. Ses bras étaient gros comme des jambes, et ses jambes comme des colonnes. Du reste, une figure pleine de bonhomie, qui riait en montrant ses dents blanches.
« Et que fais-tu là, toi aussi, Acajou, bon nègre que je n'ai jamais vu? demanda Corcoran.
— Moi garder le ballon en l'absence de massa Quaterquem, massa. Lui curieux, ajouta-t-il en montrant Scipio, moi fidèle; lui bien attrapé. Coup de revolver dans le bras. *
lOR AVKNTURRS MERVEILLEUSES
Eireclivemont,, le sang coulait du bras du docteur Scipio Uuskaërt, mais il ne paraissait pas y faire attention; il s'apprrtail à faire face à un danger bien aul renient terrible.
« Voyons, maître Acajou, dit Corcoran, racontenous comment l'affaire s'est passée, puisqu il n'y a pas d'autre témoin que toi et l'éléphant, et que mon pauvre Scindiab n'a pas reçu du ciel le don de l'éloquence. »
Acajou ne se fit pas prier. Il fit passer de sa joue droite à sa joue gauche une chique qui le gênait un peu, et :
« Massa Quaterquem, dit-il, avoir confié à moi la garde du ballon. Moi, voyant ça, dormir de l'œil droit, ouvrir l'œil gauche de toutes mes forces. Lui (désignant Ruskaërt) monter sur le mur de l'arsenal, faire des signes à quelqu'un de l'autre côté du mur, sauter à bas de l'enceinte, fureter partout, écrire notes avec crayon, compter bombes, boulets; moi, très-étonné, ouvrir l'œil droit et regarder avec attention. Lui, continuer sa marche, voir le ballon, venir vers moi et vouloir entrer et examiner ressorts mécaniques. Moi trouver lui trop curieux, prendre pistolet à ceinture, amorcer, viser et tirer, pan ! juste quand il entrait. Lui. effrayé, vouloir se sauver par la grande porte, mais arrêté par Scindiab. Animal, Scindiahl mais pas bête!
Acajou, bun néyre, arrùte le traître Ruskaci't. (Paye 108.)
DU GAPiTAlNR CORTOnAN. }]\
— C'est bien, maître Acajou! dit Corcoran. Voici vingt roupies. Massa Quaterquem sera très-content de vous. »
La figure du nègre rayonnait de joie. Il prit les roupies et se mit à genoux devant le maliarajah pour le remercier.
« Pour vous, monsieur Scipio Ruskaërt, docteur de l'Université d'Iéna, suivez-moi en lieu sûr jusqu'à ce que je sache pourquoi vous escaladez les murs de mon arsenal au risque de redevoir les balles des sentinelles.
— Seigneur maharajah, dit l'espion avec une hauteur affectée, songez au droit des gens. Vous rendrez compte de cet abus de pouvoir à laPrusse et à l'Angleterre. Prenez garde !
— Ami Ruskaërt, répliqua Corcoran, j'en rendrai compte à Dieu, que je crains beaucoup plus que les Prussiens et les Anglais réunis. Si vous êtes honnête homme, vous ne devez pas craindre qu'on examine votre conduite; si vous ne l'êtes pas, vous ne méritez aucune pitié. »
Et comme Sougriva arrivait, suivi de quelques soldats, et conduisant un Indou prisonnier qui avait les mains liées derrière le dos, Corcoran lui dit :
«Assurez-vous du docteurRuskaërt. Qu'on l'enferme dans une salle du palais. Que deux sentinelles en gardent la porte.... Pour plus de sûreté,
112 AVKNTURES MEUVKILLEIISKS
Louison se iiullia en faction avec les deux sentinelles. »
SoujpM'iva éleva les mains en forme de coupe et répondit :
« Seigneur Maliarajali, faudra-t-il séparer l'un de l'autre ces deux [irisonniers. »
lUisi^aért, ((ui avait gardé tout son sang-froid jusqu'à l'arrivée de llndou, parut alors troublé pour la iiremière fois. 11 lit signe des yeux à l'Indou.sans doute pour lui recommander le silence ; mais celui-ci demeura immobile et impassible
comme s'il le voyait pour la première fois.
Corcoran surprit ce signe.
« Où as-tu saisi cet homme? demanda-t-il à Sougriva.
— Seigneur maharajah, ce n'est pas moi qui l'ai saisi; c'est Louison. Tout à l'heure, suivant vos ordres, j'avais fait cerner par les soldats le parc, le palais de l'arsenal, lorsque j'ai vu de loin un homme à cheval qui galopait sur la route de Bombay. Cette précipitation m'a donné l'éveil. Ce n'est pas l'usage de courir quand on a la conscience nette. J'ai crié à cet homme de s'arrêter 11 a galopé de plus belle, et comme j'étais à pied nous aurions sûrement perdu sa trace, lorsq «^ Louison a paru tout à coup.
— Comment donci mademoiselle Louison! interrompit Corcoran avec une feinte sévérité Je
VOUS avais pourtant bien dit de rester au palais ! »
La tigrebse ne se trompa point sur le sens de cette mercuriale. Elle se dressa debout sur ses pattes de derrière, appuya celles de devant sur les épaules de son maître et frotta joyeusement sa belle tête fine et tachetée comme celle du maharajah.
« Seigneur, continua Sougriva, Louison n'a pas plus tôt vu de quoi il s'agissait, qu'en trente ou quarante bonds elle a dépassé le cavalier et s'est plantée au milieu du chemin pour l'empêcher de passer. Le cheval s'est cabré et a renversé l'homme sous lui. Alors Louison a mis sa griffe sur les épaules de l'homme et l'a maintenu jusqu'à notre arrivée. »
Le docteur Ruskaërt et le prisonnier indou, qui écoutaient ce récit avec beaucoup d'attention, parurent rassurés en voyant que Sougriva n'en savait pas davantage.
« Mais enfin, dit Gorcoran, quelle raison as-tu de soupçonner cet homme? Il esta cheval et il galope ; ce n'est pas un crime.
— Seigneur maharajah, image de Brahma sur la terre, céleste incarnation de Vichnou, dit le prisonnier d'une voix suppliante, grâces soient rendues à votre générosité. Ce n'est pas vous qui soupçonnez les malheureux et qui maltraitez les
114 AVKNTimKS MKUVKII.rJCUSKS, ETC.
faibles! Par le divin Siva. scignour, je suis innocent.
— Qui es-tu? demanda Corcoran.
— Seigneur, je m'appelle Vihisbana et je suis un pauvre marchand parsi de Bombay. Un mauvais sort m'a poussé vers Bliagavapour, où je ve nais acheter du coton pour mes correspondants anglais. Maudit soit le jour où je suis venu dans vos États, puisque je d/vais être l'objet de cet odieux soupçon ! »
La ligure douce et résignée de ce pauvre homme inspirait la compassion.
« A-t-on trouvé quebiue chose de suspect sur lui? demanda Corcoran.
— Non, seigneur. Rien que des habits et quelque argent.
— Eh bien, qu'on le délie et qu'on lui rende son cheval. »
Sougriva et les soldats se mirent en devoir d'obéir.
Des moyens d'avoir un bon domestique.
Un éclair de joie illumina les yeux de l'Indou prisonnier. Ruskaërt lui-même, quoiqu'il eût protesté qu'il ne le connaissait pas, parut content de sa délivrance.
Tout à coup un incident nouveau changea la décision de Gorcoran.
Le petit Moustache arrivait, tenant à sa gueule une lettre cachetée à la mode européenne. Ces sortes de lettres sont rares à Bhagavapour, de sorte que le maharajah lut étonné. Il prit la lettre, caressa Moustache, regarda l'adresse, reconnutune écriture anglaise et lut avec étonnement ces mots:
A lord Ilejiry Braddock, gouverneur général de r Indoustan.
116 AVENTURFS MEUVKII.MUISRS
« Kli bien, seigneur niaharajali.que vous disais je? s'ùcria Sougriva. Ce |)a])ier a dû être jeté derrière un buisson d(» la roule au moment où Louison arnMait cet homme, et Moustache, (\u\ suivait sa mère, l'a ramassé en jouant.
— Voilà qui est étrange I » s'écria Corcoran.
Il regarda la signature : — Doubleface {aliài Ruskaërt) — et le docteur qui avait reconnu sa lettre, réfléchit un instoul, et commença sa lecture. C'était la lettre dont nous avons donné plus haut le texte.
Pendant cette lecture, Doubleface pâlissait à vue d'œil.
Quand elle fut terminée, Corcoran dit :
« Mettez-lui les fers aux pieds et aux mains. JeLez-le dans le premier cachot venu. Pour le reste, qu'il attende.
— Que faut-il faire du messager? demanda Sougriva.
— C'est toi qui es ce fameux Baber dont il parle? demanda Corcoran.
— Eh bien oui , seigneur , répondit effrontément le prisonnier, je suis Baber. Mais souvenez-vous que le lion généreux ne doit pas écraser la fourmi parce qu'elle l'a piqué au talon. Si vous daignez me faire grâce, je puis vous servir.
— C'est bien, dit Corcoran. Tu peux Uuliir in-
core deux ou trois maîtres, n'est-ce pas? Je m'en souviendrai. »
On emmena les deux prisonniers, et Corcoran rentra tout pensif dans le palais.
— Eh bien, demanda Quaterqucm, quel est donc ce grand événement qui t'a fait sortir le pistolet au poing?
— Ce n'est rien, dit Corcoran, qui ne voulait pas inquiéter les deux femmes: une fausse alerte donnée par une sentinelle ivre d'opium. Mais toi, continua-t-il, d'où te vient cet ami Acajou dont tu ne nous avais pas encore parlé, et que je viens d'apercevoir tout à l'heure?
— C'est la fin de mon histoire, répondit Quaterquem, et j'allais vous l'expliquer lorsque le coup de fusil nous a interrompus.
Vous vous souvenez du naufrage dont Alice et moi nous avions été témoins. Ce naufrage nous parut un avis du ciel qu'il ne fallait pas négliger. Nous jetâmes l'ancre dans l'île, je dégonflai mon ballon, je le mis à l'abri sous un châtaignier énorme, et nous nous avançâmes vers la plage, où le vaisseau naufragé était couché sur le flanc comme une baleine échouée.
Tout l'équipage avait péri, mais nous trouvâmes une grande quantité de provisions de toute espèce si soigneusement enfermées dans des caisses, que l'eau de mer n'avait pu les gâter, et cinq cents bar-
118 AVENTURKS MKUVEILI.KIJSES
riquL's de vin do Bordeaux. A celle vue, je ne doutai plus (jne la Providence ne nous invitât à planter notre lente dans l'île, et, avec le consentement d'Alice, qui eut la modestie de ne pas vouloir lui donner son propre nom, je la baptisai île Qualerijuera.
Par un rare bonheur, non-seulement la cargaison qui nous ♦.ombait du ciel était la |)lus précieuse que nous puissions désirer, mais encore il nous était im))ossible d'en retrouver le propriétaire, car la mer avait emporté le bordage sur lequel était écrit le nom du vaisseau, et tous les papiers du bord. J'étais donc occupé à faire l'inventaire de notre trésor, lorsque j'entendis tout à coup Alice pousser un cri de surprise et une voix d'homme lui dire gravement en anglais:
— Comment vous portez-vous, madame?
Jamais on ne fut plus étonné. Je me retourne, et je vois un homme d'âge mùr, fait, taillé, sculpté, habillé, rasé comme un ministre protestant, et suivi d'une femme encore belle, mais d'âge assorti au sien, et habillée avec le soin le plus scrupuleux, à la mode de 1840. Derrière eux venaient, par rang de taille, neuf enfants de quinze à trois ans: six filles et trois garçons.
C'était toute la population de l'île.
A parler franchement, je ne fus pas très-heureux de la rencontre. Comment! j'avais fait le tour du
monde pour trouver une île inaccessible; j'y entre, et du premier coup j'y, rencontre onze Anglais grands et petits: vraiment, c'était jouer de malheur. Alice riait de ma mésaventure: au fond, elle n'était pas fâchée de voir des compatriotes.
— Monsieur, dis-je à l'Anglais, par quel chemin étes-vous arrivé ici?
— Par mer. Nous avons fait naufrage, ma chère Cecily et md, le 15 juin 1840, six mois après que Dieu m'eut fait la grâce de m'accorder sa main en légitime mariage. Nous étions venus dans l'Océanie pour évangéhser les sauvages des îles Viti; j'avais même un chargement de bibles à cette intention. Mais notre vaisseau, le Slar of Sea^ se perdit dans le gouffre que vous voyez, et nous échappâmes seuls à la mort, Gecily et moi. Heureusement nous n'avons pas perdu courage; nous avons défriché deux ou trois cents acres de terre, nous avons bâti une maison à laquelle j'ajoute un pavillon tous les deux ans, lorsque par la bénédiction du Très-Haut je vois ma famille s'augmenter d'un nouveau rejeton. Enfin, si je pouvais donner des maris à mes liHes et des épouses à mes fils, je n'envierais rien aux plus fortunés patriarches. Mais vous, étes-vous seuls échappés au naufrage?
— Nous sommes venus par le chemin des airs, répondit Alice.
El elle expliqua qui nous étions et ce que nous
120 AVENTURKS MKHVKILI.KUSES
cliercliions. Lo minislro sie jela ù genoux avec toute sa famille, en remerciant le ciel.
— Mais nous allons repartir, lui dis-je Je veux (|ue mon île soiL déserte.
— C'est bien ainsi que je l'entends, répliqua l'Anglais. Combien estimez vous mon île à peu près?
— Je ne veux pas l'acheter. Gardez-la. Je pars.
— Au nom do Dieu, s écria-t-il, prenez-la pour rien si vous voulez, mais emmenez-nous hors d'ici. Cecily, qui n'a pas pris une tasse de thé depuis vingt ans, ne veut pas rester une rtiinulo de plus.
Sa proposition me convenait à merveille.
— Voyons, lui dis-je, cent mille francs, est-ce assez pour votre île?
— Cent mille francs! s'écria-t-il. Ah! monsieur, que toutes les bénédictions du ciel vous accompagnent! Quand partons-nous?
— Laissez moi le temps de visiter ma nouvelle propriété. Nous partirons demain. Je vous déposerai à Singapore.
— Il me tarde, dit l'Anglais, de lire le Times et le Morning-Post.
— Oh ! s'écria Cecily, et nous aurons du thé et ies sandwiches!
A la pensée de goûter cette félicité, les six jeunes Anglaises et les trois petits Anglais se léchèrent voluptueusement les lèvres.
— Je serai heureux, dit le père, que vous veuillez bien accepter pour ce soir notre modeste hospitalité.
En même temps il nous montra le chemin. Sa maison, qui se composait d'un simple rez-de-chaussée commodément distribué, était fort grande et. flanquée de plusieurs pavillons irréguliers, mais propres et d'un aspect agréable. A première vue, je reconnus que je n'avais pas fait une mauvaise affaire.
Le dîner fut très-bon et très varié; le vin surtout était exquis, car la mer, en jetant sur les bords de l'île des épaves de tous les naufrages, se chargeait de garnir la cave du révérend missionnaire. La conversation fut joyeuse et animée; nos hôtes se réjouissaient de quitter l'île, et moi je me réjouissais encore davantage de m'y établir. Alice raconta au révérend les nouvelles du monde entier depuis vingt ans.
— Sa gracieuse Majesté Victoria vit-elle encore? demanda-t-il. Et Sa Grâce l'immortel duc de Wellington? Et sir Robert Peel, baronnet? Et le vicomte Palmerston? Les wighs sont-ils au pouvoir, ou les torys? etc., etc.
Enfin les questions cessèrent et nous allâmes nous coucher. Dès le lendemain j'emmenai toute la famille à Singapore, et, tout couvert de leurs bénédictions, je les déposai sur le quai avec un
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bon du ceiil mille francs payable cbez MM. Cran" mer, Bernus and C". Quehiues jours après, le révérend Smilbson, suivi des neuf petits Smilhson et de sa femme, partit pour évangéliser une tribu de Papous, que les voyageurs venaient de signaler dans la terre de Van-l)iéraen.
La promptitude avec laquelle le révérend Smitlison m'avait cédé son île, dont il était ponrtant seul propriétaire, n'ayant à payer d'impôts ni pour le gouvernement, ni pour l'administration, ni pour les bureaux, ni pour l'armée, ni pourla police, ni pour la gendarmeria, ni pour le gaz, ni pour l'entretien des routes, ni pour le pavage des rues, ni pour quelque objet que ce fût, utile, inutile ou nuisible, — cette promptitude, dis-je, me suggéra quelques réflexions.
Que manquait-il à ce brave homme? N'avait-il pas à satiété le boire et le manger, un climat trèsdoux, une terre fertile, une sécurité parfaite, une liberté sans limites, et une famille bien portante qui s'accroissait sans lin et sans mesures? Ne pouvait-il pas jouer au cricket dans la journée et au whist après le coucher du soleil? Évidemment, ce qui le chassait de mon île, c'était l'ennui de ne voir autour de lui que des petits Smithson, de n'entendre que les discours de Mme Smithson et de n'avoir pas l'ombre d'un voisin qu'il pût aimer ou haïr. En un mot, il subissait le supplice de ce
grand prinr.e trop continuellement obéi, qui disait à son premier ministre : « Contredis-moi donc une fois si tu peux, afin que nous soyons deux. »
D'autre part, ma chère Alice, qui est une excellente musicienne, pleine d'esprit, de grâce, de bonté, de piété, n'a pas le moindre talent pour faire la cuisine.
Comme elle a reçu plus d'un million en dot, elle a toujours cru que les biftecks naissent tout cuits. (Ne dis pas non, ma chère; c'est l'éducation qu'on donne aux plus charmantes filles de France, et Dieu sait où cela les mène!) D'où il suit que j'avais besoin de quelqu'un pour la servir. C'est alors qu'il me vint une idée dont vous admirerez certainement la profondeur.
Prendre à mon service et transporter dans mon île des domestiques ordinaires était chose impossible. Personne n'aurait voulu s'enfermer là, à la condition de n'en sortir qu'avec ma permission. J'avais besoin d'une famille assez persécutée pour que cette réclusion lui parût un bienfait, et assez honnête pour ne pas oublier le bienfaiteur. C'est parmi les condamnés à mort que je cherchai le phénix dont j'avais besoin.
En moyenne, on peut compter que le bourreau abat légalement environ cinq cents têtes par jour, sur toute la surface du globe. 11 y a du plus ou du moins, selon les jours, mais enfin c'est la
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moyenne. NalurellemenL, ceux qu'on pepd, qu'on roue, qu'on écartelle, (|u'on empale el qu'on met à la broche sont compris dans ce cliillre, mais non pas ceux qu'on tue à coups de fusil sur le champ de bataille au son des tambours et des trompettes, et en criant: Vive le roi! ou Vive l'archiduc I
Or, de cinq cents pauvres diables, vous m'accorderez bien (ju'un dixième au moins n'a rien fait pour mériter la corde, le pal ou la guillotine. C'est même bien peu, si l'on considère que la justice française est la seule qui (de son propre aveu) ne se trompe jamais. Il s'agissait donc de meltre la main sur un de ces cinquante innocents et de lui sauver la vie. Je remontai en ballon avec ma chère Alice, et nous recommençâmes notre voyage de circumnavigation autour du globe.
Mais, dit Quaterquem en sinterrompant, si vous voulez savoir le reste de l'histoire, faites venir Acajou.
Le nègre ne tarda pas à paraître et, sur l'invitation de Quaterquem, continua en ces termes:
« Moi nègre, fils de nègre. Grand-père roi du Congo. Père enlevé par les blancs et fouetté, ce qui fait pousser le coton et le café. Moi, Acajou, bon nègre, né au Uayou Lafourche en Louisiane. Content de vivre. Poisson salé pendant la semaine, petit-salé le dimanche. Coups de fouet trois fois par mois; moi rire du fouet, avoir bon dos,
peau dure, patience , et danser la bamboula tous les soirs dans la belle saison.
« A seize ans, moi très-content. VoirNini. Aimer Nini. Porter la hotte de Nini, le seau de Nini, le balai de Nini. Obtenir la permission de balayer la maison pour Nini. Moi danser tout seul avec Nini, chercher querelle à mes amis pour Nini, boxer pour Nini, avoir l'œil poché pour Nini, prendre du sucre et du café dans le buffet pour Nini en l'absence des maîtres, danser sur la tète et les mains pour amuser Nini, et demander à Dieu de m'accorder Nini.
« De son côté, Nini coquette. Nini dire a moi que je l'ennuie. Nini rire avec Sambo, vanter Sambo, bambouler avec Sambo, accepter le collier de Sambo. Moi très en colère. Offrir belle robe à Nini, et Nini abandonner Sambo. Moi demander Nini en mariage et obtenir. Mariage fait. Moi très-heureux. Nini petite femme à moi, Nini caresser le menton d'Acajou, aimer Acajou, faire le bonheur d'Acajou. Moi remercier bon Dieu et faire la nique à Sambo
« Sambo, lui, très-sorabre, rien dire. Penser beaucoup. Préparer trahison. Dénoncer Acajou au maître, faire fouetter Acajou trois fois par semaine. Peau d'Acajoii tigrée comme peau de zèbre. Acajou accusé de tout. Cheval boiteux. Acajou ; chien de chasse perdu, Acajou ; argenterie volée, encore Acajou, et toujours Acajou.
126 AVHNTUUKS MKUVKILLKUSKS
« Grand malheur. Maîtro assassiné dans un bois, près de sa maison. Oui a fait le coup? Sambo accuser Acajou. Acajou bon nèf^re, pas savant, ne pas savoir se défendre. Blancs arriver par troupes, --deux ou trois cents à cheval, revolver àla ceinture. Écouter Sambo. Croire Sambo, appeler le juge Lynch. Saisir Acajou, lier les pieds et les mains, apprêter corde avec nœud coulant, et engager Acajou à plaider sa cause. Acajou bon nègre, plus' bête que méchant, rien dire, être condamné à mort, avoir grand'peine, pleurer beaucoup, implorer bon Dieu, penser à Nini qui nourrit petit enfant d'Acajou, embrasser Nini, dire adieu à toute la terre, maudire perfide Sambo, réciter dernière prière, et s'apprêter à fairecowi^.' couid pendu par le cou et remuant les jambes.
« Tout à coup, entendre crier : Au feul au feul blancs se disperser pour voir ce que c'est, et l'ange du bon Dieu, massa Quaterquem, descendre du ciel, couper liens, faire monter Acajou en ballon, et rire du juge Lynch, à cinq cents pieds en l'air. Pas plus de feu que sur la main. Blancs revenir furieux, voir la corde d'Acajou coupée, tirer des coups de fusil sur le DuJlon. Acajou rire de tout son cœur. Acajou sauvé, massa Quaterquem revenir la nuit suivante, emmener Nini et Zozo, l'enfant de Nini. Acajou baiser les pieds de massa Quaterquem, et olirir de le suivre au bout du monde.
Niiii suivre Acajou et Zozo suivre Nini. Massa Quaterquem alors transporter Acajou, Nini et Zozo dans son île. Acajou très-content. Travailler, bêcher, labourer la terre, panser les petits poneys de massa Quaterquem, Nini faire la cuisine, — bonne cuisine ; Nini très-friande. Zozo tremper ses petits doigts dans la sauce et barbouiller ses joues de confitures. Nini très-contente, appeler Zozo polisson et admirer Zozo. Acajou et Nini travailler trois ou quatre heures par jour, pas davantage. Jamais fouetté. Massa Quaterquem emmener Acajou dans ses voyages. Acajou garder ballon. Acajou donner sa vie pour massa Quaterquem. »
Al
Ceux chenapans.
Après ce récit naïf, qui fit rire plus d'une fois les assistants, Alice et Sita se retirèrent chacune de son côté. Gorcoran avait fait préparer le plus bel appartement du palais d'Holkar pour son ami. Au moment oîi Qualerquem se levait, le maharajah le retint par le bras et lui dit :
« Reste, j'ai besoin de toi. Prends ce cigare et écoute-moi. »
Il lui fit alors le récit de ce qui s'était passé dans la journée et lui montra la lettre de Doubleface à lord Henri Braddock.
« Que ferais-tu à ma place? demanda-t-il enfin.
— Si j'étais à ta place, répliqua son ami, je re-
i.?0 AVFNTt)KI':S MKHVFILI.EIISES
iiDMCorais au l)onlieur de gouverner les hommes; je placerais les cin(|uaiite millions de roujiies (c'est la somme que l'a léguée, je crois, ton défunt, beaupère Holkar) sur le trois pour cent français; je garderais, comme argent de poche, cinq ou six cent mille roupies en bonnes (|uadruplesd"Es|)agne bien sonnantes et trébuchantes; je prierais mon ami et cousin Ouaier(|uem de me céder la moitié de son île et trois plact* dans son ballon, l'une pour Mme Sita, l'autre pour moi, la troisième pour le jeune Uama ; je ferais mes adieux à mes loyaux et fidèles sujets en termes nobles et attendris, enfin je proclamerais la république avant mon départ alin de laisser aux mains des Anglais un chat aux griffes puissantes, dont on ne se rend pas maître comme on veut.
— C'est ce que je ferais, dit le maharajah en secouant la tète, si j'étais Quaterquem ; mais étant Corcoran....
— Oui, étant Corcoran et Breton, tu t'entêtes et tu veux jouer un mauvais tour aux Anglais. Je comprends cette idée, ohl oui.... mais alors si tu as pris ton parti, pourquoi me demandes-tu conseil?
— As-tu jamais lu, demanda Corcoran, l'hisCoire d'Alexandre le Macédonien?
— Un conquérant dont tous les historiens parleroiii (jue tous les imbéciles admireront, que
DU CAPITAINE GORCORAN. 131
tous les voleurs de grands chemins copieront, ce qui rayonne comme un phare dans les ténèbres de l'antiquité.
— Et celle de Gengis Khan et de Tamerlan ?
-- Deux braves qui ont fait couper plus de têtes qu'un évêque n'en pourrait bénir en trois mille ans, et qui ont acquis une gloire immortelle.
— Parfait. Eh bien, moi, Corcoran, Malouin de naissance, Français de nation, marin de profession, échoué par hasard sur la côte de Malabar et devenu, je ne sais comment, propriétaire de douze millions d'hommes, je veux imiter et surpasser Alexandre, Gengis Khan et Tamerlan; je veux quMl soit parlé de mon sabre aussi bien que de leur cimeterre; je veux rendre la liberté à cent .millions d'Indiens, et s'il m"en coûte la vie, eh bien, je serai heureux de mourir glorieusement, tandis que tant de créatures humaines meurent de faim, de soif, de fièvre, de misère, de choléra, de goutte ou d'indigestion.
« Et pour commencer, que dois-je faire de M, George-William Doubleface, esq., qui m'espionne pour le compte du gouvernement anglais, et qui veut me faire assassiner par son digne ami Baber?
— Avant tout, il faut les confronter l'un avec l'autre, et si la confrontation amène la conviction,
132 AVENTIIHKS MKUVKll.l.EL'SKS
eh bien, cher ami, la potence n'est pas faite pour IcN chiens.
- Tu as raison. »
Corcoran frappa sur un gong.
« Ali, dis à Sougriva d'amener les prisonniers. »
Ali obéit. Uoubleface et Baber entrèrent l'un après l'autre dans la salle, les mains liées derrière le dos et suivis de douze soldats. Doubleface gardait sa contenance impassible; Baber, plus humble en apparence, paraissait néanmoins avoir fait d'avance le sacrifice de sa vie. *
« Monsieur Doubleface, dit le maharajah, vous connaissez le sort qui vous attend?
— Je sais, dit l'Anglais, que je suis dans vos mains.
— Vous connaissez cette écriture?
— Pourquoi le nier? la lettre est de moi.
— Vous savez, je suppose, quel est le châtiment des traîtres, des espions et des assassins? »
L'Anglais ne sourcilla pas.
« Avec la lettre que voilà, continua Corcoran, je pourrais vous faire empaler et jeter à la voirie, comme un chien, cependant je vous olïre votre grâce.... à une condition, bien entendu.
— J'espère, dit Doubleface en se redressant, que cette condition ne sera pas indigne d'un i:entleman.
DU CAPITAINE GORCORAN. 133
— J'ignore, répliqua le maharajah, ce qui peut être digne ou indigne d'un gentleman tel que vous ; mais enfin voici ma condition. Vous me donnerez l'original des instructions de lord Henry Braddock, ou si cet original n'existe plus, vous m'en donnerez une copie exacte, certifiée par votre témoignage et votre signature.
— G'est-à-dire que vous m'offrez la vie à condition que je déshonorerai mon gouvernement? Je refuse.
— Vous êtes libre. Sougriva, fais préparer la potence. »
Sougriva sortit avec empressement, « A nous deux maintenant, mon cher monsieur Baber, continua Corcoran. Tu vois qu'il s'agit de choses sérieuses. Sois sincère si tu veux que je te pardonne.
— Seigneur, dit Baber, qui se prosterna contre terre, la sincérité est ma vertu principale.
— Gela donne une fameuse idée de tes vertus secondaires, continua Corcoran ; mais, avant tout, il faut que tu saches ce que l'Anglais, ton complice, préparait contre toi, si tu avais réussi à m'assassiner. »
Et il lut à haute voix le passage de la lettre de Doubleface, où celui-ci se déclarait prêt, aussitôt que Corcoran aurait été tué, à faire exécuter Baber, si c'était nécessaire.
134 AVRNTURFS MEnVEH.LEUSES
r,ette lecture remplit de rage le cœur de l'Indon. Ses yeux étincelants semblaient vouloir dévorer l'Anglais.
« Tu vois, reprit Corcoran, (juels ménagements lu dois à ce gentleman. Parle maintenant.
— Seigneur, s'écria lîaber, lumière incréée de rÉternel, image du resplendissant Indra, cet homme m'a tenté. Par ses conseils, j'ai réuni trente de mes anciens «nmpagnons d'infortune, obligés, comme moi, de fuir, dans les bois et dans les déserts, la justice toujours incertaine des hommes. C'est dans douze jours que nous devions pénétrer dans le palais. Un corps d'armée commandé parle major général Barclay et réuni, sous préte.\le de grandes manœuvres militaires , à quinze lieues de la frontière, devait faire son entrée aussitôt après votre mort. En attendant, plusieurs zémindars, liés par un traité secret avec les Anglais, se tenaient prêts à saisir Bhagavapour, la reine Sita, votre lils et vos trésors. Vous savez tout. Je ne vous demande qu'une grâce, seigneur Miaharajah, c'est, avant d'être pendu moi-même, de voir pendre cet Anglais doublement traître envers vous et envers moi.
— Tu le détestes donc bien? demanda Gorcoran-
— Ordonnez qu'on me délie les mains, s'écria Daber, et qu'on me permette de l'élrangler moimême.
Interrogation de monsieur Baber. (Page 133.)
— C'est une idée, cela, dit Quaterqucm.
— Et même une assez bonne, continua le maliarajah en riant, et qui m'en suggère une autre. Monsieur Doubleface, connaissez-vous le maniement du sabre? ''
— Oui, dit amèrement l'Anglais, et si j'étais lil»re et armé....
— Oui, oui, j'entends, dit Gorcoran en riant, vous êtes de ceux qu'i. n'est pas bon de rencontrer au coin d'un bois. Eh bien, nous verrons demain ce que vous savez faire ainsi que Baber. Les conditions ne sont pas tout à tait égales, car vous me paraissez bien supérieur à ce pauvre diable; mais j'aurai soin d'égaliser les chances. Le combat ne pourra pas durer plus d'une heure. Aussitôt lun des deux tué, je ferai grâce au survivant. Si personne n'est tué, vous serez cnpalés tous les deux. — Et maintenant, mes bons amis, allez dormir, si vous pouvez. — Sougriva, tu me réponds de ces deux chenapans sur ta tête. »
Sougriva éleva les mains en forme de coupe, et sortit emmenant ses prisonniers.
« Maintenant, mon cher ami , dit Gorcoran à Quaterquem, nous sommes seuls. Toute l'Inde est endormie ou va dormir. J'en ai Uni avec les traîtres et les espions, causons librement. »
Révélation inattendue.
«Il me tardait, dit Quarterquem, d'être seul avec oi,... Qu'as-tu donc pu faire aux Anglais pour exciter leur bile à ce point? Partout où je vais, leurs ]Ournaux te traitent comme un successeur de Cartouche et de Mandrm, leurs espions surveillent tes actions, leurs soldats vont marcher contre toi. Ce matin, c»n passant au-dessus de Bombay, j'ai vu des préparatifs immenses. Les canons se comptaient par centaines, les voitures de toute espèce par dizaines de mille, et, ce qui est plus significatif encore, l'armée qu'on réunit contre toi n'est composée, sauf sept régiments sikhs et gourkhas, que de troupes européennes, c'est-à-dire de l'élite «le l'armée anglo-indienne. Assurément, je n'ai
140 AVENTU1U-:S MKnVEir.LKUSKS
pas de passion pour ce peuple orgueilleux et refrogné; niais il tant se suppurier entre voisins.... Tiens, permets-moi de me citer pour exemple. J'avais autrefois, rue Ma/.arine, un portier de la pire espèce, bourru, grognon, nialCaisant. I*assé ciix heures du soir il fermait sa.... c'est-à-dire ma porte. Il ne l'ouvrait pas avant sept heures du matin. Dans l'intervalle, s'il m'arrivait d'aller au spectacle ou de m' attarder dans les rues, j'étais forcé de coucher chez mes amis, et un soir, moins heureux, j'ai couché au violon....
— Mon ami, interrompit Corcoran, tu termineras demain l'histoire de ton portier. Écoute les choses sérieuses que je veux te dire et (\uï t'explifjueront la haine des Anglais. Tu sais ou tu dois savoir que je suis arrivé à l'empire, comme Saùl, lils de Kis, qui cherchait des ûnesses et qui trouva un royaume. Mes ânesses, à moi, c'était le fameux manuscrit du Gourou-Karamta, soupçonné par Wilson, signalé par Golebrooke, inutilement cherché par vingt orientalistes anglais. Sur la route j'ai rencontré Holkar et j'ai sauvé sa lille et son ^royaume. Jusque-là, rien que de fort ordinaire; 'mais voici un secret que je n'ai encore dit à per- |Sonne, secret terrible, secret redoutable qui peut me coûter la vie ou me donner le plus beau trône de l'Asie. C'est Holkar mourant qui me l'a confié, en me faisant jurer que je vengerais sa mort.
« Au temps où Bonaparte, général en chef de l'armée d'Egypte, méditait la conquête de l'Inde, il fit alliance avec Tippoo-Sahib, sultan de Mysore. Celui-ci crut qu'il allait être secouru par la France . ce qui précipita sa perte. Les Anglais, avertis par leurs espions, se hâtèrent de l'attaquer dans Seringapatam, sa capitale. Il fut tué pendant l'assaut.
« Tippoo-Sahib, quoique musulman, était un esprit fort, et mettait toutes les religions au service de sa politique. Il avait eu l'adresse de créer une immense société secrète qui s'étendait dans tout rindoustan, et qui regardait l'extermination des Anglais comme une œuvre divine. Sa mortarrêta une révolte générale qui était près d'éclater, et pendant quelques années l'association dont il était l'âme parut dissoute; mais un de ses serviteurs fidèles, qui voulait le venger, révéla le secret au père d'Holkar, qui dès lors devint le chef réel et l'espoir des Indous.
a Les Anglais, toujours sur leurs gardes, devinèrent ses desseins et l'attaquèrent avant qu'il fût prêt au moment où il allait conclure une alliance avec le fameux Runjeet-Sing, qui devait les aborder par le nord- ouest, pendant qu'il ferait révolter le centre et le sud de l'Inde. Le grand malheur de ce pauvre pays, c'est que, grâce à la variété des races et des religions, qui se détestent mu-
I'i2 AVKNTDRES MHUVEIU.KUSES
tiu'llemonl, on y trouve facilcmenl des traîtres. Ilolkar trahi tut vaii)cii et tué avec deux de ses iils. Ilunjeet-Sing re(;ut dix millions de roupies pour rester neutre. Mais les Jndous. indignés, ne voulurent pas reconnaître d'autre clict (jue le jeune Ilolkar, troisième Iils du défunt, et les Anglais, contents de ce premier succès, n'osèrent pas pousser leur ennemi au désespoir. On lui prit la moitié de ses États, cin{iuante millions de roupies, et on lui donna pour surveillant le colonel Barclay, celui qui vient de se signaler dans la révolte des cipayes et qu'on a fait major général.
— Oui, dit Quaterquem, et la révolte a éclaté, et les cipayes ont été pendus, et Ilolkar a été tué, comme l'avaient été avant lui son père etTippoo- Sahib; et toi, Corcoran, natif de Saint-Malo, tu vas te faire trahir et tuer comme tes prédécesseurs. Mon ami, tu es fou. Viens dans mon île; il y a place pour deux. Nous y vivrons tranquillement en jouant aux quilles en été et au billard en hiver, ce qui est le vrai but de la vie. Et si mon île te déplaît, j'en ai découvert une autre dans le voisinage, presque aussi inaccessible et aussi belle que la mienne. Je te l'offre. »
Corcoran regarda quelque temps son ami sans rien dire. Puis il haussa doucement les épaules :
« Mon cher Quaterquem, quand je serais certain d'échouer et d'être fusillé dans dix jours, je n'en
ferais pas moins ce que je fais. Mais ne me prends pas pour un rêveur. Connais-tu cet autographe ?
— C'est la signature de Napoléon lui-même! s'écria Quaterquem étonné.
— Lis maintenant le titre de ce manuscrit.
— « Liste des étapes de l'armée française, de Strasbourg à Calcutta par voie de terre, écrite sous la dictée de Sa Majesté Napoléon I", Empereur des Français, Roi dILalie, Protecteur de la confédération du Rhin, Médiateur de la confédération Helvétique, et signée de la propre main de Sa Majesté. Paris, 15 avril 18 i 2. »
— Cette note, mon ami, est écrite de la main de M. Daru, intendant général de l'armée. Les agents de Napoléon, Lascaris * entre autres, qui parcourait la Syrie et le désert sous le nom de Scheik Ibrahim, avaient d'avance éclairé la route et préparé les peuples à de grands événements. Dans les vastes plaines de la Mésopotamie, chez les Wahabites, dans les montagnes de la Perse, du Khoraçan et du Mazanderan, on savait que l'invincible sultan Bounaberdi, le bras droit d'Allah,
l. Tous ceux qui onl lu le Voyage en Orient de M. de Lamartine savent que Lascaris, ancien chevalier de M.ilte, attaché à la personne de Napoléon et envoyé par lui en Orient après le traité de Tiisil, est un perb.orinat,'e historique. Si Napoléon avait vaincu les Russes et les Anglais, lascaris serait aujourd'liui plus célèbre que Talleyrand et Meltcmich.
144 AVICNTIJUES MIîlUVEILLHUSES
allait jotiT les Aiiylais à la mer, v.l tout le moiulo était prêt à lui fournir des vivres, des bêtes du somme et mrme des renforts, soit par obéissance aux décrois d'Allah, soit par haine contre les Anglais; car, il faut leur rendre cette justice, que s'ils cessaient un instant d'être les plus forts dans l'Inde, on les hacherait menu comme chair à pâté. »
Voici en résumé quel était le plan de Napoléon, dont une copie fut remise au père d'Holkar par un agent secret qui traversa toute l'Inde déguisé en fakir : '
« Napoléon, parlant de Dresde, alla rejoindre son armée sur le Niémen. De là, pénétrant en Lithuanie, il coupait en deux et prenait la grande armée russe. (Il s'en fallut de quelques heures de marche, comme tu sais, que ce plan ne réussît, ce qui aurait mis Pétersbourg, Moscou et le czar même à la discrétion de Napoléon). Ce premier point obtenu, le reste était facile. Le czar rendait sa part de Pologne, et l'Autriche la Gallicie. La Pologne entière, remise sur ses pieds, montait à cheval pour suivre Napoléon. Mais ne crois pas qu'on laissât le czar sans compensation. Tu vas voir quel présent on lui faisait! La Chine! Tu ouvres de grands yeux. Mon ami, rien n'était plus facile. La Chine est à qui veut la prendre. C'est un grand corps sans âme. J'ai vu et je sais des
choses.... J'ai des projets pour l'avenir.... Napoléon avait fort bien discerné, malgré la distance, qu'un empire immense où tout est classé, étiqueté, parafé, enregistré, où toutes les actions de la vie sont prévues et toutes les heures du jour employées par les rites, où cent mille Tartares à cheval montent la garde autour du souverain et suffisent pour épouvanter trois cent cinquante millions d'hommes, — Napoléon, dis-je, savait bien qu'un tel empire est la proie du premier venu. C'est pourquoi il en offrait la moitié à son compère Alexandre, mais la moitié seulement, et encore était-ce le nord de l'empire, qui est Iroid et rempli de steppes. Sans le dire, il se réservait le reste, c'est-à-dire tout ce qui est au sud du fleuve Hoang-Ho. A la Chine méridionale il ajoutait la Cochinchine et l'Inde, de façon que tout le continent de l'Asie eût été partagé entre ces deux maîtres, Alexandre et Napoléon.
« Naturellement, les Turcs, étant sur son passage, auraient été les premiers sacrifiés. Pour apaiser l'Autriche, qui devenait vassale, et surtout pour l'opposer à la Russie, on lui faisait aussi sa part, qui était la vallée du Danube, delà source à son embouchure. Puis Napoléon, entraînant sur ses pas la cavalerie hongroise et polonaise, entrait dans Cônstantinople comme dans un moulin. Tu sais qu'il a rêvé toute sa vie d'être
146 AVKNTURKS MFRVEII.LEUSES
empereur de Coiistantinople. C'est ce (\u) l'a brouillé avec le czar, qui faisait juste le même rêve.
« Il avait déjà la France et l'Italie ; par son frère Joseph il espérait avoir l'Espagne. Tanger, Oran. Alger et Tripoli n'auraient fait qu'une bouchée. L'Egypte l'attendait, le connaissant déjà, et l'isthme de Suez, que M. de Lesseps perce aujourd'hui avec tant de peine, eût été coupé en six mois. Déjà ses ingénieurs avaient retrouvé les traces d'un vieux canal maintenant ensablé et qui date sans doute
du feu roi Sésostris. Enfin, de gré ou de force, la mer Méditerranée était à lui, et du haut de Gibraltar les Anglais auraient vu passer ses flottes sans pouvoir les arrêter au passage.
— Qui ta révélé tous ces beaux projets de Napoléon? demanda Quaterquem, et de qui tiens-tu ces confidences, qu'il n'a sans doute faites à personne?
— Me prends-tu pour un romancier? répliqua le maharajah. T'imagines-tu que je m'amuserais à prêter à ce grand homme des idées de mon cru? Sache d'abord que Napoléon a toujours été fort mal connu jusqu'ici. Cet homme, qu'on a toujours cru si positif, n'était au fond qu'un grand poëte et un mathématicien distingué. Comme poëte, il avait des fantaisies sans limites ; comme mathématicien, il enveloppait ses fantaisies d'une ap-
parence de précision et de calcul qui éblouissait le sens commun des imbéciles.
— Tu as probablement raison, dit Quaterquem; mais encore une fois, qui t'a révélé les projets de Napoléon ?
— Lui-même, mon cher ami; oui, lui-même, car, outre la note que tu viens de voir, et qui fui écrite par Daru sous la dictée du maître, il en est une plus complète encore et plus secrète, pour laquelle il n'a pas voulu emprunter la main d'un secrétaire. Tiens, lis toi-même. Voici la dépêche à Lascaris, son seul confident. M. de Lamartine, mal informé, a cru que les Anglais avaient saisi les papiers de Lascaris au Caire après sa mort. C'est le consul anglais qui répandit ce bruit à dessein, pour arrêter les recherches ; mais ces papiers précieux existent encore. Les voici. Lascaris mourant avait chargé un ami de les porter au gouvernement français; mais cet ami se voyant surveillé et craignant les pièges de Mehemet-Ali, alors pacha d'Egypte, s'enfuit à Suez, s'embarqua sur un bateau ponté t'i, ne sachant à qui confier ce précieux dépôt, fit voile vers l'Inde et le remit aux mains d'Holkar lui-même. »
La dépêche de Napoléon est si claire, si ferme, si précise, a si bien prévu tous les incidents qui pouvaient survenir, qu'on la reconnaîtrait au style, quand la signature et l'écri-
U8 AVKNTIÎHES MKMVEIIJ.EUSKS
ture môme n"in(li(iueraieiiL pas le véritable auteur.
« Mais (jnel usage veux-lu faire des plans de Napoléon?
— Les exécuter, mon cher ami.
— As-tu comme lui douze cent mille hommes à ta disposition?
— J'ai l'Inde, (jui semble assoupie, mais qui veille comme un boa constrictor, nonchalamment étendue au soleil et prête à se jeter sur sa proie. Songe que je suis aux yeux de ces pauvres gens la onzième incarnation de Vichnou. Depuis deux ans, des milliers de brahmines et de fakirs de toute espèce annoncent sous main aux Indousque Vichnou lui-môme s'est incarné pour les délivrer. On fait sur moi des légendes. On dit, et je laisse croire, qu'il ny a rien de plus utile, que les balles s'aplatissent et que les sabres s'émoussent en me touchant. Deux ou trois affaires, oîi j'ai payé de ma personne et dont je me suis tiré avec bonheur, m'ont fait une réputation incroyable. Tu trouveras dans Bhagavapour cent personnes qui jurent m'avoir vu, de leurs yeux vu, jeter des flammes par la bouche et brûler le camp des Anglais. D'autres m'ont vu mettre en fuite, à coups de cravache, toute la cavalerie anglaise. Plus ces histoires sont absurdes, plus on s'empresse d'y croire. Ces pauvres Indous, en ijuête
d'un héros et d'un vengeur, se sont précipités sur moi. Enfin si les Anglais avaient attendu encore trois ou quatre ans, leur ruine était certaine, car toute l'Inde aurait été en armes et sous mes ordres.
— Oui, mais ils connaissent tes desseins, et ils vont te prévenir. Tu as vu la lettre de ce coquin de Doubleface?
— Celui-là du moins payera pour tous, dit Corcoran. Demain matin, après déjeuner, je te promets un spcciacie amusant. »
Do réduoation et des raanlèrea de M. "Willisun Doubleface, esq.
Le lendemain, dès huit heures du matin, Quaterquem fut éveillé par un bruit de tambours et de trompettes. Tout le peuple remplissait les rues et les places de Bhagavapour. En même temps, dans la grande cour du palais, piaffaient d'impatience les chevaux arabes et turcs de Gorcoran.
Quaterquem interrogea l'un des serviteurs.
« Seigneur, dit l'Indou, c'est le maharajah qui donne une grande fête à son peuple.
— De quelle fête veux- tu parler?
— C'est aujourd'hui que nous allons voir pendre l'Anglais.
— Pauvre Doubleface I » dit Quaterquem.
Il s'habilla en toute liàte, pour ne rien perdre
du spectacle qui se préparait, (^orcoran l'attendait déjà t'I le déjeuner était servi. Alice et Sita s'assirent en face des deux amis.
« Ne pourriez-vous pas, en ma faveur, lui faire griice et le renvoyer à Calcutta? dit Alice, (l'est un compatriote, après tout. Et vous, ma chère Sita. ne ferez- vous rien pour ce malheureux qui va périr?
— Vichnou m'est témoin, dit la douce et charmante fille d'Iiolkar, que j'ai le sang versé en horreur; mais je croirais trahir Corcoraa luimême si je lui demandais la vie de cet assassin.
— Pour moi, dit Qualcrquem, qui voudrais voir pendre tous les traîtres de la création, je ne suis pas fâché qu'on commence par celui-là.
— Au reste, ajouta Gorcoran qui s'était tu jusque-là, il lui reste encore une planche de salut. Qu'il s'y accroche, s'il le veut. Qu'il trahisse son gouvernement après m'avoir trahi; une trahison de plus ou de moins, pour un Doubleface, ce n'est rien. »
En même temps il ordonna qu'on fît venir le prisonnier.
Doubleface se présenta -d'un air lier. 11 était suivi de Baber. Tous deux avaient les fers aux pieds et aux mains.
« Vous savez ce qui vous attend? demanda Gorcoran.
-- Je m'en doute, répondit l'autre.
— Vous savez à quel prix vous pouvez sauver votre viç et même votre liberté?
— Je le sais. Pendez-moi.
— Je suis fâché, dit Corcoran, que vous ayez consenti à faire un pareil métier, car vous êtes un brave.
— l'euhl dit Doubleface, on fait le métier qu'on peut. Si j'étais né fils aîné de lord, je serais général d'armée, gouverneur de l'Inde, de Gibraltar ou du Canada; je dirais en public des choses dénuées de sens, et je serais applaudi comme un politique de la plus haute volée; je chasserais le renard avec tous les gentlemen du comté; je présiderais tous les banquets, je porterais des toasts à toutes les dames. Mais le sort ne l'a pas voulu. Personne n'a connu mon père. Ma mère m'a élevé. Dieu sait comment, dans les rues de Londres. A dix ans, j'ai été embarqué comme mousse sur un navire qui allait chercher du café et du sucre à l'île Maurice; j'ai fait cinq ou six fois le tour du monde, j'ai appris sept ou huit langues sauvages, et enlîn, à bout de tout, ne sachant que faire pour devenir un gentleman, je suis devenu chef de la police à Calcutta. Lord Draddock m'a offert cette mission, je l'ai acceptée. Je savais que je courais le risque d'être pendu; j'ai joué la partie, je l'ai perdue. Faites ce qu'il vous plaira. Quant à trahir
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celui qui m'tMnploie. non! 11 faut avoir la piohité de son métier.
— Bien! dit Corcoran. Je suis fixé. Pour toi, ami IJaber, je vais t'ollVir, aussi bien (|uà cet Anglais, un moyen de n'être pas pendu. A loi d'en proliter.»
Et, se tournant vers l'escorte :
« Qu'on les conduise tous deux dans le cinpie des Éléphants, » dit-il.
Cet ordre fut promptement exécuté.
Tout le monde sait que le cirque des Élrpliants, de Bhagavapour, si célèbre dans tout l'Indoustan, a été construit par les ordres et sur les plans' du célèbre poète Valmiki, auteur du Kamayana, et architecte distingué.
C'est une enceinte en briques, parfaitement lisse à l'extérieur, mais qui enferme à l'intérieur un vaste amphithéâtre, assez semblable à ceux des cirques romains. Les places les plus basses et en même temps les plus recherchées du public sont élevées de dix-huit pieds au-dessus de l'arène, qui en est séparée par une seconde enceinte de poteaux énormes et si rapprochés l'un de l'autre, qu'aucun homme, si mince qu'il soit, ne pourrait se glisser dans les interstices.
C'est là que devait avoir lieu, à la grande joie du peuple de Bhagavapour, le combat de Baber et de Doubleface. Le vainqueur, suivant l'arrêt de Corcoran, devait avoir la vie sauve.
DU CAPITAINE CORGORAN. 155
Le soleil, resplendissant dans un ciel pur, éclairait cette scène imposante. Tout le peuple de Bhagavapour, assis sur les gradins de l'amphithéâtre, attendait avec curiosité l'ouverture de la fête qui lui avait été promise. Hommes et enfants mangeaient, buvaient et riaient en pensant à la grimace que le malheureux Anglais ne pouvait manquer de faire à son dernier soupir.
Pour calmer un peu l'impatience de la foule, on lâcha d'abord un éléphant sauvage, pris l'avant-veille dans la forêt, et on le plaça entre trois éléphants apprivoisés, dont l'un à sa droite, le second à sa gauche et le troisième par derrière, le poussaient et le frappaient à coups de trompe pour lui enseigner ses nouveaux devoirs. Lamine piteuse du pauvre sauvage, ainsi malmené et dressé sous les yeux de quarante mille personnes, était un spectacle étrange et réjouissant. Hélas! pauvre éléphant! il avait été, lui aussi, victime d'une trahison. Une jeune éléphante apprivoisée l'avait, par ses coquetteries, amené dans le piège, et maintenant il excitait la risée des hommes.
Mais on se lassa bientôt de ce vaudeville, et l'on commença à réclamer le drame.
«L'Anglais! l'Anglais! le traître! Baber! Baber!» demandèrent mille voix.
Enfin les trompettes retentirent, et Corcoran entra dans l'amphithéâtre à cheval. A sa droite
156 AVENTURES MERVKIM.EUSES, ETC..
s'avançail son ami Ouateniucm. A sa gauche liOuison el Moustache. Ahce et Sita n'avaient pas voulu assister au combat et étaient demeurées dans h3 palais d'Ilolkar. (laramagriC, trop sauvage encore pour être lâché en public, les gardait.
Corcoran monta d'un ])as lent et majestueux les trois marches qui le séparaient du trône et Ut asseoir près de lui son ami. Louison s'étendit à ses pieds d'un air gracieux «--t ennuyé. Le jeune Moustache se coucha entre les pattes de sa mère.
Au même instant, m maharajah lit un signe, et l'on amena les deux prisonniers devant lui.
« Vous connaissez les conditions du combat, dit-il. Vous n'avez que le choix de les accepter ou d'être empalés.
— Lumière incréée des mondes, s'écria Baber en élevant vers le ciel ses mains chargées de chaînes, sublime incarnation de Vichnou, tout ce que ta bouche ordonne sera pour moi comme le Rig- Véda. »
Doubleface ne dit rien, mais lit signe qu'il consentait à tout plutôt que d'être empalé.
La mort d'un coquin.
-»• Monsieur Doubleface, continua Corcoran, vous avez le poignet solide? »
L'Anglais fit un signe affîrmatif.
« Vous avez les reins solides? »
-Même signe.
« Vous connaissez le maniement du sabre?
— Oui, dit encore Doubleface.
— Très-bien, dit Corcoran. Et toi, ami Baber, quelle est l'arme que tu préfères?
— Seigneur, répliqua Baber, ma religion me défend de verser le sang des hommes, mais elle me permet de les étrangler.
— Eh bien, homme pieux, les désirs et ceux de ce gentleman vont être satisfaits. Quon donne
I;i8 AVKNTUHRS MKRVKILI>KUSES
à Doubli'face un sabre de Daiiias de la plus liiic trompe, et à Kalter une corde leiminée jiar un nœud coulant, et que chacun des deux s'escrime aux dépens de son voisin! Surtout, ((u'ils n'oublient pas qu'il est maintenant neuf heures du matin, et qu'à dix heures l'un des deux doit être tué, sans quoi ils seront tous deux empalés. »
Ce n'est pas sans motifs que Gorcoran faisait donner aux deux combiilliiats des armes si dillérentes. Si le sabre était uud arme terrible dans la main de l'Anglais, le nœud coulant n'était pas moins dangereux dans les mains de l'agile et souple Baber, ancien chef des Étrangleurs de Goualior. La lutte était donc incertaine.
Enfin on mit les deux combattants en liberté.
A première vue, on aurait eu peine à deviner quel serait le vainqueur. L'Anglais, haut de cinq pieds huit pouces, robuste, osseux, solidement campé sur ses reins, ressemblait à une tour inébranlable. On lisait dans ses yeux le calme de la force et le mépris absolu de son adversaire. Évidemment il s'attendait à le couper en deux du premier coup de sabre. Ce fut l'opinion de Gorcoran lui-même, et tous les Indous, qui haïssaient profondément l'Anglais, furent alarmés en voyant Sa contenance impassible et pleine de confiance.
De son côté, Baber n'était pas un homme à dédaigner. Moins grand queDoubleface et plus mince,
il paraissait et il était réellement très-inférieur en force physique. Ses bras et ses jambes étaient maigres, sa poitrine étroite et osseuse. Ses yeux mêmes, fauves comme ceux du léopard, exprimaient la ruse plus que le courage; sa ressource principale était une agilité prodigieuse. Il se couchait, se relevait, bondissait comme le tigre, dont on lui avait donné le nom.
Enfin Corcoran regarda sa montre et dit :
a Allez. »
A ce signal, les deux adversaires, éloignés environ de cinquante pas, s'avancèrent l'un sur l'autre.
Baber commença l'attaque. Il partit en bondissant et s'élança sur son adversaire, comme s'il eût voulu le prendre corps à corps; mais ce n'était qu'une feinte. Au moment de lancer un nœud coulant, il fit un bond de côté.
Doubleface reçut cette attaque avec sang-froid. Il pivota brusquement sur lui-même, évita le nœud coulant et assena un coup de sabre épouvantable sur la tête de l'Indou. S'il l'eût atteint, le crâne du malheureux Baber aurait été fendu en deux et, avec le crâne, le nez et le menton ; mais Baber n'était pas homme à se laisser surprendre.
D'un saut en arrière il se mit hors de portée, puis il s'enfuit avec la vitesse d'un cerf poursu'"' par le chasseur, et fit le tour de l'arène.
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Doubleface ne doula plus de sa victoire. 11 le suivait de près et allait l'atteindre, lorsqu'un obstacle imiirévu l'arrêta dans sa course.
Haher, tout en feignant de fuir et de se laisser atteindre, calculait soigneusement la distance qui le séparait de son adversaire et le regardait })ardessus l'épaule.
Quand il crut le moment venu, il se retourna et lança son nœud coulant.
Doubleface vit venir le nœud et l'évita fort adroitement. La corde, qui devait le saisir et l'étrangler, manqua le but et vint s'enrouler autour de son pied droit.
Il tomba.
Aussitôt JJaber s'arrêta pour dégager sa corde et la mettre autour du cou de l'Anglais; mais Doubleface se releva promptement et lui lança un second coup de sabre, aussi inutile que le premier.
L'Indou s'était déjà mis hors de portée.
Le combat dura quelque temps sans succès marqué de part et d'autre. L'Anglais, dans un combat corps à corps, eût été d'une supériorité éclatante; .mais Haber était insaisissable.
Cependant une demi-heure s'était écoulée déjà. Le soleil montait rapidement sur l'horizon, et la chaleur devenait insupportable. Baber, accoutumé dès sa naissance au climat brûlant de l'Inde, ne
DU GAi^lTAlNE CORCORAN. 161
paraissait pas en souffrir; mais Doubl eface ruisselait de sueur. Évidemment, si le combat se prolongeait encore pendant un quart d'heure, il était certain de sa défaite. Il résolut donc de faire un effort suprême.
« Lâche coquin I cria-t-il, tu noses pas m'altendre! »
Mais cette insulte ne parut pas émouvoir beaucoup Baber.
« Qui t'empêche de courir?» répliqua-t-il.
Au même instant. Doubleface s'élança le sabre nu, l'accula, par deux ou trois feintes bien ménagées, dans un coin de l'enceinte et lui assejia un tel coup de sabre, que tous les spectateurs crurent que la dernière heure de l'Indou avait sonné.
Mais le jongleur était déjà hors d'atteinte; avec la prestesse et l'agilité d'un singe, il avait grimpé le long d'un des poteaux de l'enceinte et, assis à son sommet, regardait tranquillement son adversaire.
Tous les spectateurs applaudirent à ce brillant tour de force. Doubleface, irrité et pressé de décider l'affaire, essaya d'imiter et de poursuivre Baber.
11 prit donc son sabre avec les dents et conH mençaà grimper lui-même le long du poteau.
Mais cette idée lui fut fatale.