‹ Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran. 12. éd. illustré de 25 vignettesChapitre 5 sur 9 · II.- II · texte numérisé non relu

II.- II

1R2 AVKNTURES MKRVKIM^KUSKS

Baber, qui l'observait, lança touLi'i coup le nœud coulant sur le malheureux IJoublelace, puis tirant brusquement la corde à lui, il lui causa une si vive douleur, (jue l'Anglais lâcha prise et resta suspendu en l'air et étranglé.

Ce lut la lin du combat. Tout le peuple de IJhagavapour battit des mains à ce trait d'adresse et de sang-1'roid, et Baber, triomphant, traîna son ennemi autour de l'enceinte, comme Achille avait traîné Hector autour des remiiarts de Troie.

« C'est bien, dit Gorcoran. Tu vas avoir ta grâce, ami Baber. Et maintenant, Sougriva, fais enterrer ce pauvre Doublel'ace. De son vivant, c'était un misérable traître, un espion, le rebut de l'espèce humaine. 11 est mort, paix à ses cendres ! »

Puis il rentra dans son palais, suivi des acclamations du peuple de Bhagavapour, qui admirait sa justice et sa clémence.

Là, sans délai, il écrivit la dépèche suivante :

A lord Henri Braddock, gouverneur général de L'Iiidoustan, à Calcutta.

Bhagavapour, 16 février 1860.

a Mylord, « Les relations de bon voisinage et d'amitié qui ont toujours subsisté et qui, je l'espère, subsiste-

Babor, triuuiplianl liaiua DuiiblclucL'. (l'ayc 1()2.)

DU CAPITAINE GORCORAN. 165

ront toujours entre mon gouvernement et celui de Votre Seigneurie, me font un devoir de vous avertir d'un incident fâcheux qui aurait pu exciter des susceptibilités réciproques ; Votre Seigneurie me rendra cette justice, que je n'ai pas ajouté foi à de misérables calomnies, et que j'ai puni le calomniateur comme il le méritait.

« Un certain Scipio Ruskaërt, se disant sujet prussien et protégé anglais, muni d'une lettre de recommandation (fabriquée sans doute par un faussaire) de sir Barrowlinson, est venu me demander aide et protection, sous prétexte d'études scientifiques sur la flore et la faune des monts Vindhya.

« Sur la foi de sir John Barrowlinson, à qui le monde savant doit, je le sais, tant de reconnaissance, mais qui a été en cette occasion la dupe d'un scélérat insigne, j'ai fait à ce Ruskacrt l'accueil le plus flatteur et le plus hospitalier, qu'il a payé de la plus noire ingratitude.

« Votre Seigneurie, en lisant la copie ci-jointe de la lettre que ce Ruskaërt, dont le véritable nom est, paraît-il, Doubleface, Votre Seigneurie, dis-je, sera sans doute indignée de l'abus qu'un tel misérable a prétendu faire de son nom, et des instructions déshonorantes qu'il a osé prêter à Votre Seigneurie. Je me hâte de dire que mon indignation d'une si lâche calomnie a prévenu le

166 AVKNTURRS MKHVEILLKUSRS

nK'-pris de Votre Seijjjiieurie, et que ce Doiihloface «lui. (l'ailloiirs, na |>as ni»i son litre de chef de la police polili(jue de Calcutta, vient de recevoir le chAtiment que méritaient son crime et l'usage qu'il faisait du nom respecté de Votre Seigneurie. En d'autres termes, il a été pendu.

« Votre Seigneurie, niylord, pourra lire dans le Moniteur de Dhagavapour, que je prends soin de lui faire adresser moi-m(';me, tous les détails de la pendaison. La trahison de Doubleface était si odieuse, et d'ailleurs si bien prouvée par sonpro- \)re aveu, que je n'ai pas cru nécessaire de suivre en cette afTaire les règles ordinaires d'une lente procédure.

« Je dois prévenir Votre Seigneurie qu'on a saisi dans les papiers de Doublefaceune liste fort exacte et fort bien faite de toutes les ressources financières et militaires de mon royaume.

« Naturellement je n'ai pas cru nécessaire de joindre cette note si précieuse à la présente dépêche, et je crois que Votre Seigneurie approuvera ma réserve et ma discrétion.

« Sur ce, mylord et cousin, que Dieu vous ait en sa sainte garde.

« CoRCORAN, maharajah.

« Donné en mon palais de Bhagavapour. cejourd'hui. 5 février 1860 de l'ère chrétienne, l'an trois

cent trente-trois mille six cent neuvième de la dixième incarnation de Vichnou, et de notre règne, le troisième. »

« C'est une déclaration de guerre, dit Quaterquem après avoir lu la dépêche, et tes préparatifs ne sont pas faits.

— De toute façon la guerre était inévitable, répliqua Gorcoran. Tu l'as vu toi-même, leur armée est en marche. Il en sera ce que Dieu voudra. Pardonner à ce coquin, c'était reculer. Je ne me suis soutenu jusqu'ici qu'à force d'audace; eh bien, je continuerai.

— As-tu des alliés?

— J'aurais eu toute l'Inde pour moi dans deux ou trois ans. A présent, rien n'est prêt. La dernière révolte des ci payes a fait fusiller tout ce qu'il y avait de plus énergique et de plus résolu. Il faut attendre une génération nouvelle, ou que ce peuple amolli et épouvanté ait oublié les vieux massacres. »

Quaterquem se frappa le front.

« J'ai une idée, dit-il, qui peut te donner avant trois mois un puissant et redoutable allié. Dans ce cas, non-seulement tu seras sauvé, mais tu seras maître de l'Inde.

— Quel est cet allié?

— Parlons bas! dit Quaterquem, parlons bas; on pourrait nous entendre. »

168 AVENTURES MKHVEILLEUSES, ETC.

Et il dit tout bas un nom à l'oreille de Corcoran, (jui tressaillit.

« J'y ai bien pensé, ré|tli(iua le maliarajah après un instant do silence; mais il y a si loin! La traversée, aller et retour, durera au moins (juatrc mois. Et qui envoyer d'ailleurs?

— Tu oublies mon l)allon, dit Quaterquem,qui fait trois cents lieues à l'heure, et qui va tout droit comme une f èclic, sans connaître les mers, les fleuves ou les montagnes. Ce soir, nous verrons représenter Guillaume Tell. Demain, tu auras une audience. Après-demain, nous serons de celour. Sougriva et Louison gouverneront le royaume en ton absence.

— Il est trop tard, dit Corcoran, mais tu peux me rendre un service signalé. Emmène-moi dans ton ballon, et montre-moi le camp anglais et le mien. Fais tes adieux àSita; je vais faire les miens à Alice. Nous partirons dans une heure.... Qu'on appelle Acajou.

— Bien, » répondit Quaterquem.

Le grand nègre parut.

« Acajou, » dit Quaterquem, prépare le ballon. Le nègre fit un saut de joie.

« Moi voir Nini et Zozo 1 Bon maître, massa Quaterquem !

— Acajou, mon ami, nous irons voir Nini et Zozo d la fin de la semaine; aujourd'hui, nous avons d'autres alîaires »

Une plaisanterie d'Acajou.

Les préparatifs du long voyage que Corcoran allait entreprendre avec son ami Quaterquem durèrent toute la journée. Il ne s'agissait pas, on se l'imagine de reste, d'emballer des vêtements ou des vivres, mais de cacher aux Mahrattes le départ du maharajah. 11 fut donc résolu qu'on attendrait la nuit pour partir et que Sougriva seul en serait informé. Corcoran ne voulut pas même faire ses adieux à Sita. de peur de lui causer quel que inquiétude. Par bonheur, la nuit était fort sombre, et les deux amis, aidés du nègre Acajou, purent s'élever dans les airs sans être aperçus de personne.

Ici quelque lecteur, curieux de science, voudra

170 AVKNTURES MKHVEILLKIISES

connaîlrtî sans dcnilo la l'orme et le moteur de ce ballon merveilleux.

Je suis l'orcé d'avouer (et, (iuel(|ue (|uestion qu'on fasse, je ne pousserai pas l'indiscrétion plus loin) qu'il ne m'est pas permis de révéler le secret de cette admirable machine. Je puis dire seulement qu'après avoir longtemps étudié le secret du vol des oiseaux, l'inventeur reconnut, comme l'a fait plus tard le célèbre M. Nadar, la justesse du princii)e : Plus lourd que l'air, et qu'il abandonna complètement l'usage du gaz hydrogène el de ces immenses enveloppes qui offrent tant ae prise au vent. En deux mots, la forme de son ballon (j'emploie ce mot impropre) n'est pas autre chose que celle de la frégate, le plus rapide de tous les oiseaux, qui franchit en quelques heures quinze cents lieues de mer. Quant au moteur, je dois à mon ami Quatenjuem de garder le secret aussi longtemps qu'il jugera nécessaire de le garder lui-même'.

Au reste, un ciel sans nuages et une atmosphère transparente permettaient devoir et d'admirer jusqu'aux moindres détails du paysage. Qualerquem, assis au gouvernail à côté de son

1. Le Mémoire adressé par Qualerquem à l'illustre Académie des sciences subsiste encore à l'Institut dans les carions de l'Académie. Il porte le numéro 719, elle rapporteur, le savant et célèbre M. Bernardet, a daigné écrire de sa main i'aposlille suivante : « L'auteur devrait être envoyé à Cha'renton. »

aini, se guidait au moyen des étoiles, aussi sûrement qu'un marin sur l'océan au moyen de la boussole, et désiprnait de la main les fleuves et les vallées.

« Tu entends le bruit de la rivière qui coule entre ces deux chaînes de montagnes? La reconnais-tu? C'est la Nerbuddah. La montagne de droite est l'une des Ghâtes. Celle de gauche, qui s'élève vers nous toute couverte de forêts sombres, appartient à la chaîne des monts Vindhya.... Entends-tu ce murmure, composé de vingt millions de voix d'hommes, de quadrupèdes, d'oiseaux et d'insectes? C'est l'harmonie du globe terrestre qui ravissait en extase le divin Pythagore. Le grondement sourd qui domine toutes les autres voix, c'est le rugissement rauque du tigre. Cette masse sombre que l'on distingue à peine, et qui paraît se remuer avec tant de lenteur, c'est un troupeau d'éléphants qui galopent dans une rizière, écrasant tout sous leurs pieds.

— Il s'agit bien d'éléphants, interrompit Corcoran; j'ai hâte d'arriver au camp.

— Rien de plus facile. »

Quaterquem fitmouvoirun léger ressort. Le gouvernail obéit à sa main comme un enfant docile à la voix de son maître. En cinq minutes, le ballon plana au-dessus d'un camp retranché, entouré de fortespalissades et garni de cent cinquante canons.

17Î AVKNTURES MERVEILLEUSES

La Frégate s'abattit aussitôt. Quatorquem jeta l'ancre dans un iKilmier giganlesiiue, et Oorcoran descendit avec une échelle de cordes jus(iu"à terre.

:« Attends-moi, dit le maliarajah.... Je serai de retour dans une heure. »

En même temps il s'avan(;a sans être remarqué des sentinelles (car il était descendu dans l'enceinte même du camp) et se dirigea vers la tente du général Bondocdar-Akbar, communément appelé Akbar, c'est-à-dire le Victorieux, à cause de SOS anciennes défaites.

Akbar était assis sur un tapis. Autour de lui ses principaux officiers fumaient en silence.

« Seigneur Akbar, dit l'un d'eux, avez- vous reçu des nouvelles du maharajah?

— Non, dit Akbar.

— Il nous oublie dans son palais de Bhagavapour.

— Le maharajah n'oublie rien, dit Akbar.

— Cependant les Anglais s'avancent et vont nous attaquer avant trois jours. Le maharajah le sait-il?

— Le maharajah sait tout, dit encore Akbar.

— S'il le sait, pourquoi n'est-il pas avec nous? > A ces mots Gorcoran entra.

« Et qui te dit qu'il n'y est pas, Hayder? » demanda-t-il d'une voix forte.

Aussitôt tous les assistants se prosternèrent, la paume des mains élevée vers le ciel.

« Le maharajah est partout et voit tout, dit Corcoran. Il est l'œil droit de Brahma sur la terre. Il punit la lâcheté. Il devine la trahison.

— Grâce! grâce I seigneur! s'écria Hayder, qui s'attendait à être empalé.

— Qui doute de moi a mérité de périr, dit Corcoran. Mais jeté fais grâce, Hayder. Tu vas quitter l'armée. Je ne veux avec moi que des hommes qui sachent bien que Brahma m'a donné sa force et sa puissance. »

Hayder sortit tout tremblant et reprit dès le soir même la route de Bhagavapour.

Après cet exemple qu'il jugea nécessaire , Corcoran se fît rendre compte de la situation de l'armée et des approvisionnements; il se montra aux soldats pour les encourager. A la nouvelle qu'il était au camp, toute l'armée poussa de longs cris de joie et alluma des torches pour éclairer sa marche.

« Longue vie au maharajah I Longue vie au successeur d'Holkar, au dernier des Raghouidesl

— C'est bien, dit Corcoran. Que tous les feux s'éteignent. Que tout le monde rentre sous les tentes 1 »

Il fut obéi sur-le-champ. Son apparition qui tenait du miracle, car aucune sentinelle ne l'avait vu pénétrer dans le camp, fortifia l'opinion déjà

174 AVKNTUUES MERVEILLEUSES

rt'parulue qu'il était la dixième incarnation de Vicliiiou sur la terre.

Dès que le silence et l'obscurité eurent succédé de nouveau au tumulte et à réclat des torches, le maliarajah alla rejoindre ses compagnons, et, grâce à l'échelle de cordes, remonta aisément dans le palmier d'abord, puis dans la Frégate.

« Je viens de faire une belle peur à un pauvre diable, dit le maliarajah, et il raconta la scène qui sélait passée dans la tente.

— Quel singulier plaisir peux-tu trouver à gouverner des traîtres et des poltrons? demanda Ouaterquem. Quelque jour ces gens-là te tireront des coups de fusil par derrière.

— Ah ! mon cher ami, dit Gorcoran, c'est un dur métier que de gouverner les hommes; mais je ne connais personne qui s'en soit dégoûté.

— Et Charles-Quint?

— Bah ! un pauvre diable d'empereur qui mangeait trop, qui avait la goutle et des indigestions continuelles.

— Et Dioclétien?

— Il avait peur d'être étranglé ou empoisonné par son gendre Galérius, — un beau nom de coquin.... Mais c'est assez causé des anciens et des modernes. Allons voir nos amis les Anglais. Leur camp ne doit pas être éloigné d'ici. Au rapportée mon fidèle Akbar, ils sont à vingt-trois lieues au

sud-est, sur une petite colline qui s'avance en forme de presqu'île dans la vallée du Kérar. »

Ûuaterquem obéissait, lorsqu'un grand éclat de rire, parti de Tarrière de la Frégate, attira leur attention.

Acajou riait de toutes ses forces en contemplant un objet caché dans l'ombre.

« Qu'est-ce donc? demanda sévèrement Quaterquem.

— OUI massa Quaterquem, s'écria Acajou en continuant de rire, vous pas fâché ; vous bien rire. Acajou bon nègre, joué bon tour. »

Et saisissant entre ses bras l'objet inconnu, il l'apporta, malgré tous ses efforts, sous les yeux de son maître. A la clarté de la lampe on reconnut Baber.

L'Indou avait la bouche bâillonnée et les mains liées derrière le dos. Quant aux jambes, qui avaient été serrées aussi par une forte corde, l'Indou, jongleur et funambule de son métier, était parvenu à les dégager.

« Quel vilain gibier as-tu apporté là? dit Quaterquem.

— Vous comprendre, massa Quaterquem. Si vilain gibier embarrasser bon maître. Acajou jeter vilain gibier par-dessus bord. Mais Baber, bon gibier, pas méchant du tout.

— Est-ce qu'il a voulu s'introduire encore dans

la Kroj^'ale? demanila Corcoran. Kn ce cas, jelte-le par-dessus le parapet. Je ne fais grâce (ju'une lois.

— i\on, non, massa, interrompit vivement Acajou. Moi l'avoir vu battre avec Douhleface. Bahor étrangler Doubleface. Acajou bien rire. Acajou content de voir le bon tour de Baber. Acajou attendre Baber sur la route, demander la recette pour étrangler les Anglais. Baber impoli pas vouloir donner. Moi, bon nègre, pas méchant du tout, abattre Baber d'un coup de poing; Baber vouloir mordre et égratigner Acajou, arracher cheveux d'Acajou, miauler, rugir, pleurer. Acajou très-bon. Acajou retourner Baber, arracher la corde à Baber, attacher les mains de Baber, les pieds de Baber, ficeler Baber, mettre Baber dans un coin de la Frégate, vouloir apporter Baber à Nini pour amuser Zozo.

— Que le diable t'emporte avec ton Baber et ton Zozo, dit Quaterquem impatienté. Qu'allonsnous faire de ce mauvais drôle ? On ne peut pas le jeter dans les airs, puisqu'il est venu dans ma Frégate malgré lui. Le garder n'est pas sur. Le déposer nous retardera. Au diable le Baber! »

Ces réflexions étaient faites en français, langue inconnue à Baber, mais il voyait assez sur le visage de Quaterquem que sa présence gênait fort les voyageurs.

Quant à Corcoran, le coude appuyé sur son ge-

iiou, le menton dans la main, les yeux fixés à l'horizon, il réfléchissait. Tout à coup il prit son parti.

« Délie-moi ce Baber, » dit il.

Acajou hésita.

« Massa, dit-il, mauvais, délier Baber. Mauvais, très-mauvais. Chien galeux, Baber I Baber poignarder Acajou, quand Acajou aura dos tourné.

— Obéis, dit le maharajah. Cela t'apprendra à ne plus recueillir les chiens galeux dans ta Frégate et à ne plus chercher des joujoux pour monsieur Zozo »

Acajou obéit. Baber, délié, se jeta aussitôt aux pieds de Corcoran. Le maharajah le regarda d'un air sévère.

« Ce qu'Acajou vient de dire est-il vrai? » de- . manda-t-il.

Baber, qui n'avait pas compris un mot du récit d'Acajou, raconta de la même façon que le nègre ce qui était arrivé.

« C'est bien, dit le maharajah. Si je te dépose à terre, quel métier vas-tu faire pour vivre ?

— Seigneur, répliqua Baber sans s'émouvoir, (|uel métier pourrais-je faire, excepté celui que j'ai déjà fait?

— C'est-à-dire que tu vas encore attendre les voyageurs au coin des bois. »

baber lit un signe affirmatif.

178 AVENTURK.S MK UVEIM.KUSr: S

a Tu sais, continua Corcoran, i\uii si je le reprends clans l'exercice de ta profession, je te l'erai pendre.

— Seigneur, on no change pas de profession à mon âge. J'ai cinquante-cinq ans passés. Mais je ne demeurerai pas dans vos Etats, j'irai à Uombay, où je suis encore peu connu.

— As-tu peur de la mort ?

— Qui? moi! j'aurais peur de rentrer dans le sein de Brahma, père de toutes les créatures 1 C'est bien mal me connaître. »

Baber sourit d'un air superbe, et, saisissait un couteau que le nègre portait à la ceinture, il l'enfonça Iroidement dans sa propre cuisse. Le sang jaillit à flots.

« Malheureux ! s'écria Corcoran en lui arrachant le couteau.

— Seigneur maharajali, dit Baber, ceci n'est rien. Vingt fois, à la foire de Bénarès, pour acquérir une réputation de piété et gagner une douzaine de roupies, je me suis fait enfoncer un crochet de fer dans le flanc. Voyez mon corps couvert de plus de cinquante cicatrices. Il n'y a peut-être pas six de ces blessures qui n'aient été volontaires'. »

Tout en parlant, il étanchait le sang et bandait

1. Tout le monde sait que ces exemples de courage et de patience. soDt asseï communs parmi les l'ukirs de i'Inde.

sa blessure avec une serviette que le nègre épouvanté lui donna.

a Massa, dit Acajou, mettre à terre ce scélérat Moi pas vouloir l'emmener dans notre île. Baber manger Nini et Zozo I

— Voyons, interrompit Corcoran, Baber, veuxtu gagner cent mille roupies et te venger des Anglais? »

A cette question, l'Indou sourit à la façon des tigres.

« Seigneur maharajah, dit-il, la vengeance suffirail. Les roupies sont de trop.

— Je te crois, dit Corcoran, car tu m'as l'air d'aimer la vengeance comme mon petit Rama aime les confitures. Mais pour plus de sûreté, je veux y joindre les roupies. Voici déjà une bourse qui en contient deux mille.

— Seigneur maharajah, dit Baber avec dignité, cette confiance m'honore; mais je ne veux rien recevoir de vous avant de vous avoir rendu service. Depuis que le monde est monde, depuis queVichnou est sorti du lotus de Brahma, et Siva du lotus de Vichnou, jamais homme plus généreux que vous n'a paru sur la terre. Vous pouvez faire justice et vous pardonnez. Oui, j'ai menti, j'ai volé, j'ai tué, j'ai fait plus de faux serments qu'il n'en faudra' t /aire pour que la voûte du ciel se brisât en éclats et m'écrasât sons ses débris; mais je s«i»

180 AVENTURES MRRVEIIJ-FUSES. ETC.

à VOUS désormais tout entier et {lour votre vie entière. Haber n'a jamais eu de maître. Il en aura un désormais.

— D'où lui vient cet enthousiasme subit? demanda Quaterquem, qui n'entendait |)as l'iiindoustani, mais (jui repjardait avec étonnement les gestes passionnés de Baber.

— De ce qu'il a reconnu son maître, dit Corcoran en français, pour n'ètr3 pas compris de l'Indou. Ce tigre a senti sa faiblesse devant moi. Désormais il me sera dévoué; je m'y connais.

— A peu près comme ta Louison. *

— Oh ! répliqua Torcoran, peux -tu comparer ma charmante Louison au terrible et féroce babouin que voilà? C'est une véritable impiété.... Mais voici le camp anglais. Je reconnais la colline et la rivière dont Akbar m'a parlé. Jette l'ancre, mon cher ami, dans ce bois de palmiers, à six cents pas des sentinelles. »

Puis, se tournant vers Baber :

« Tu te donnes à moi, dit-il. C'est bien, je t'accepte. »

Et il lui tendit la main. Baber la baisa, et, debout devant le maharujah, il attendit ses ordres.

Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se rendre

agréable.

Le camp anglais couvrait presque toute la colline.

Dix-huit mille Européens faisaient la principale force de cette armée. Six mille sikhs et quatre mille gourkhas du Népaul, soldats robustes, patients, courageux et redoutables lorsqu'ils sont bien commandés, occupaient la droite et la gauche du camp. Les Anglais étaient au centre. On n'avait pas voulu employer contre Gorcoran les régiments cipayes, dont on soupçonnait la fidélité.

Outre les soldats, le camp renfermait une foule nombreuse de marchands de toute espèce au service de l'armée. Ces marchands emmenaient avec eux leurs femmes, leurs enfants, et quelquefois

183 AVENTirnES MFnvRtf^î.FUsng

étaient eux-mêmes suivis de serviteurs. Une innombrable qunntiléde voitures, groupées dans un désordre apji.ir'jnt. encombraient les avenues. Ouoi(iu'on fùL très-loin de l'ennemi, et (jue la guerre ne fût même pas encore déclarée, le major iiarclay connaissaittrop bien Gorcoran pour ne pas se tenir sur ses gardr-^.

Car c'était notre ancien ami le colonel Barclav, devenu major général à Id suite de la révolte des cipayes.qui commandait de nouveau l'armée dirigée contre Gorcoran.

Barclay avait mérité cet honneur dangereux par d'éclatants exploits. Personne, après le général Havelock et sir Colin Gampbell, n'avait plus contribué à la défaite des cipayes. Personne aussi, il faut l'avouer, n'avait plus durement traité les vaincus. // les pend aussi vite quil le peut, écrivait à lord Henri Braddock son chef d'état-major, et les arbres sur sa roule ont moins de fruits que de pendus. En somme, c'était un brave, honnête et solide gentleman, très-persuadé que le monde est fait pour les gentlemen, et que le reste de l'espèce humaine est fait pour cirer les bottes des gentlemen.

Minuit venait de sonner. Barclay, resté seul dans sa tente, allait se coucher sur son lit de camp. Il était fort content de lui-même. Il venait décrire de son plus beau style hindoustani une proclama-

tion destinée à voir le jour cinq jours plus tard et à prévenir les Mahrattes que le gouvernement anglais, dans sa haute sagesse, avait résolu de les délivrer dujoug d'un scélérat du nom de Corcoran, qui s'était emparé par vol, fraude et meurtre du royaume d'Holkar. Ayantécritce morceau d'éloquence, il s'assoupit.

Quoiqu'il ne dormît pas encore, il rêvait déjà.

Il rêvait à la Chambre des lords et à l'abbaye de Westminster. Rêves délicieux!

Ses précautions étaient prises. Il avait sous ses ordres l'armée la plus redoutable qui eût jamais fait campagne dans l'IIindoustan. Corcoran, tout défiant qu'il fût, devait être surpris, car on allait envahir son royaume sans déclaration de guerre. Peut-être môme, — car Barclay n'ignorait pas la conspiration de Doubleface, bien qu'il n'en fût pas complice, — peut-être serait-il mort avant que Barclay eût passé la frontière, et alors quel adversaire rencontrerait-on?

Donc, la victoire n'était pas douteuse.

Donc, Barclay entrerait sans peine dans Bhagavapour.

Donc, il donnerait à l'Angleterre un royaume de plus, comme Clive, Hastings et Wellesley.

Donc, sa part de butin ne pouvait guère être évaluée à moins de trois millions de roupies.

Or, avec douze millions de francs et le titre de

184 AVENTURKS MERVEILLEUSES

vainqueur de Bhagavapour, le major général devait nécessairement obtenir un siégea la Chambre des lords et le titre de marquis. Pour plus de sûreté, le marquisat serait acheté en Angleterre, dans le comté do Kent.

Justement à cinq lieues de Douvres, sur le bord de la mer, est un château tout neuf, Oak-Casik, construit par un marchand de la Cité, qui s'est ruiné au moment de se retirer à l'ombre des cliènes et des hêtres. Oak-Castle est à vendre. Tout autour, trois mille hectares de bois, de terre eJide prairies.

Joim Barclay, lord Andover, ne sera pas en peine de meubler Oak-Castle. Grâce au ciel, lady Andover (récemment misLress Barclay) a reçu du ciel en partage une admirable fécondité, — quatre fils et six filles.

L'ainé des fils, James, sera lord Andover. Il est enseigne dans les horse-guards, et donne de grandes espérances à sa mère, car il a déjà fait deux mille livres sterling de dettes. Les trois autres....

Au moment où Barclay allait rêver à l'avenir de ses autres fils, il fut tiré de son rêve par un grand bruit qui se faisait entendre à quelques pas de sa tente.

« Seigneur, disait en hindoustani une voix suppliante, je veux parler au général.

DU CAPITAINE CORGORAN. 185

— Que lui veux-tu ? demanda l'aide de camp d'une voix brutale.

— Seigneur, je ne puis m'expliquer qu'en présence du général.

— Tu reviendras demain.

— Demain I dit l'Indou. Il sera trop tard. »

Il essaya de nouveau d'entrer ; mais Barclay entendit le bruit d'une lutte nouvelle et d'un poing qui s'abattait sur une tête. Puis l'aide de camp cria :

« Holà 1 Deux hommes I Qu'on emmène ce drôle, et qu'on le tienne sous bonne garde jusqu'à demain.

— Demain 1 s'écria le malheureux Indou. Demain, vous serez tous morts. »

A ces mots, Barclay sauta à bas de son lit, chaussa précipitamment ses pantoufles et frappa sur un gong.

Aussitôt le valet de chambre indou parut.

« Dyce, dit le général, d'où vient ce bruit?

— Seigneur, répondit Dyce, il s'agit d'un malheureux qui a voulu interrompre le sommeil de Votre Honneur, sous prétexte de faire à Votre Honneur une communication très-importante, disait-il. Mais le major Ricliardson n'a pas voulu qu'on éveillât Votre Honneur, et a jeté l'Indou à terre d'un tel coup de poing, qu'on vient de le relever presque évanoui.

186 AVENTURES MKRVEILLKUSES

— Appelez Uichardson. » , L'aide de camp entra.

« Où est riiommeciue j'entendais tout à riiourc? demanda Barclay.

— Général, dit Richardson, il est sous bonne garde.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas averti de sa présence ?

— Général, j'ai cru qu'un devait respecter votre sommeil.

— Vous avez eu tort de croire, dit sèchement Barclay. Amenez-moi cet homme. »

Richardson sortit de fort mauvaise humeur.

Cinq minutes après, l'Indou paraissait devantle général. C'était un homme de cinquante ans environ, long, maigre, mal vêtu, et dont la joue toute meurtrie attestait la vigueur du poing de Richardson. De plus, une serviette ensanglantée couvrait mal une blessure assez grave à la cuisse.

En deux mots, c'était notre ami Baber.

A la vue du général, il se prosterna dans une attitude suppliante, et attendit, les yeux baissés, •que Barclay voulût bien l'interroger.

a Qui es-tu ? demanda le général.

— Un pauvre marchand parsi, général, qui suit le camp et qui vend aux soldats du riz, du sel, du beurre et des oignons.

— Ton nom?

DU CAPITAINE COHCORAN. l87

— Baber. ^

— Que me veux-tu?

— Général, dit l'Indou , je venais vous sauver; mais on m'a repoussé à coups de poing et de crosse de fusil. Le major que voici m'a cassé deux dents. »

Effectivement, il montra sa mâchoire ensanglantée, et tira de sa poche un mouchoir au fond duquel les dents se faisaient vis-à-vis.

« C'est bien. On te payera, dit Barclay.... Tu venais nous sauver?... Que veux-tu dire?

— Seigneur, dit l'Indou, vous êtes trahi.

— Par qui?

— Par vos régiments sikhs.

— En vérité 1 et comment le sais-tu?

— J'ai entendu les soldats sikhs causer à voix basse dans le camp. Tous les sous-officiers sont gagnés.

— Par qui?

— Par le maharajah Gorcoran. »

Ce nom fit réfléchir Barclay.

« Où est le maharajah?

— Seigneur, je l'ignore. Mais j'entendais, il n'y a qu'un instant, deux soubadards sikhs dire qu'il doit être à présent sur la route de Bombay, à trois lieues d'ici, avec sa cavalerie. »

Cette nouvelle devenait inquiétante. Barclay regarda l'Indou. Sa figure rusée, mais impassible, ne laissait rien deviner. •

« Nomme-moi les traUres, dit Barclay,

— Seigneur, s'écria Baber.jesuis prôL a le faire. Mais vous n'avez que le temps de vous mettre sur vos gardes. Dans un instant la révolte éclatera.

— Richardson, faites garder cet homme et éveiller sans bruit tous les régiments anglais. S'il y a trahison , nous surprendrons les traîtres et nous leur donnerons uno leçon qui laissera dans l'Inde un souvenir ineffaçable. »

On emmena Baber; mais, au moment où Richardson allait exécuter l'ordre qu'il avait reçu, on entendit tout à coup un grand bruit, et les cris :

« Au feu ! au feu 1 »

Au même instant, le camp parut tout en flammes. Le feu avait été mis, sans qu'on s'en aperçût, à quatre ou cinq places différentes.

Aussitôt les tambours retentirent, les trompettes sonnèrent, appelant tous les sojdats aux armes. Cavaliers, fantassins, artilleurs, .éveillés tout à coup, couraient demi-nus à leur poste , ne sachant quel ennemi ils avaient à combattre.

Le feu avait envahi d'abord le quartier des marchands et des vivandières qui suivaient l'armée. En un moment, tout fut consumé. Puis, la flamme s'étendant toujours, gagna bientôt les caissons de cartouches, qui commencèrent à éclater en l'air. Déjà tous les hommes attachés au service des équi-

Les caissons coiiimenccnt à éclater. (Page 188.)

DU CAPITAINE CORCOUAN. 191

pages de Tarmée se répandaient au bas de la colline, fuyant les détonations de toute espèce; les femmes et les enfants les avaient précédés et couraient au hasard en criant :

« Trahison I trahison I »

Barclay, intrépide et calme au milieu du désordre, ne s'inquiétait que de rallier ses régiments anglais, et, malgré le bruit et les cris, il y réussit; mais l'artillerie était déjà hors de service. Les caissons prenaient feu l'un après l'autre, la moitié du camp était déjà brûlée, et l'on n'espérait plus sauver le reste.

Pour comble de malheur, les sikhs et les gourkhas, éveillés par le bruit et par les détonations, atteints par les boulets, les balles et la mitraille, crurent que Barclay avait résolu de les exterminer, et firent feu à leur tour sur les régiments anglais, qui ripostèrent par une fusillade bien nourrie. En cinq minutes, plus de trois cents cadavres jonchèrent le sol. Barclay, persuadé qu'il avait affaire à des traîtres, ordonna d'en finir par une charge à la baïonneu^.

A cet ordre, les malheureux sikhs, épouvantés, prirent la fuite et se répandirent dans la campagne. La cavalerie anglaise les poursuivit et les sabra sans pitié.

Au point du jour, tout était fini. Quinze cents soldats de 1 armée de Barclay étaient étendus sur

192 AVENTIIRKS MKRVEIIJ.KIISES, ETC.

la colliiu; et dans les prairies enviromiaiites; les sikhs et les gourklias cherchaient un asile dans les bois; les Anglais avaient perdu leurs bagages, leurs vivres et leurs munitions; enliu, llarclay reprenait, la tète basse, le chemin de Bombay, où il avait espéré revenir millionnaire, vain({ueur, lord Andover et marquis.

Il avait en même tem]»s la douleur de ne pas même pouvoir deviner la cause de son désastre, car les sikhs et les gourkhas, il le voyait maintenant, étaient victimes d'une erreur, et personne n'avait trahi, excepté le maudit Haber. Pour cduilà, si Barclay avait su où le prendre, son compte eût été réglé bien vite. Mais Baber, qui s'en doutait, avait pris la clef des champs pendant l'incendie, et s'en allait d'un pied léger à Bhagavapour toucher les cent mille roupies que lui devait le trij:>uiier du maharujah.

L'Asie a vol d'oiseau.

Du haut de la frégate, Corcoran et son ami Quaterquem avaient eu l'imposant spectacle de l'incendie du camp anglais. Tous deux gardaient un profond silence.

« C'est horrible, dit enfin Quaterquem. J'aurais voulu pouvoir secourir ou détromper ces niaiheureux. Quinze cents morts I Deux ou trois mille blessés!

— Mon ami, répliqua le maharajah, il vaut mieux tuer le diable que d'être tué par lui.

— Oui, sans doute.

— Eh bien, pouvais-je m'en tirer à meilleur marché? Ce Raber, il faut l'avouer, est un précieux coquin. En un clin d'oeil, il a allumé, sans

\9ti AVKNTLIHES MKHVKII.I-KUSPJS

être vu de personne, quatre ou cinq incendies. Et avec quelle adresse et quelle subtilitc^, rampant dans les broussailles, il a su échapper aux sentinelles I Avec quelle constance il a supporté les coups de poing et les coups de crosse! On parle du courage et de la patience de Gaton d'Uti(iue. Mon ami, Gaton n'était qu'un efleminé auprès de cet Indou. S'il avait, dès sa naissance, appliqué à bien faire, la force étonnante de son caractère, ce gredin serait aujourdliui le plus vertueux des hommes.

— Mais quel profit espères-tu retirer de ce carnage? Barclay reviendra dans quinze jours avec une armée nouvelle.

— Bail ! cette armée ne sera pas reconstituée, approvisionnée et remise en cam^xigne avant un mois. G'est autant de gagné sur l'ennemi. Il se peut, d'ailleurs, que lord Henri Braddock, effrayé d'un si triste début, ne pousse pas plus loin les choses et veuille vivre en paix avec moi; car, eniin, il m'a fait la guerre sans avis préalable, peut-être sans autorisation du gouvernement de Londres. Enfin, comptes-tu comme un mince avantage le bruit qui va se répandre, que le feu de Vichnou est tombé du ciel à ma voix tout exprès pour consumer les Anglais. Qui sait ce qui peut en résulter? Quant au miracle, je compte sur Baber pour en fabriquer la légende.... Mai? voici le

soleil qui se lève derrière l'Himalaya; il est temps de continuer notre voyage....

->- Veux-tu revenir à ton camp?

— Rien ne presse, et, puisque l'occasion se présente, je ne serais pas fâché de voir à vol d'oiseau cette Perse fameuse dont on nous a tant parlé au collège , et où le divin Zoroastre enseignait au roi Gustap les préceptes du Vendidad.

— Gomme tu voudras , dit Quaterquem , qui changea la direction de la frégate.

— Or çà, dit le maharajah, quel est ce grand fleuve qui descend de l'Himalaya dans la mer des Indes et qui reçoit une multitude de rivières?

— Ne le reconnais-tu pas? répondit Quaterquem. C'est rindus. Les rivières que tu as vues il n'y a qu'un mslant sont celles du Pendjab, l'ancien royaume de Randjitsing, de Taxile et de Porus. Devant toi, à l'horizon, ce désert immense et sablonneux, d'un gris jaunâtre, borné au nord par une chaîne de hautes montagnes et au midi par l'océan Indien, c'est l'Aracliosie et la Qédrosie où le fameux Alexandre de Macédoine faillit périr de soif avec toute son armée. Les montagnes appar tiennent à la chaîne de l'Hindou-Koch , que les Grecs, qui n'avaient que deux ou trois noms à leur service , ont appelé le Caucase indien ou le Paropamise Nos géographes de cabinet, qui n'ont jamais vu que la route de Paris à Saint-Cloud, te

196 AVENTUIŒS MKUVMI.I.iaiSKS

raconteront (ju'il y avait là autrefois des nations puissantes et des vallées fertiles. Hegarde toimême; ce que tu as vu au sud, c'est le Uéloutcliislan; ce que tu vois au nord, c'est le Kabnulistan, l'Afghanistan et le Ilérat. Dans ces pays que les Grecs disaient si fertiles et si peuplés, combien aperçois-tu de villes ou de villages? Où sont même les rivières et les routes? Çà et là, dans quelque vallée obscure, perdue entre deux montagnes, tu distingues à grand'peine quelques arbres, et au milieu de ces arbres une mosquée, une fontaine et quelques ruines. Voilà les grandes villes des Perses et des Mèdes.

— Est-ce que les historiens anciens auraient menti? demanda Corcoran.

— Pas tout à fait, mais il s'en faut de peu. Quand tu lis, par exemple, que Lucullus en une seule bataille tua trois cent mille barbares et ne perdit lui-même que cinq hommes, tu reconnais la vantardise fanfaronne des matamores du vieux temps. Quand les Grecs racontent que Xerxès avec trois millions d'hommes n'a pu conquérir leur pays, qui est à peu près aussi grand que trois départements français, tu penses évidemment que cette histoire ressemble beaucoup à celle du Petit Poucet et de l'Ogre, qui faisaient à chaque pas des enjambées de sept lieues. Et ainsi des autres.

— Quel est ce grand lac qui étincelle à notre droite et réfléchit les feux du soleil?

— C'est la mer Caspienne, et cette caravane qui fait halte au-dessous de nous, au milieu de la plaine, vient de Téhéran et se dirige vers Balkh, la ville sainte, l'ancienne Bactra, capitale de la Bactriane. Ces cavaliers que tu vois embusqués à sept ou huit lieues de distance, derrière ces ruines, sont de braves Turkomans de Khiva qui attendent la caravane au passage, comme feu Mandrin attendait au siècle dernier les employés de la régie sur les grands chemins de la Bourgogne et du Lyonnais. Chacun fait ici-bas pour vivre le métier qu'il peut, — témoin ton ami Baber.

— Oui, dit Corcoran, mais il y a des métiers horribles.

— Horribles I mais tous les jours l'homme le plus civilisé, celui que tu rencontres dans tous les salons de Paris et de Londres, fait très-tranquillement des calculs qui lui donneront quelques centaines de mille francs et qui causeront peut-être la mort de plusieurs milliers d'hommes. Je connais à Bombay trois braves négociants — deux parsis et un Anglais, — qui craignent Dieu, qui font leur prière en famille matin et soir, et qui se sont associés l'an dernier pour avoir le monopole du riz dans la présidence de Bombay. En quinze iours. leurs habiles manœuvres ont dou-

blé le prix de cette marchandise, qui fait vivre trente millions d'hommes. Quarante mille Hindous sont morts de faim; le reste se serrait le ventre ; les trois pieux marchands ont fait une fortune prodigieuse. Est-ce que tu refuseras de serrer la main à ces braves gens? Ils n'ont violé aucune loi. Rien ne défend d'acheter du riz et de faire du bénélice en le revendant.

— Et voilà pourquoi tu t'es retiré dans ton île comme liobinson Crusoé?

— Oui. Là, du moins, je suis à l'abri des autres hommes. Et, tiens, il est huit heures du matin. Nous ne sommes qu'à, deux mille lieues de Quaterquem. Viens visiter mon île. En ne nous pressant pas trop, nous arriverons vers six heures du soir. Nini nous fera un excellent souper, et nous passerons la soirée ensemble en causant de omni re scibili et quibusdam aliis. Tu verras si ma solitude, où j'ai toutes les roses de la civilisation, — mais les roses sans les épines, — ne vaut pas bien Ion royaume, ta couronne et ton espérance d'être un jour empereur de l'Inde.

— Peut-être as-tu raison, dit Corcoran; au reste, ne pensons plus à cela, et voyons ton île. Je me fais une fête de goûter ce soir la cuisine de Nini et d'embrasser monsieur Zozo, s'il est bien propre. »

A ces mots la frégate reçut un choc inattendu.

C'était Acajou qui sautait de joie à la pensée de dîner avec Nini ce jour-là même.

«Oh ! massa Quaterquem, s'écria-t-il, bon comme pain chaud; tendre comme gâteau de riz (jui sort du four. Oh I Nini bien contente, Nini revoir Acajou, caresser Acajou, passer mains dans che veux d'Acajou. Nini retrousser manches, pétrir farine, cuire tarte aux pommes Acajou peler pommes à côté de Nini, tourner broche pour Nini. Acajou tremper son pain dans lèchefrite quand Nini tourne le dos. Acajou tenir Zozo sur ses genoux et dîner avec Zozo. Acajou chanter à Zozo la chanson du crocodile qui avait perdu ses lunettes :

Lunette à Groco Sur nez à Zozo. »

En même temps, le nègre imitait successivement Nini, Zozo, le crocodile, et riait de tout son cœur.

« Regarde bien ce pauvre Acajou, dit tout bas Quaterquem à son ami. Il n'est pas savant, lui, ni fier, ni intrépide, ni prévoyant, ni intelligent, ni hardi comme toi; il n'est pas maharajah, et bien moins encore songe-t-il à devenir empereur des Indes orientales. Nini et Zozo, Alice et moi, voilà tout son horizon; ma maison, mon île dont on peut faire le tour en trois heures, voilà son

200 WKNTllHES MFRVRîr.T RUSES

univers; eli hieii, il esl mille fois plus heureux que loi qui travailles, te tourmentes pour arriver à un but cliimériciue, et qui mourras d'une halle tirée par derrière dans (juehiue combat d'avant-f:;:arde, au moment où tu te croiras près de rendre la liberté à cent millions d'esclaves.

— Et tu conclus de là, interrompit Corcoran, que je ferais mieux d'imiter Acajou? Mon cher ami, c'est demander au pommier de donner des prunes. Aujourd huile vin est tiré, il faut le boire.»

Pendant celte conversation, la frégate, dirigée par une main habile et sûre, fendait l'air avec une vitesse que rien ne peut égaler sur la terre, si ce n'est la lumière ou l'éleclricité.

Des bords de la mer Caspienne où elle était parvenue, elle rebroussa chemin vers l'Orient, atteignit en une heure les premières pentes des monts Himalaya, et plana quelque temps au-dessus des montagnes du Thibet, couvertes de neiges éternelles.

Là, comme la réverbération de la neige fatiguait les yeux des voyageurs en même temps que le froid commençait à les gagner, malgré les couvertures et les épais vêtements de laine dont le prévoyant Quaterquem avait eu soin de se pourvoir, la frégate inclina vers le sud et déploya bientôt ses grandes ailes dans la vaste et sombre vallée du Gange, la plus fertile de l'univers.

On voyait le fleuve sillonné dans son cours d'une immense quantité de bateaux à voiles de toutes grandeurs.

Enfin les voyageurs aperçurent de loin Calcutta.

11 était déjà midi, et un soleil brûlant faisait rentrer les animaux et les hommes dans leurs habitations. La ville immense semblait presque déserte. Çà et là quelques groupes d'Indiens couchés à l'ombre des portiques dormaient paisiblement. Mais pas un Européen ne traversait les rues. Les magasins étaient déserts, et la nature entière semblait goûter le repos.

« Regarde le fort William, dit Corcoran. C'est là que sont nos plus redoutables ennemis. Vois le drapeau anglais qui flotte au-dessus de ce palais. Ce drapeau indique le palais de sir Henry Braddock. Pour un palais magnifique et coûteux, que de masures dans cette immense capitale!

— Eh! mon ami, regarde Paris et Londres. Tu rencontreras les mêmes contrastes. »

Pendant que les deux amis philosophaient ainsi, la frégate, poursuivant son vol dans l'espace, s'élançait à tire d'aile vers l'Indo-Chine. En moins de deux heures elle dépassa l'empire Birman, Siam,le pays des Annamites et l'île sombre et volcanique de Sumatra.

« Tu vois aujourd'hui, dit Quaterquem au ma-

202 AVENTriRES MERVEIFXEUSES

harajali.ce (ju'aucun œil humain n'avait vu avant moi. Dans cos vallées immenses où coulent des tknives auprès desquels le Danube et le Kliin ne sont (jue des ruisseaux , l'Kuropéen est un être inconnu. A peine çà et là quehjues pieux missionnaires s'engagent dans ces forêts inextricables où les Siamois eux-mêmes et les Annamites n'ont pas osé tracer des roules. »

Déjà le continent de l'Asie semblait fuir sous les voyageurs immobiles. On aurait cru que les nuages se précipitaient avec une vitesse eflrayante sous les ailes de la frégate. Pour éviter d'être mouillé par leur contact, Quaterquem faisait mouvoir un secret ressort et s'élevait tout à coup à une hauteur prodigieuse; puis, quand le ciel redevenait pur, il redescendait à quatre ou cinq cents pieds de terre.

Enfin le voisinage du grand Océan se fit sentir. Djjà l'almosphcre s'imprégnait d'odeurs salines, et les vents essayaient tantôt d'arrêter, tantôt de précipiter le vol de la frégate. Mais elle, d'un mouvement toujours égal et sûr, fendait sans peine ces obstacles impuissants.

« Ceci, dit Quaterquem, c'est la mer de Chine. Je commence à sentir que j'approche de mes États, car j'ai des États, moi aussi, bien que mon seul sujet (et je ne désire pas en avoir d'autres) soit maître Acajou que voilà. Écoute, maharajah

que tu es. Ceci est le bruit de lOcéan qui se brise contre les rochers de Bornéo. Une belle île, Bornéo ; mais le sultan qui la gouverne a de mauvaises habitudes; il aime la chair fraîche et ne ferait qu'une bouchée de toi et de moi, si l'envie nous prenait d'aborder dans ses États.

— J'ai connu pourtant dans mes voyages, dit Corcoran, un Anglais, M. Brooke, qui est venu s'établir tout près de lui, et pour ainsi dire dans la gueule du monstre, à Sarawak.

— Oui, oui, je sais son histoire. M. Brooke est un très-galant homme qui avait servi la Compagnie des Indes. Ayant fait fortune, il s'ennuya. C'est un misanthrope, à peu près comme moi. Il voulait fuir l'Inde, l'Angleterre et tous les pays civilisés. Idée assez naturelle du reste à un Anglais. Mais tout Anglais a besoin d'être riche et confortable ; or la fortune de celui-là n'était pas inépuisable. Il fréta un petit vapeur de guerre, le munit de vingt canons, comme on prend son fusil pour chasser le lièvre, et vint chasser le Malais dans les mers de la Chine. Regarde au-dessous de toi....

« Depuis la presqu'île de Malacca jusqu'à l'Australie, ce n'est qu'un immense archipel. Il y a là plus d'îles que de cheveux sur ma tète. Or, les Malais qui s'ennuient de tenir compagnie dans soD île au sultan de Bornéo, ont des milliers de

204 AVKNTURKS MERVEILLEUSES

hanjues pontées qui s'eiTil»us(|iient dans lous les coins (le l'arcliipel, et qui alLendent au passage les niarcliands de la ('hine, de l'Anglelerre et des litats-Unis. Ils n'attendent malheureusement pas les nôtres, et pour cause. Il ne passe pas cinquante vaisseaux français, par an, dans ces pa-

rages.

« Brookc, qui est un spéculateur hardi et aventureux, oflrit aux marchands de Singapore de faire pour eux la police de la mer, à condition qu'ils lui donneraient cinquante francs par tête de pirate malais. Le marché fut accepté et scrupuleusement rempli des deux parts,

« Il gagna, dit-on, quelques centaines de mille francs dans ce petit commerce. Sa renommée s'étendit dans l'archipel, et le sultan de Bornéo, qui craignit de fournir à ce philanthrope l'occasion de gagner une prime de plus, lui offrit son alliance et la petite île de Sarawak, où Brooke vit comme un patriarche à cheveux blancs, entoure des bénédictions des peuples. Vois son île et sa maison, qui ressemble à une forteresse, entourée d'un fossé, comme Lille ou Strasbourg. Un de ces jours nous irons lui demander à déjeuner. »

Cependant le jour commençait à baisser.

« Quelle heure est-il? demanda Gorcoran.

— Quatre heures trois quarts. Il est temps d'arriver. Nini, si nous tardions davantage, serait ca-

DU CAPITAINE CORCORAN. 2u-,

pable d'aller se coucher avec monsieur Zozo, el nous souperions mal.... Hop! la frégate! liopl la belle ! En avant ! »

A ces mots, la frégate, qui semblait comprendre les intentions de son guide, bondit d'un élan nouveau dans l'espace.

« Nous allons en ce moment-ci avec une vitesse de trois cent cinquante lieues à l'heure, dit Quaterquem.Si nous rencontrions le sommet de quelque montagne, nous serions brisés comme un verre de Bohême.... Ah! enfin! nous touchons au but. »

Au même instant, la frégate s'arrêta si brusquement, que les trois voyageurs faillirent passer par-dessus le parapet.

« C'est la faute d'Acajou, dit Quaterquem. Par trop d'impatience de revoir Mme Nini et le jeune M. Zozo, il a arrêté tout à coup la machine, et nous avons failli vider les étriers.... Patience, maître Acajou. Il s'agit, avant tout, de ne pas se casser les jambes. »

Au même instant, deux cris se firent entendre :

« Acajou, massa Quaterquem!... Papa! »

C'étaient Nini et Zozo qui accouraient.

L'île de Quaterquera.

Je ne dirai pas que Nini était la plus belle personne de l'île Quaterquem ; ce ne serait pas assez dire, puisqu'elle était seule en l'absence d'Alice. J'irai plus loin, et je proclamerai que Nini était d'une beauté admirable. 11 est vrai qu'elle avait la peau noire, mais d'un si beau noir! et les dents étaient si blanches! Le nez était un peu camard, il faut l'avouer, mais si peul et les yeux étaient si beaux, si noirs, si pleins de tendresse et de douceur 1 Les lèvres étaient ujn peu épaisses Pourquoi non? Aimez-vous mieux les lèvres pincées et serrées qu'on voit sous le nez de tant de Françaises et qui n'indiquent pas, je le crains, une grande bontù de caractère?

20S AVENTUUKS MKUVKILLKUSES

Naturellement, tout le reste de la personne était aiiniirablement moulé. Phidias lui-même, qui était, dit-on, un connaisseur, n'aurait jias trouvé mieux.

La beauté de Nini était d'autant plus frappante, qu'elle n'avait pas surchargé sa personne d'ornements superflus.

Si l'on excepte un collier de corail, des pendants d'oreilles d'un grand prix, une dizaine de bagues placées indifTércmment aux pieds et aux mains, et quatre bracelets qui entouraient les bras et se faisaient voir au-dessus des chevilles, Nini n'avait rien sacrifié à la vaine gloire. Elle n'avait ni corset, ni crinoline, ni bottines, ni brodequins, ni souliers, ni sabots, ni bas, ni pantoufles, mais elle était vêtue d'une robe de soie rouge qui faisait son prgueil et le bonheur d'Acajou.

Une seule chose lui manquait: c'était un anneau d'or dans son nez, et Acajou déplorait, comme elle, que massa Quaterquem et maîtresse Alice n'eussent pas voulu permettre cet ornement indispensable à la beauté.

Monsieur Zozo, âgé de deux ans à peu près, avait la couleur et la grâce de sa mère, à qui il ressemblait trait pour trait. C'était déjà un luron, fort hardi, qui criait comme un homme et plus qu'un homme, qui mangeait comme un loup, qui faisait claquer son fouet comme un postillon, qui léchait toutes les casseroles, et qui se rendait

Kini et Zozo. (Page i08.)

utile autant que possible en cassant les plats, les verres et les assiettes.

Du reste, un charmant enfant.

Ses vêtements, moins compliqués que ceux de sa mère, consistaient en une chemise courte qui laissait à nu ses jambes et ses épaules, — et un mouchoir de poche cousu par Mme Nini à la chemise de son fils, afin qu'il ne put pas perdre l'un sans l'autre.

Du reste, Zozo se mouchait plus volontiers avec la manche de sa chemise qu'avec son mouchoir; mais enfin, le mouchoir étant là, le principe était sauvé.

Nini et Zozo firent aux voyageurs laccueil le plus joyeux et le plus empressé. Nini se jeta dans les bras d'Acajou et Zozo dans les jambes de Quaterquem.

« Ohl massa Quaterquem! s'écria Nini, nous bien heureux de vous revoir. Nini s'ennuyer beaucoup loin de maîtresse Alice.

— Et de moi? demanda le pauvre Acajou.

— Ohl toi parti, bon débarras, » dit Nini en riant de toutes ses forces.

Mais sa figure joyeuse démentait ses paroles.

« Maîtresse Alice ne reviendra pas avant huit jours, dit Quaterquem. Nini, prépare-nous le souper, et fais de ton mieux pour contenter le maharajah. »

212 AVENTURES MERVEILF-EUSES

En même temps OuaLeniuem emmena son ami ilans le jardin, |>our lui montrer les arbres qu'il avait j)lanlés.

« Acajou, dit Nini, qu'esl-ce que maiiarajaii?

— iMaharajah? répondit Acajou en se grattant la tète; maliarajah? Acajou bien eml)arrassé. Mali arajah, grand prince, riclie, puissant, faire couper têtes à volonté et empaler tout le monde. »

A cette description terrible du maliarajah, Nini commença à trembler de frayeur.

« Mais, dit-elle encore, qu'est-ce qu'empaler?»

Ici Acajou (it le geste d'asseoir un homme' sur un pieu pointu, ce qui lit beaucoup rire Zozo et calma un peu la frayeur que lui causait déjà le mot de maharajah.

Cependant Quater([uemet Corcoran visitaient la maison du haut en bas, ce qui n'était pas bien diflîcile, car elle ne se composait que d'un rez-dochaussée flanqué de deux pavillons à ses extrémités, et d'un grenier.

« La cuisine est commode et vaste, comme tu vois, disait Quaterquem. Ce n'est pas moi qui l'ai établie, c'est le révérend Sraithson. Aux nombreux fourneaux dont elle est pourvue, on devine que mon vendeur et sa famille étaient doués d'un vaste appétit. Ceci est la chambre d'Alice. Gomme le révérend n'attendait pas de visites, il n'a pas pris la peme de construire un salon, quoique, Dieu mer-

DU CAPITAINE GORCORAN. 213

ci, la place ne manquât pas. Si tu viens t' établir ici, nous ferons un parloir, car Alice, qui est Anglaise de la tête aux pieds, ne me pardonnerait pas d'introduire, même en son absence, un gentleman, fût-ce mon meilleur ami, dans sa chambre à coucher.

« De l'autre côté de la cuisine est la salle à manger. Vois ces dressoirs et ce bufTet: ne dirait-on pas qu'ils ont été sculptés pour Catherine de Médicis par un artiste florentin? Eh bien, ils n'ont coûté au révérend, mon prédécesseur, que la peine de les ramasser sur la plage. Ils proviennent de quelque navire inconnu qui les portait sans doute à Melbourne ou dans quelque autre ville australienne.

« Dans le pavillon de droite est ma bibliothèque Viens voir cela. C'est un magnifique fouillis de volumes de tous les temps, de toutes les langues etde toutes les nations. Tu pourrais y faire, toi qui serais bibliophile si tu n'étais maharajah, des découvertes précieuses.

— Voyons cela, » dit Corcoran avec empressement.

La pièce qui servait de bibliothèque était de beaucoup la plus grande de toute la maison.

Cinquante mille volumes environ garnissaient les rayons de bois de chêne. Naturellement, ces livres de toute origine étaient écrits dans toutes

214 AVKNTUUr<:S MKUVEILLKUSES

les langues; mais le français et l'anglais dominaient. On voyait là, rangés dans un ordre parlait:

Dix-huit exemplaires de Shakspeare;

Douze exemplaires d'Homère (deux en grec, trois traductions anglaises, cin*} traductions françaises et deux allemandes);

Soixante-quinze volumes du Musée des Familles;

Vingt-trois exemplaires de Don Quichotte de la Manche ;

Puis des romans sans nombre de WaUer Scott, d'Alexandre Dumas, de Paul de Kock, de George Sand, et de quelques contemporains plus jeunes que je ne nommerai pas ici, alin d'épargner leur modestie.

Mais de tous les auteurs morts ou vivants, celui qui paraissait obtenir le plus grand et le plus incontestable succès, c'était (pourquoi le nier, puisque les lecteurs de toutes les nations le proclament?) M. le vicomte Ponson du Terrail. I.a Bible seule le dépassait. Encore fallait-il remarquer que presque tous les exemplaires de la Bible étaient anglais, et qu'un Anglais digne de ce nom ne voyage guère sans sa Bible.

« A parler franchement, dit Quaterquem, mon mobilier est un vrai bric-à-brac amassé à force de patience par mon prédécesseur. La seule chose qui soit vraiment à moi dans ce mélange singulier

d'objets de toute espèce et de toute origine, c'est ce que je vais te montrer.... Acajou I »

Le nègre accourut.

« Laisse là Nini et Zozo, qui goûteront bien les sauces sans toi. Va seller Plick et Plock. Le maharajah veut faire un tour de promenade avant le coucher du soleil. »

Acajou disparut et reparut presque aussitôt.

« Plick et Plock attendent massa Quaterquem,» dit-il.

C'étaient deux beaux petits chevaux de race shelandaise, un peu moins grands que des ânes, mais d'une vitesse, d'une vivacité et d'une beauté de formes vraiment admirables.

Corcoran félicita son ami.

't J'aurais volontiers apporté dans l'île des chevaux arabes ou turcoraans, répliqua Quaterquem, mais ma frégate n'est pas encore assez bien aménagée pour cela. C'aurait été trop d'embarras. »

Malgré leur petite taille, Plick et Plock étaient de vaillants coureurs, et sur la pelouse de Chantilly on aurait eu peine à trouver leurs égaux, aussi, en moins d'un quart d'heure ils arrivèrent à la pointe méridionale de l'île, et les deux promeneurs mirent pied à terre auprès d'un belvédère, situe sur une colline très-élevée qui dominait l'île tout entière.

Us montèrent au sommet du belvédère, et Qua-

21(^ AVKNTUHliS Ml-UVKH.I.vaîSKS

t(»r(juem montrant la ruer (]ui paraissait paisible:

« Tu vois, dit-il, ce léf^cr remous qui va doucement languir et expirer sur le sable au pied de la falaise; c'est le gouflre dont je t'ai parlé. Ce soir, on dirait un lac d'buile; c'est que nous sommes au moment où la temj)êle est apaisée. Dans une demi-heure elle va recommencer. Les vagues reflueront vers la haute mer et s'engouffreront dans un vaste entonnoir que tu pourrais distinguer parfaitement d'ici. ^

« Tourne-toi maintenant, et regarde à ta gauche. Voici mes orangers, mes bananiers et mes citronniers. Voici mes champs et mes prairies, car j'ai de tout dans mes étables, des moutons, des bœufs, des vaches, des poules, des dindons, des cochons surtout; c'est le fruit principal du pays.... Mais tu ne me dis plus rien, maharajah! à quoi rêves-tu?

— Je rêve, ditCorcoran, au dîner que Mme Nini doit être en train de nous préparer. Cette vallée que tu me montres est délicieuse. Le ruisseau qui coule sous les arbres, entre ces rochers de granit, est limpide et profond. La colline boisée l'abrite contre le vent qui vient de la mer; ta maison complète admirablement le paysage; enfin tu dois être heureux ici, et je sens que je serais heureux avec ma chère Sita sous ces ombrages; mais le

moment n'est pas encore venu. Se reposer avant la tin du jour est une lâcheté. Par un rare bonheur j'ai peut-être entre les mains le moyen de délivrer cent millions d'hommes, et j'irais m'enfermer dans ta joyeuse abbaye de Thélèmel Non, par Brahma et Vichnou, ou je vaincrai ou je périrai, et si la Providence me refuse également la mort et la victoire, eh bien, je ne dis pas non : peut-être... En attendant, allons dîner, car le rôti brûle et la nuit tombe. »

Corcoran ne se trompait pas. En arrivant il aperçut Acajou qui rôdait d'un air inquiet pour avertir que le dîner était servi et que Nini commençait à s'impatienter.

En un clin d'œil Plick et Plock, dessellés, débridés, s'échappèrent au galop dans la prairie. La beauté du ciel, la douceur du climat, l'absence des voleurs et des bêtes féroces étaient tout danger à cette liberté.

En entrant dans la salle â manger, le maharajah fut étonné de l'élégance et de la beauté du service. On ne voyait partout que vermeil, or, argent, ivoire et vieux Sèvres. Tout cela était marqué des initiales les plus diverses. On y trouvait de tout, — jusqu'à des couronnes de comte, de duc et de marquis.

Le dîner était abondant et varié, les sauces exquises. Corcoran en fit la remarque et félicita Nini-

'218 A VKNTUUES MEU VEILLEUSES

"< Ceci n'est rien auprès des conserves, dit Ouater(}uem. Tout ce (jue l'univers produit de jilus exquis arrive en abondance sur nos côtes par l'invariable chemin du naufrage. J'ai des montagnes de jambons de Ileims et de viandes de toute espèce. J'ai lini par ne plus même ramasser ce bulin encombrant. Acajou a ordre de ne plus faire collection que de vin et de livres. Ma cave et ma hibliotlièque sont, grâce à l'Océan, les plus belles de l'univers. Les vins surtout sont exquis. Tu com])rends bien qu'on ne se donne pas la peine d'envoyer de la piquette en Australie ; la marchandise ne vaudrait pas le prix du transport. Quant à rapporter tout cela aux propriétaires , outre que je ne sais à qui ces trésors appartiennent, ma frégate n'est pas assez bien outillée pour me permettre de me montrer si généreux. Tout ce qu'elle peut transporter ne va pas au delà du poids de deux mille cinq cents ou trois mille kilogrammes de poids utile. Le poids mort est de quinze cents kilogrammes. C'est te dire que mon outillage sera perfectionné avant peu.... Comment trouves-tu ce vin-là?

— Excellent.

- Mon ami, c'est du vin de Constance de l'an née 1811. Je n'en ai que vingt-cinq bouteilles, mais j'ose dire que tous les rois de l'univers se coaliseraient inutilement j our t'en faire boire de

'Wi ^i'uli'

pareil. Il y a quinze ans qu'il est dans l'île, étant arrivé en même temps et par la même voie que le révérend Smithson. Mais ce constance n'est rien encore auprès d'un certain vin de Champagne dont je ne connais pas l'origine, mais dont j'ai, Dieu merci, abondante provision. A coup sûr, Jupiter et Bouddah, s'ils savaient ce que c'est, descendraient sur la terre pour trinc^uer avec moi. »

Ainsi buvant, fumant et causant librement, fenêtres ouvertes, doucement caressés par la brise et par le bruit des vagues, les deux amis sentirent enfin leurs paupières s'appesantir. Voyant que Corcoran ne l'écoutait plus qu'à peine, Quaterquem le conduisit lui -ciême à la chambre qui lui était destinée.

« Voici des bougies, dit-il, et des livres, si tu veux lire. Voici de la limonade, si tu veux boire. Voici de l'encre et du papier, si tu veux écrire un poëme épique. Bonsoir, oublie tes sujets, tes ennemis, tes projets, ta diplomatie et tout ce qui te donne l'air si préoccupé. Tu es sous le toit d'uD ami. Dors en paix. »

Et il sortit sans fermer la porte.

A quoi bon? Quel ennemi avait-il à craindre?

Puis il se coucha lui-même et s'endormit du plus profond sommeil.

222 AVhWTUHKs .mm;\ i:ii.M.;i;sKS ktc.

Acajou. Nini al Zozo ronflaionl de toutes leurs forces. Dans cotte île bienheureuse personne n'avait d'insomnio.

as>i^

Rêve du maharaja.

Vers trois heures du matin, Corcoran fut tiré de son sommeil par un rêve épouvantable....

Gomme il n'en a donné les détails à personne, pas même à Quaterquem, son plus intime ami, nous serons forcé de garder le secret comme luimême ; mais il fallait que ce rêve fût bien rempli de funestes pressentiments, car, dès le point du jour, le maharajah se leva et alla éveiller son ami.

Quaterquem ouvrit un œil, étendit les bras en bâillant et dit :

« Eh bien, qu'est-ce?

— Partons.

— Comment ! partir? Tout le monde dort, Acajou ronfle, et moi-même, je....

22k AVENTIIHKS MKIlVKH.LKlJSES, ETC.

— Alors je vais i)arlir seul.

— Sansilejeuiior?... Niiii nu Le le pardonnerait pas.

— Déjeunons, s'il le laul, jjour obéir à Nini; mais souviens-toi que je dois être à Bhagavajjour dans l'après-midi. J'ai le pressentiment qu'un aifreux danger nous menace. Que le déjeuner soit prêt dans cinq minutes et la frégate dans un quart d'heure. »

Ce qui fut fait.

Mme iNini, très-satisfaite des présents que Oorcoran lui faisait (deux châles du cachemire le plus pure, qui avaient appartenu à la sultane favorite de Tippoo Sahib), se jeta dans les bras d'Acajou, qui monta dans la frégate en grognant de toutes ses forces, non sans avoir embrassé Zozo, qui se frottait les yeux avec ses deux j)oings, et qui sanglotait comme si son [icre avait dû être fusillé cinq minutes plus tard.

Grande conversation de Loviigon et de Garamagril avec le puissant Scindiali.

Cependant Sita faisait de son mieux les honneurs de son palais à la belle Alice.

Elles allaient toutes deux en palanquin, sous ia garde d'Ali et suivies d'une nombreuse escorte, chasser et se promener dans la forêt. Comme par bonheur Sita était brune, tandis qu'Alice était blonde, et comme aussi il n'y avait personne pour les regarder (j'entends qu'il n'y avait que des tnoricauds), elles n'étaient point rivales, et la beauté de l'une faisait merveilleusement valoir celle de l'autre. De là, en quelques heures, une amitié touchante et cordiale.

Sougriva, chargé du gouvernement en l'absence (lu maharajah, s'acquittait très bien de ses fonc-

226 AVENTURES MKHVKII.LKUSES

lions difliciles. Dcjà. suivant l'ordre de son maître, il venait .l'envoyer l'ordre ù tous les zthiiindars et à tous les députés de se réunir àllhaf^avapour. Comme il s'attendait chaque jour à recevoir la nouvelle de l'atlacjue des Anglais, Corcoran avait voulu convoquer son parlement mahratte, afin de lui demander son appui dans la guerre qu'il allait soutenir.

A vrai dire, r,orcoran ne comptait pas beaucoup sur le courage de son parlement ou de ses soldats; mais le parlement lui était utile (à ce qu il croyait) pour intimider les traîtres, car, il se souvenait toujours des révélations qu'il avait lues dans la dépêche adressée [)ar Dwubleface à lord Henri Braddock.

Du reste, avec l'aide de I.ouison, la liille lui paraissait presque engagée à égales forces. Louison valait une armée. Malheureusement Louison était mariée au seigneur Garamagrif. Louison ay.ail un (ils, le jeune Moustache. Louison, devenue mère de famille, avait d'autres intérêts dans la vie, d'autres amis et d'autres ennemis que Corcoran. Grave sujet d'inquiétude.

On se souvient aussi que la paix avait toujours été l'ort chancelante entre Louison, Garamagrifet Scindiah.

Garamagrif, rallié à grand'peine, était toujours le tigre orgueilleux, sauvage et redoutable que

nous avons connu. Il n'avait pas oublié ses anciennes querelles avec Scindiah et ce fameux caillou qui avait laissé sur sa queue une si désagréable cicatrice. Or Garamagrif était très-justement fier de sa beauté ; et bien que Louison eût essayé de le consoler en attestant qu'il était plus beau que jamais, il ne s'en faisait accroire et ne cherchait qu'une occasion de se venger.

L'absence du maharajah fut cette occasion, et Garamagrif, qui craignait par-dessus tout la colère de Gorcoran, résolut de satisfaire sa vengeance pendant que le maître et Sifflante, sa bonne cravache, n'étaient pas là. De son côté, Louison, rancunière comme toutes les personnes de son sexe, ne jugea pas à propos de l'en détourner.

Quant à Scindiah, toujours sage, prudent et réservé dans ses actions, comme dans ses discours, il s'apercevait bien des mauvaises dispositions de ses compagnons, mais il ne soufflait mot regardant du coin de l'œil, s'attendant à tout, e* se préparant à leur donner une leçon dont ils se souviendraient longtemps.

Les cœurs étant ainsi aigris, et personne n'ayant assez de crédit et d'autorité pour imposer aux deux tigres et à l'éléphant, la querelle éclata de la manière suivante.

Le jour même où Gorcoran et Quaterquem quittaient leur île par le chemin des airs, vers quatre^

heures et demie du soir, — ou peut-être cinq heures, — Alice et Sita revinrent de la pronfienade portées par le puissant Scindiah, (jui marchait d'un pas lent et lourd, mais sur et majestueux, et qui les déposa dans la grande cour intérieure, au pied de l'escalier du palais d'Ilolkar.

A peine étaient-elles rentrées, lorsfju'un rugissement, qui ressemblait à un éclat de rire (mais rire de tigre, ce rire qui fait trembler les lions), éclata derrière Scindiah.

Garamagrif le désignait ainsi aux moqueries de Louison, et tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, regardaient le bon éléphant avec une curiosité maligne et méprisante.

Le rugissement de Garamagrif (autant du moins qu'on peut en juger i)ar le peu qu'on connaît de la langue des tigres) signiOait à peu près ceci :

« Louison, regarde-moi ce gros colosse. As~tu rien vu de plus laid, de plus bête et de plus mal bâti? Aussi tout le monde s'en moque. On lui met sur le dos les charges les plus pesantes. Les ânes eux-mêmes, qui n'ont pas une grande réputation d'intelligence, refusent quelquefois d'obéir; mais celui-ci, fier et heureux, se dandine comme un marquis, el il n'a même pas la grâce d'un charbonnier. Pouah! la vilaine bête! »

A quoi Louison répondit dans sa langue :

€ Ami Garamagrif, je reconnais dans ce por-

trait peu flatteur ton esprit mordant et juste. ïu as le coup d'oeil précis. Ce pauvre Scindiah est fait comme un bloc taillé à coups de haciie. Sa peau est sale comme celle du crapaud. Sa tête est lourde, son ventre énorme comme celui d'un banquier trois fois millionnaire ; ses jambes sont si courtes, qu'on croirait qu'il les a changées au vestiaire et qu'à la place de celles que la nature lui a données, il a emprunté celles d'un cochon siamois ; il ne se lave jamais, aussi est-il plus sale qu'un babouin ; ma foi, je ne sais pas quelle est l'éléphante en peine de placer ses afTect.ions qui voudra jamais de lui. »

Scindiah, voyant que la conversation commençait ainsi, s'étendit à terre sur ses quatre pattes, et, d'un air indolent, fermant à demi les yeux, prêta l'oreille aux compliments que le seigneur Garamagrif et son épouse lui prodiguaient.

« Ce qu'il y a de pire, continua Garamagrif, encouragé par le calme apparent de son ennemi, c'est que ce gros butor n'est pas seulement idiot, hideux et gourmand, il est encore plus lâche. Regarde-le : il entend bien tout ce que nous disons. Vois s'il ressentira l'outrage comme un gentilhomme de bonne race, qui sait tirer l'épée et défendre son honneur.

— Mais, dit Louison, de quelle épée veux-tu qu'il se serve? à moins que par son épée tu n'en-

230 AVENTIIRKS MERVEILLEUSES

leiules ce nez piodigiuux (jui est si long, si Ion}?, qu'on pourr.iit on Oiirc un pont jiour passiT le Gange.

— Pour conclure, Scindiali n'est qu'un pleutre.

— Un lâche, ajouta Louison. Et pour preuve, je vais sauter par-des.sus, et je parie (|u'il n'osera rien dire.

— Bravo 1 saute. »

Louison fit le saut, comme elle l'avait dit.

Scindiali ne remua pas plus que s'il avait été de granit ou de marbre.

« Parbleu ! rugit Garamagrif, il ne sera j/as dit que tu auras fait mieux que moi. Tu as franchi Scindiah en large; moi, je vais le franchir en long. »

Et, prenant son élan, il sauta de la queue à la tète.

Mais cette idée ne fut pas aussi heureuse que celle de Louison, car Scindiah, voyant ie tigre bondir en l'air, allongea sa trompe par un mouvement si prompt et si adroit, qu'il le saisit au passage, l'enleva malgré ses griffes et le lança sans effort jusqu'à la hauteur du second étage du palais.

A cette vue, Louison poussa un rugissement si terrible, que Sita et Alice, en l'entendant, frémirent de frayeur.

« Séparez-les I » s'écria Sita.

Mais personne n'osait s'approcher.

Seul, le petit Rama, fils de Corcoran, qui jouait sur le tapis avec son ami Moustache, voulut descendre et rétablir la paix; mais Sita le retint.

Quant aux serviteurs du palais, ils tremblaient de tous leurs membres et fermaient soigneusement les portes.

Le premier rugissement de Louison fut suivi d'un second, plus formidable encore. Garamagrif, enlevé par la trompe de Scindiah jusqu'à la hauteur du second étage, avait espéré du moins mettre enfin pied à terre et prendre sa revanche; mais Scindiah ne le permit pas.

A peine fut-il revenu à portée de sa trompe, que l'éléphant le rattrapa et le lança en l'air une seconde fois; puis, s'adossant au mur du palais, pour que Louison ne pût pas l'attaquer par derrière, il continua de jongler avec le malheureux tigre, dont les rugissements furieux fendaient l'âme des personnes sensibles et déchiraient les oreilles des spectateurs les plus indifl"érents.

Louison ne resta pas inactive, et, comme font les grands capitaines, essaya de tourner l'ennemi.

Mais Scindiah ne la perdait pas de vue et veillait soigneusement sur ses flancs; et quant à ses derrières, grâce au mur auquel il était adossé, il se croyait en sûreté.

232 AVKNTUHES MKRVKILLKdSES

Pendani (|ue liOuison faisait son plan de bataille, les riif;issemenls de Garamagrif redoublaient. 11 senihlaiL dire :

« Vas-tu me laisser périr? »

Enlin elle se décida, prit son élan, lit une feinte sur la gauche; puis, d'un bond, elle tomba sur le cou de Scindiah et commença à lui déchirer l'oreille droite.

Ce fut au tour de Scindiah de crier et de se lamenter. Il laissa tomber Garamagrif à terre et voulut saisir Louison, mais Louison ne lâchait pas prise, et Garamagrif, redevenu libre def ses mouvements, quoique un peu écloppé par sa chute, saisit à son tour l'autre oreille et commença à la mordre à belles dents.

Scindiah, fou de douleur et de rage, aveuglé par le sang qui coulait jusque sur ses yeux, étourdi par les rugissements féroces des deux tigres, perdant même la conscience de ses actions, galopait au hasard dans la cour. C'était un spectacle effrayant.

Enfin, ne jiouvant avec sa trompe les saisir tous les deux à la fois et ne sachant par qui commencer, il se roula par terre et chercha à les écraser sous son poids.

Louison, trop agile et trop adroite pour se laisser prendre à ce piège, abandonna sa proie, et Garamagrif lui-même, quoique plus acharné, sen-

DU CAPITAINE GORCORAN. 233

tant craquer ses os à chaque mouvement de l'éléphant, lâcha prise.

Il y eut alors une courte trêve.

Chacun avait de nouvelles injures à venger et voulait porter le dernier coup.

Scindiah reprit promptement son poste de bataille et s'adossa encore au mur; mais un nouvel ennemi se présenta, qui vint aggraver sa triste situation.

C'était le tigrillon de Rama, le jeune Moustache qui, de la fenêtre du premier étage, voyait tout le combat et qui, retenu à grand'peine par Rama, avait cru le moment venu de secourir son père et sa mère.

Au moment où Scindiah s'attendait le moins à recommencer la lutte et essuyait en silence, avec sa trompe, le sang qui coulait de ses oreilles, Moustache sauta sur le derrière de l'éléphant et essaya d'enfoncer ses griffes et ses dents dans la cuirasse épaisse qui protégeait son ennemi.

Cette tentative ralluma la fureur de l'éléphant, qui saisit le malheureux Moustache et le lança contre le mur avec une telle force, que si Louison, toujours attentive, n'eût pas été là pour ressaisir à la volée son nourrisson, c'en était fait, hélas! de sa postérité.

Le combat recommença, furieux; mais Louison, occupée de modérer l'impétuosité du jeune

23k AVKNTDHKS MHHVKlLIjaiSES

Mouslaclic, ne mont rail, |)lus le niônie acharnement.

Onant à Scindiali, sa colère était au comble.

11 y avait dans la cour une énorme barre de fer qui fermait la j)orte extérieure du palais. Scindiali. négligeant le soin de sa sûreté et ne pensant qu'à sa vengeance, arracha cette barre d'un puissant effort et en porta un coup terrible à Garamagrif, qui lui rongeait en ce moment le dos avec ses dents et ses griffes.

Le coup fut tel, que le tigre eut la queue écrasée et presque séparée du corps. Cette 'belle queue, alternativement blanche et noire, dont il était si justement fier, pendait désormais comme un poids inerte. Louison en poussa un rugissement de colère et recommença le combat pour son compte.

Mais, au moment où la fureur des deux partis semblait ne pouvoir s'éteindre que dans le sang de l'ennemi, Alice et Sita, qui regardaient les combattants avec une frayeur facile à comprendre, poussèrent un cri de joie :

« Les voilà 1 les voilà ! »

Presque au même instant la Frégate s'abattit dans la cour avec une promptitude effrayante. Gorcoran mit pied à terre, devina tout, saisit Sifflante, sa cravache, ou, comme il l'appelait quelquefois, son juge de paix, et en cingla un coup

sur le dos de Garamagrif, qui avait ressaisi Scindiah par l'oreille.

Garamagrif lâcha aussitôt son adversaire, et, poussant un rugissement, il regarda Gorcoran avec des yeux pleins de fureur, comme s'il avait voulu le dévorer.

Mais le maharajah le regarda à son tour d'un air qui fit rentrer en terre le pauvre Garamagrif. Épuisé, couvert de sueur, tout sanglant, il vint se rouler sur le sol aux pieds de Gorcoran.

Celui-ci chercha Louison,et s'il l'avait aperçue, il est probable qu'elle aurait eu, elle aussi, une petite conversation avec Sifflante ; mais elle avait eu le bonheur de voir venir Gorcoran et l'esprit de sauter aussitôt à terre; de sorte qu'elle s'avança d'un air modeste et doux, comme une jeune pensionnaire qui vient embrasser son papa au parloir.

Mais il lui jeta un regard sévère :

« A bas, LouisonI à bas! Vous êtes indigne de ma confiance! Comment! je vous laisse la garde de mon royaume, de ma femme, de mon enfant, de mes trésors, de tout ce que j'ai de plus précieux au monde, et le premier usage que vous faites de votre liberté est d'étrangler Scindiah! »

Louison, honteuse d'une réprimande si bien méritée, baissa les yeux.

236 AVKNTUKKS MKRVEILLEIJSES

« C'est elle qui t'a clierclié (jnerelle. mon pauvre Scindiali, n'est-ce pas? » dit Corcoran.

Scindiali abaissa sa tronijje aflirmativement.

« (lonsole-toi, mon gros ami, je te rendrai justice.... Et comment a commencé la querelle? »

Ici Scindiali lit avec sa trompe divers mouvements pour indiquer qu'on avait voulu se moquer de lui et qu'il n'était pas éléphant à le souffrir.

« C'est bien, dit Corcoran. Garamagrif passera (Jeux jours au cachot. Toi, Louison, tu seras aux arrêts pour cinq jours. »

Garamagrif essaya d'abord de résister, mais la vue de Sifflante le réduisit bientôt à l'obéissance, et on l'emmena sans tarder dans les cachots de la citadelle, comme un prisonnier de guerre.

Cette aflaire importante réglée, lemahajarah et son ami montèrent au premier étage du palais et rendirent compte à la belle Sita et à son amie des incidents du voyage. Comme il achevait son récit, on annonça l'arrivée de Sougriva. Il était fort ému.

« Seigneur maharajah, dit-il, un grand malheur nous arrive.

— Qu'est-ce que je te disais ? s'écria Corcoran en se retournant vers son ami.... Ohl mon pressentiment de ce matin ! »

l'uis, [irenant à part Sougriva

«Qu'est-ce? dit-il.

— Seigneur, répliqua Sougriva, nous sommes trahis. La flottille anglaise remonte la Nerbuddah soutenue par un corps de quinze mille Anglais et Gypayes. Le général Barclay doit, avec son armée, se joindre à celle-ci sous les murs de Bhagavapour.

— Oh! pour Barclay, il y a peu de chose à craindre. Quanta l'autre., rien n'est perdu. On la donc laissé avancer sans le combattre ?

— Seigneur maharajah, le zémindar Uzbek et une partie du corps qu'il commandait ont passé

' du côté des Anglais.

— Par le Dieu vivant! s'écria Corcoran après un moment de réflexion, je les tiens. Garde ces nouvelles pour toi. Je veux que Bhagavapour apprenne en même temps la trahison et le châtiment. Fais seller mon cheval et préparer mon escorte. Toi, reste ici. Je pars. J'ai assez fait le maharajah; je vais faire maintenant le capitaine Corcoran, et j'espère que tout le monde, — amis et ennemis,— me reconnaîtra. »

Départ.

Quand Sougriva fut parti :

« Eh bien, mon cher ami, dit Quaterquera, que s'est-il passé? As-tu quelque nouveau Barclay à combattre ? Le premier me semble assez vigoureusement éconduit pour ne pas revenir de sitôt à la charge. *

— Gomment! vous avez battu le fameux général Barclay, le héros de Lucknow? demanda Alice.

— Et si bien battu, dit Quaterquem, qu'il doit galoper en ce moment sur la route de Bombay. »

Et il raconta l'incendie du camp anglais. Mais il ne reçut pas de sa femme les applaudis- «îements qu'il croyait avo'r mérités. Alice se mon-

240 AVENTURES MERVEIIJ.EUSES

Ira même tros-ollVnsée (|ii'il «m'iI pris iiarl à cctto allai re.

« Ma foi, reprit Quatenjuem, je suis resté neutre. C'est Corcoran et ce démon de Haher qui ont tout fait. Je me suis contenté de leur prêter ma voiture.

— Eh bien, cher bien-aimé, dit Alice, s'il vous arrive encore de prêter votre voiture comme vous dites, je vous laisserai seul dans votre île et je retournerai en Angleterre par le plus prochain steamer.

— Diable! lit Quaterquem, on ne peut même pas rendre le plus petit service à un ami sans que les femmes s'en mêlent. Je te promets de ne plus me mêler de rien. »

Moyennant cette promesse, il eut sa grâce; et Corcoran, toujours hospitalier, malgré la sortie qu'Alice venait de faire, lui fit ses adieux avec autant de cordialité que si elle eût poussé Quaterquem à le secourir. *

Sita offrit à sa nouvelle amie un collier de diamants d'un prix inestimable. Il avait appartenu à la célèbre Nourmahar, qui fut pendant trois générations la plus belle femme de tout l'Hmdoustan, et il avait été conquis par le bisaïeul d'Holkar sur le petit-fils de Nourmahar.

Alice se défendit quelque temps de l'accepter, quoiqu'elle en brûlât d'envie; mais la générosité

Elle embrassa Sila avec une tendresse vériLalilc (Page 243.)

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