‹ Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au CongoChapitre 10 sur 27 · L'HIPPOPOTAME · texte numérisé non relu

L'HIPPOPOTAME

Nicaise raccommode ses vêtements.— Les raunitious dimiDucnt. — Réunion de crocodilos. — Une famille d'hippopotames. — Vas d'imprudence — L'affût. — Une première balle. — Lamphibic se rebiffe. — Steeplechase palpitant. — Saut périlleux forcé. — Dangereuse chute. — Les projectiles font leur effet. — De l'autre côté de la rivière. — Obligé de remonter vers un rapide. — Un quartier d'hippopotame, — Rôti succulent. — N'bambi et serpentaire. — Ou revient à l'hippopotame tué. — Une paire de pigargues. — Cuisine de précaution. — On se décide à repartir. — Un spizaëte belliqueux. — Pierrot passe un mauvais moment. — Un coup de sabre opportun. — Consolations et soins à Pierrot. — Halte. — Seront-ils sauvés?

Pierrot, chez qui la voix du ventre reprenait vite le dessus, gratta son maître avec la patte, le tira par la manche, en ayant l'air de lui dire : « JNous aurons toujours le loisir de nous confire dans notre malheur; cherchons à rattraper notre déjeuner qu'on nous a volé; songeons au solide; nous donnerons libre carrière à nos regrets au dessert. »

— Tu as faim, lui répliqua Narcisse. Pauvre ami, ce n^est pas un voyage d'agrément que tu fais là. Encore, si nous découvrions à l'horizon un port de salut quelconque! Ah! nous avons la guigne.

Les larmes aux yeux, il ôta ses vêtements et s'efforça de les raccommoder, en attachant leurs déchirures avec de minces tiges de lianes qu'il coupa le long du stipc du premier arbre venu; puis il alla prendre im bain dans la

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rivière, pour calmer l'inflammalion de ses ecchymoses et de SOS pinçons.

Cela fait, il se rhabilla, décidé à doubler les étapes afin d'atteindre plus vite un village d'indigènes qui, d'après ses calculs, devait être un village soumis à la domination portugaise, car il s'imaginait qu'il ne s'était écarté ni de la direction du nord-ouest ni du littoral de l'Océan.

Il lui restait cent cinquante cartouches, qu'il gardait avec un soin particulier; il se promit de ne point les gaspiller et de ne tirer que le gibier qu'il se croirait certain d'abattre, de façon à allonger, le plus possible, les importantes ressources de diverses natures que lui procurait son fusil, et, en dépit de ses souffrances et de la chaleur, il repartit en suivant le cours d'eau, que Pierrot explorait prudemment.

Le paysage, accidenté et boisé, montrait une richesse inouïe de végétation; le jasmin, les cannoiliers sauvages, les palmiers abondaient partout; les cotonniers se montraient auprès des tamariniers et des cèdres; mais à ces beautés naturelles, le pharmacien et son caniche eussent préféré le moindre bifteck d'antilope.

A trois heures, Narcisse n'avait pas encore eu l'occasiou d'envoyer du plomb, même à un canard, quand à l'entrée il'un bassin que formait la rivière en sortant d'un rapide liux berges escarpées et rétrécies, il revit, sur un îlot de sable, les crocodiles.

Trente-trois de ces monstres, couchés à plat ventre, les uns à côté des autres, se chauffaient là au soleil.

Les déranger eût été dangereux; Narcisse le comprit et s'appliqua à passer inaperçu devant eux.

L'étroit sentier qui bordait la rive s'infléchissait à la hauteur de l'îlot et, tournant un rocher, descendait dans un marécage que longeait une haie serrée do tamariniers, laquelle ourlait une forêt.

Narcisse et son caniche continuèrent à le suivre parce qu'ils n'avaient pas le choix des chemins, mais après vingt enjambées se hâtèrent do retourner en arrière.

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Un hippopolame étendu clans la vase, le barrait entièrement.

L'énorme animal, à demi endormi, laissait un petit héron se promener sur son dos et le débarrasser de sa vermine; plusieurs oiseaux enlevaient également de sa peau, avec son approbation tacite et à sa satisfaction, les sangsues, les insectes qui y adhéraient, tandis qu'à quelque distance, une femelle et son nourrisson prenaient leurs ébats sous l'œil indilTérent des crocodiles, qui vivent en bon voisinage avec les hippopotames.

Le jeune amphibie, gros commi.' un sanglier, tétait, sous l'eau et remontait à la surface pour respirer; sa mère, immobile en apparence, veillait sur ses mouvements avec tendresse, prête à le défendre contre quiconque, ne le perdait pas de vue et l'appelait souvent par de doux grognements.

Narcisse et Pierrot avaient là de quoi s'approvisionner de viande séchée au feu, boucanée ou rôtie simplement, car la chair de l'hippopotame est aussi comestible que celle du cochon.

Restait à savoir comment ils opéreraient pour envoyer ad patres le petit amphibie, par exemple, qui leur eût infmimcnt mieux convenu que ses vénérables parents.

L'hippopotame est un être irritable quand on le trouble dans son repos; l'homme ne l'intimide pas plus alors que les autres animaux ; il se rue sur lui avec une impétuosité que sa grosse masse ne laissait pas supposer, et malheur à celui qu'il attrape : il le broie dans son immense gueule et le pulvérise sous ses pieds.

La femelle qui nourrit attaque, même sans être provoquée.

Il s'agissait donc, pour Narcisse, de ne pas commettre d'imprudence et de manœuvrer de telle sorte qu'il pût, à la fois, désobstruer sa route et se procurer de copieuses rations.

D'un signe, il ordonna à son chien de se taire, alla déposer, sous un palmier, ce qui l'aurait gêné dans ses

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mouvements : munitions et autres objets, se glissa derrière le rocher, à l'endroit où le sentier tournait et descendait, visa riiippopotanio assoupi dans la vase, et lui onvova une balle dans la narine gauche.

Au bruit de la détonation, la femelle dressa la tête ot trois ou quatre des crocodiles étendus sur l'îlot de sable se réveillèrent.

Narcisse logea un second projectile dans le crâne du blessé.

L'hippopotame s'était levé et, frémissant de fureur, promenait de tous côtés ses regards pour découvrir son ennemi, lorsque Pierrot eut la funeste idée d'aboyer.

Aussitôt, l'amphibie s'élança vers le rocher, gravit le sentier sans s'arrêter, et tout en essuyant d'autres coups de feu, arriva sur le chasseur avant que celui-ci eût eu le temps de recharger une troisième fois son arme.

Résister à un pareil colosse, il n'y fallait pas songer; Narcisse le comprit, jeta son fusil près du palmier où était son peu de bagage, prit ses jambes à son cou, et, plus léger qu'un zéphyr, se sauva avec son caniche par le sentier qui l'avait amené.

L'hippopotame le suivit de près en rugissant et en effondrant le sol ; les quatre balles qu'il avait reçues dans la tète no l'incommodaient pas ostensiblement.

Lui échapper en faisant un coude brusque n'était guère possible, le sentier longeant, à gauche, la berge escarpée de la rivière, et à droite, un fourré rempli de plantes épineuses; il fallait aller en avant jusqu'au point où la nature du terrain permettait de tenter une conversion à droite.

Emporté par la peur, Narcisse iila avec une vélocité sans pareille ; mais ses forces, alTaiblies par le jeune et la fatigue, ne devaient pas lui permettre de continuer longtemps la lutte.

Bientôt, essoufflé, il Ificlia pied, et sentit l'hippopotame se rapprocher.

Alors, les angoisses aiguës qu'il avait éprouvées pendant

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que le buffle le poursuivait, il les rééprouva, plus vives, car il se voyait plus menacé.

Il rassembla son énergie, comprenant que, s'il perdait une seconde seulement, il serait inévitablement atteint, landis que, s'il soutenait sa course,il échapperait peut-être; vain eiïort : son énergie, ne dépassant point les limites humaines, ne lui donna qu'un secours momentané.

La moindre hésitation dans sa fuite menaçait de le livrer au farouche amphibie, qui n'était plus qu'à quelques mètres (lo lui, quand Pierrot s'empôlra dans ses jambes et le fit rulbuter au bord de la berge.

C'en était fait : l'hippopotame, avançant comme la foudre, allait le broyer entre ses dents, l'anéantir, lorsque l'instinct de la conservation, venant à son aide, le contraignit h sauter dans la rivière, sans choisir sa place.

Il tomba sur un corps dur, rocailleux, étroit et long, qui se déroba sous lui, un crocodile.

C'était sortir de la gueule du lion pour entrer dans celle du tigre.

A la vue du reptile qui plongeait, il faillit perdre connaissance, et nagea précipitamment pour gagner la rive opposée, qu'il atteignit, juste à l'instant où le crocodile, revenu de sa surprise, se préparait à s'élancer sur lui.

« Si cela eût duré une demi-minute de plus, j'étais cuit!... »

Souffla-t-il, en s'affaissant sur la berge, dont il était parvenu à escalader le couronnement, en s'aidant des pieds et des mains.

Il se trouvait en face de l'endroit où il avait plongé, environ à quarante mètres de l'hippopotame qui, furieux et déconcerté, grognait en frappant le sol, sans s'inquiéter du caniche, réfugié, à dix pas, dans le fourré, et s'époumonant à aboyer,

La rage de l'obèse amphibie monta à son apogée, puis s'éteignit comme un feu de paille, et la bête elle-même, blessée mortellement, s'aplatit en travers du sentier, en exhalant un gémissement rauque.

l'hippopotame IOI

— N'aurais-tu pu expirer plus tôt? lui cria, en guiso (l'oraison funèbre, Narcisse, tandis que Pierrot, fier et rassuré, sortait de sa retraite et sonnait l'hallali.

Etant admis que tout est permis ou dû à l'homme, la ^enduite de l'hippopotame était, en effet, des plus blâmables. Par bonheur, le réfractaire animal ayant racheté sa faute en rendant le dernier soupir, il ne restait de son inconvenante équipée que l'embarras de Narcisse, de Narcisse jeté de l'autre côté de la rivière, séparé de son chien, dont la sottise était cause de la plus grande partie du mal, de son sabre, de son fusil et de ses munitions.

Pour rentrer en possession de tout cela, il suffisait qu'il traversât la rivière à la nage ; mais en présence d'un crocodile, affamé peut-être, et qui, dans tous les cas, avait à venger une injure, c'était peu praticable.

Il rechercha un autre moyen, découvrit un gué qu'il s'empressa de traverser, et fut accueilli, sur l'autre berge, par les aboiements joyeux de Pierrot.

Son premier soin fut d'enlever, avec son sabre, à l'hippopotame, mort à quatre cents mètres du lieu oii il avait été blessé, un quartier entrelardé qu'il fit rôtir; après quoi, il se mit à table.

— Tiens, gourmand, dit-il en plaçant, devant son caniche, une copieuse portion, goûte cela; tu m'en donneras des nouvelles.

Le maître et le chien, une fois de plus sortis de l'abîme, firent un festin qui les dédommagea de la disette passée, se couchèrent auprès du feu, alourdis parla fatigue et la bonnechère, et s'endormirent, chacun comptant sur la vigilance de son compagnon pour l'avertir en cas de danger.

Lorsqu'ils se réveillèrent, le jour se levait rayonnant, et, à soixante pas de leur bivouac, un oiseau gros comme un coq, au plumage noir et blanc, au bec fort et recourbé, à la tête garnie d'une huppe, aux jambes allongées, tenait on respect un serpent venimeux, un n'bainbi, qui. sans lui, leur eût sonné la diane d'une faron funèbre.

C'était un serpentaire en (jin'jle «le son déjeuner.

Surpris loin de son trou, le reptile se dressait, gonllait le cou, sifflait, cherchait à efl"rayer l'oiseau ; celui-ci, brave et intrépide, le frappait de l'aile, tantôt sur un endroit, tantôt sur un autre, se reculait ou avançait, selon le besoin, bondissait, sautait de côté, évitait habilement d'être enveloppé par son adversaire, qui l'eût, sans difficulté, étouffé dans ses anneaux, montrait toutes les qualités guerrières.

Nos voyageurs regardèrent les champions sans souffler ni bouger.

L'irritation du serpent atteignit au paroxysme. C'est ce que désirait l'oiseau qui multiplia ses attaques en développant une de ses ailes qu'il ramena devant lui et dont il se couvrit comme d'un bouclier, et en se servant, pour cogner, de son autre aile, présentée par la partie osseuse.

Quand le n'bambi, aveuglé par la colère, précipita inconsidérémentses mouvements offensifs, se fatigua, ToiseauVétendit d'un coup d'aile plus vigoureux que les précédents, lui brisa la tête avec son bec, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, posa une patte sur lui, le dépeça, l'avala, ensuite, secouant ses plumes d'un air satisfait, et, sans paraître le moins du monde incommodé par son repas de gargantua, prit son élan et s'envola.

Ce petit drame dura quatre à cinq minutes.

— Voilà un vaillant oiseau, qui nous a sans doute sauvé la vie, applaudit Narcisse en regardant le serpentaire s'élever dans l'air et partir, comme une cigogne, le cou tendu en avant et les pattes en arrière; louons la Providence qui nous l'a envoyé, et une autre fois, gardons-nous mieux.

Le maître et le chien déjeunèrent du rôti de la veille, et, assis sur l'herbe, au pied d'un arbre, s'entretinrent de ce qui les intéressait.

— 11 n'est pas admissible, affirma Narcisse, que nous soyons encore très éloignés d'un village ou d'une ville. En continuant à suivre le thalweg de cette eau courante, nous arriverons à destination à bref délai. Remettons-nous en route ; mais auparavant, faisons cuire un second quar-

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tier d'hippopotame, afin de no pas être obligés de jeûner si le gibier nous manque.

Pierrot ayant appuyé celte motion par d'éloquents clignements d'yeux, son maître ramassa du bois, cl, le sabre en main, se rendit vers le cadavre de l'amphibie pour en découper un morceau de quelques kilos.

Deux pygarguos géants s'étaient abattus dessus et le déchiquetaient voracement. Narcisse les en éloigna à coups de sabre, en enleva ce qu'il voulait, et laissa définilivement le reste.

Au bout d'un quart d'heure, le feu pétilla une seconde luis au bivouac et le rôti se dorai à la broche.

Dans l'après-midi, quand la provision de viande grillée (environ vingt-cinq livres, de quoi se sustenter pendant quatre ou cinq jours), eut été empaquetée dans des feuilles, licelée avec des lianes et arrangée de manière à pouvoir être portée sur le dos sans trop d'embarras, le maîlre et le chien repartirent, le ventre plein et l'esprit dispos, par le sentier qui longeait la rivière, persuadés que ce chemin était le meilleur, et qu'ils y passeraient sans encombre, s'ils savaient y marcher sur la pointe des pieds ou des pattes dans les endroits dangereux.

Effectivement, ils purent franchir, sans être inquiétés, le passage marécageux près duquel ils s'étaient arrêtés douze heures auparavant, et d'où les hippopotames et les crocodiles avaient disparu.

Des crapauds, des grenouilles coassaient dans les joncs; des écureuils, des caméléons couraient sur les branches des arbres; des lézards se chauffaient au soleil, sur le sable, près des buissons; des perroquets jacassaient dans les ramures; l'air était rempli de papillons, d'insectes; la campagne, radieuse et vivante, avait un air de fête.

Pierrot marchait en avant, en éclaireur, flairait les taillis, les halliers, les jungles, se conduisait en véritable limier, fier de démontrer à son maîlre qu'instruit par ses épieuves, il ne se laisserait surprendre, désormais, ni par les quadruj)('d<'s, ni [)ar les reptiles

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Mallicurcuscment, .si prévoyant qu'on soit, on ne pense pas à tout : il avait oublié les animaux ailés, les rapaces, et ceux-ci, par le ministère d'un de leurs représentants, se chargèrent de lui rafraîchirent la mémoire ou plutôt de lui faire cruellement sentir son ignorance.

C'est un spizaëte belliqueux, sorte d'aigle-épervier nommé communément GrilTard, qui se présenta pour lui donner la leçon, une leçon terrible, ainsi qu'on va le voir.

Le spizaCte belliqueux, dont la taille atteint celle de l'aigle, est le plus hardi des oiseaux de proie de l'Afrique,

Intrépide chasseur, il ne mange pas les charognes, comme le moine et le vautour; il veut, le soir et le matin, de la chair saignante et palpitante.

Le lièvre, le lapin et les autres rongeurs lui servent de pâture; à leur défaut, il s'en prend aux antilopes, aux chèvres et à tous les herbivores qu'il découvre.

De l'avis des naturalistes qui l'ont observé en liberté, aucun rapace ne le surpasse en férocité et en force.

Son vol, plus léger que celui de l'aigle, lui permet de franchir en peu d'instants d'immenses espaces ; son attaque soudaine et hardie annihile ses victimes elles lui livre sans défense; il ne souffre aucun émule dans son domaine et règne en despote sur la contrée qu'il s'est choisie.

Un individu de cette espèce était en vedette sur la pointe d'un rocher escarpé et inaccessible, attendant que le hasard lui envoyât quelque proie pour son repas du soir, lorsque Narcisse et Pierrot passèrent au pied de son aire, sans l'apercevoir.

Mais lui les avait vus.

Prompt comme l'éclair, il fondit sur le caniche en poussant un cri aigu et sinislre.

Confondu de son audace, Narcisse qui à une vingtaine de pas en arrière traînait la jambe, accourut assez tôt pour l'empêcher de fendre le crâne à Pierrot.

Troublé dans sa chasse, le spizaëte enfonça ses serres dans la peau du chien, battit des ailes, toisa le pharmacien d'un air résolu, et, afin de lui montrer qu'il ne le crai-

Naicisse accourut au secours de son coiiiim^innii i\r,v^ii In'i^.

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gnait point, déchira, avec son bec, l'oreille de sa victime, qui hurla et essa3'a de se dégager.

Par bonheur, avant qu'il eût achevé son œuvre sanguinaire, un formidable coup de sabre le perça de part en part.

— Il est mort! cria Nicaisc à son compagnon qui aboyait, hurlait, geignait en indiquant ses blessures qu'il cherchait à lécher. Un peu plus, lu étais enlevé comme un simple mouton. Tu n'avais pas prévu celle-là, hein ? Calme-toi, ce ne sera rien; après un pansement à l'eau fraîche, il n'y paraîtra plus.

Et joignant l'action aux paroles, il emporta le blessé au bord de la rivière, et baigna abondamment ses plaies.

— C'est fini, lui dit-il d'un ton encourageant, quand il jugea les lotions suffisantes et en le lâchant. Et pour te remettre, comme il est tard, nous allons camper à la base du rocher qui servait de forteresse à ce bandit. D'ailleurs, la rive n'est plus praticable ; le sentier que nous avons suivi jusqu'à présent s'arrête là-bas, et pour poursuivre notre route, il nous faut rentrer en forêt. Nous y rentrerons plus sûrement demain matin que ce soir. En place repos ! Et voyons si notre rôti d'hippopotame n'a pas lourné depuis notre dernière halte.

Pierrot était une bonne pâte de chien qui passait avec une facilité enfantine des pleurs au rire ; il jappa en signe d'approbation, et, à moitié guéri par les amicales consolations, par les soins de son maître, s'élança le premier vers l'endroit indiqué non sans aboyer furieusement contre le cadavre du spizaëte belliqueux^que Narcisse jeta à l'eau après lui avoir arraché une poignée de plumes.

A la nuit, nos voyageurs étaient assis dans un couloir formé par la paroi du rocher de l'aigle et par des rameaux d'arbres voisins, et ils dînaient, en méditant sur leur sort, qui leur semblait singulièrement dur, et en se demandant s'ils avaient encore beaucoup d'épreuves à traverser avant d'être sauves, et même s'ils seraient finalement sauvés.

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