‹ Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au CongoChapitre 9 sur 27 · LES CHIMPANZÉS · texte numérisé non relu

LES CHIMPANZÉS

Sans songer à s'expliquer ce qui lui rendait la liberté (lèses mouvements, Narcisse respira, se mit à califourchon sur le rameau oii les singes l'avaient si bien aplati, et se disposa à se sauver, puis s'arrêta immobilisé par deux yeux flamboyants : il avait au -dessous de lui une panthère de grande taille, dont le pelage tacheté et d'un jaune d'ocre reluisait au soleil.

C'était l'ennemi devant lequel s'étaient enfuis les quadrumanes.

Moulu, meurtri, la face, les membres, le corps couverts d'ecchymoses, Narcisse se cramponna à son cheval de bois et de feuillage, et, blême, chercha du regard un moyen de salut, le nouveau péril qu'il courait surpassant celui auquel il venait d'échapper.

La panthère, excitée par les aboiements, les contorsions, l'agitation des chimpanzés, tourna autour de l'arbre, mesura de l'œil la hauteur du fût, sonda l'intérieur de la ramure, calcula la force de résistance des branches, et renseignée sur ce qu'il lui convenait de savoir, embrassa le tronc, avec ses quatre pattes, s'aida de ses griffes, et grimpa jusqu'aux rameaux oii Narcisse se tenait en équilibre.

Dans cette situation critique, le pharmacien n'avait pas deux partis à prendre : il devait^ au risque d'être poursuivi par le carnassier, se laisser tomber à terre, s'emparer de son fusil, se mettre sur la défensive, et se sauver dès (ju'il le pourrait.

C'est ce qu'il fit.

A l'instant où la panthère atteignit l'écarlement de l'arbre, il sauta sur l'herbe, et rejoignit, avec une vivacité fébrile, son chien, derrière la touffe de plante épineuse où il tremblait.

Honteuse de voir sa proie lui échapper, la panthère baissa sa tête ronde, se battit les flancs avec sa queue, hésita, regarda en l'air, et contempla tendrement la bande de chimpanzés.

On eût dit qu'elle grommelait : « Bah ! l'homme est bon; mais le singe est excellent. »

94 AVENTURES l'ÉUlLLEUSES DE NARCISSE NICAISE

Les quadrumanes se démenèrent et s'eiïorcèrcnt de reffrayer.

Elle ne prêta aucune attention à leurs démonstrations, monta, aussi légèrement que l'eût pu faire un cliat, de branche en branche, et arriva directement au-dessous de leur troupe effarée, où elle s'arrêta pour choisir sa victime.

Fous de terreur, les chimpanzés secouèrent la ramure dans l'intenlion de précipiter la panthère, redoublèrent leurs vociférations, leurs menaces, et, poussés par leur colère et leur courage, prononcèrent un mouvement en avant contre leur sanguinaire ennemie, en sifflant et en g-rimaçant.

C'est ce que celle-ci attendait et désirait.

D'un coup de griffe, elle éventra le plus hardi de la compagnie et le fit dégringoler au pied de l'arbre oh, le rejoignant d'un bond, elle l'acheva, le prit par une jambe, entre ses mâchoires, et l'emporta vers un hallier, sans plus d'effort que si c'eût été une poule.

A cette vue, les singes hurlèrent en agitant les bras, quittèrent leurs branches et parurent vouloir suivre le carnassier ; mais bientôt, comprenant que leur congénère était perdu et qu'ils s'exposeraient en cherchant à le secourir, ils s'enfuirent en faisant retentir l'air de leurs imprécations.

Narcisse, auprès de qui ils passèrent sans le voir, tellement l'effroi les aveuglait, n'eut garde d'attirer leur attention. Immobile et le doigt à la détente, il demeura effacé devant eux, prêt seulement à vendre chèrement sa vie, s'il était attaqué à nouveau.

— Ouf! exclama-t-il lorsque le danger eut disparu et qu'il ne vit plus auprès de lui que son chien qui lui parlait, le caressait et se réjouissait de leur délivrance commune.

Cette fois, il ne s'était pas tiré d'affaire sans avaries : les pingons, les égratignures, les meurtrissures lui causaient des élancements cuisants et, pour comble de malheur, ses vêtements, déchirés en dix endroits, ne le couvraient plus qu'insuffisamment.

LLS CHIMPANZÉS 05

— Nous sommes bien lotis, soupira-t-ii en conslalant l'état lamentable dans lequel il se retrouvait : plus dhabits, plus de linge, plus de chaussures incessamment, et des ennemis plus redoutables et plus nombreux à chaque étape que nous faisons... Ah! pourquoi n'ai-je pas fini ma pharmacie, pourquoi ai-je voulu aller à Madagascar?

Et, accablé par le découragement, il s^assit sur l'herbe, sans penser aux œufs d'autruche ni à se procurer de quoi les remplacer, car les dramatiques événements qu'il venait de traverser lui avaient coupé l'appétit.

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