‹ Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au CongoChapitre 12 sur 27 · ORYX ET ÉLÉPHANT · texte numérisé non relu

ORYX ET ÉLÉPHANT

Un matin, tous deux se réveillèrent dans la ramure d'un arbre où ils s'étaient perchés la veille afin de se soustraire aux félins, dont do nombreux indices leur révélaient la présence aux alentours ; ils n'avaient pas mangé depuis trente heures, faute de gibier, et se sentaient défaillir.

Au moment oh ils allaient descendre de leur refuge enfeuillé, Narcisse s'arrêta court, fit signe à Pierrot do se taire et de demeurer coi, saisit son fusil, et se prépara à tirer, en murmurant :

— Des oryx !

Deux représentants de cette curieuse variété d'antilopes, un mâle et une femelle, mangeaient, à une cinquantaine de mètres de distance, des liliacées et des mimosas.

C'eût été une riche proie pour un chasseur ordinaire ; pour nos égarés, c'était le Pérou.

L'oryx est un animal qu'on attrape difficilement, non pas parce qu'il est très rare, mais parce qu'il court avec une telle rapidité que les meilleurs chevaux ne peuvent l'atteindre et que quand, par hasard, on parvient à le forcer, il se défend d'une façon périlleuse pour son assaillant.

Do la taille du cerf ou de l'une, il porte deux cornes parallèles, assez droites pour qu'on en fasse des cannes, d'un mètre quinze do longueur, de quatre à cinq centimètres d'épaisseur à la racine et pointues à leur extrémité.

Lorsqu'il est poursuivi, il advient qu'il se retourne contre son adversaire et le transperce avec ses redoutables défenses.

Méfiant, non timide, il tient plutôt du buffle par le caractère que des antilopes, et son attitude, dans L lullo, prouve qu'il ne fuit point par pusillanimité.

Il sait tenir tête aux grands félins, ne refuse pas le combat contre eux, et le soutient si bravement que ceux-ci demeurent parfois sur le terrain auprès de lui.

Il n'aime ni ne supporte la société d'autres ruminants ; aussi le rcncontre-t-on plus fréquemment dans les endroits déserts, dans les steppes où il sait se procurer une abon-

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dante provende et s'engraisser, ainsi que louis, pour le temps des privations.

Il prospère dans les contrées pauvres où une sauterelle même ne saurait vivre, selon l'expression de Gordon Cumming, qui l'a spécialement chassé et qui croit, à tort selon nous, qu'il ne boit jamais, l'expérience ayant démontré que l'oryx, en captivité, boit, mais supporte sans peine le manque d'eau.

Sa chair, de qualité inférieure, est peu appréciée, ce qui lui importe peu sans doute ; néanmoins, quand on n'a rien de mieux à se mettre sous la dent, on s'en contente.

Nicaise se disposait à envoyer deux balles au couple qui était venu brouter à sa portée, quand il releva son fusil.

Un autre larron entrait en scène, et avec celui-là il ne fallait pas commettre d'imprudence, car il appartenait à la grande espèce des lions africains.

A son aspect, les oryx se rapprochèrent instinctivement, puis l'un, ô faiblesse ! saisi du vertige de la peur, se déroba, et s'enfuit si vite qu'une girafe n'aurait pu le suivre.

C'était la femelle.

Le mâle la regarda partir d'un air attristé, et lorsqu'il la crut en sûreté, se tourna vers le roi des animaux qui l'observait hypocritement, assis près d'une touffe de mimosas.

Le félin grogna amicalement, pour engager l'antilope à se rapprocher de lui, afin, semblait-il dire, qu'il pût lui communiquer des nouvelles de pays lointains, et comme l'antilope ne répondit pas à sa perfide invitation, il se dressa, plein d'impatience, et s'avança de quelques pas.

L'oryx se raffermit aussitôt sur ses jarrets, pencha la tête en avant, et présenta au lion ses cornes pointues, véritables dards d'ivoire.

Le félin s'arrêta indécis, leva une patte, siffla à la façon des chats, fit un bond de côté et enfonça ses griffes dans la cuisse de l'antilope, qui se recula, sans pousser une plainte, et riposta par deux coups de cornes dans les côtes de son assaillant.

("RVX ET KLKl'UANT IH

Le lion rugit et renouvela ses al laques avec plus d'impétuosilé.

L'oryx lui tint tète, quoique grièvement blessé, frappa à droite, à gauche, et mena si noblement le combat qu'au bout de trois ou quatre mijuites, le lion, qui du reste était jeune et peu aguerri, souftla péniblement et perdit, lui aussi, sou saug par diverses blessures.

L'avantage devait cependant lui rester.

D'un dernier saut il tomba sur le ruminant, auquel il brisa l'épine dorsale en se battant les lianes de sa queue, et, dont il s'éloigna alors de quelques pas, mais pour chanter le de profundis, car son poitrail était ouvert et ses intestins sortaient de son ventre.

Attendre qu'il eût passé de vie à trépas eût pu être dangereux ; Nicaise le comprit, abaissa son fusil, et l'acheva.

Ce dénoûment enthousiasma Pierrot qui, tout agité, quitta la ramure de l'arbre pour aller aboyer à la barbe du félin mort.

— Nous déjeunerons royalement, lui promit Narcisse en le rejoignant ; on m'a souvent affirmé que la chair du lion surpasse celle du veau; je vais vérifier cette assertion.

Et sans perdre une minute, mettant habit bas et retroussant ses manches, il dépouilla le félin, le dépeça, se procura du bois, alluma du feu. fabriqua deux broches et les garnit de tranches de viande dont il surveilla amoureusement la cuisson.

Quant à l'oryx, il le dédaigna.

Une heure après, le maître et le chien déjeunaient sur l'herbe, et témoignaient, par leur entrain elle jeu serré de leurs mâchoires, que le rôti de lion, quand il provient d'un jeune individu, est un mets tendre, délicat et digne de ceux qui apprécient la bonne chère.

Une seule chose manqua à leur festin : de l'eau. Gomme la soif leur causait autant de soullVances que la faim, ils replièrent bagage, sans oublier ce qui restait du rôti léonin, et recherchèrent une source, ou tout au moins des palmiers, desquels ils pussent tirer du vin.

Narcisse eût volontiers emporté la peau du lion qui le tentait; le poids et l'inutilité actuelle de celle-ci lui firent abandonner son désir.

Au point où il en était, il ne devait pas se charger d'un fardeau qui eût entravé sa marche.

Le soir seulement, Pierrot et lui trouvèrent une mare pleine d'une eau puante, habitée par des myriades d'animaux immondes, dont ils se contentèrent faute de mieux.

Obligés de camper la nuit près de ce cloaque, ils furent tellement torturés par les moustiques qu'ils seraient devenus enragés si le jour n'était venu les délivrer.

Le lendemain, ayant épuisé leur provision de lion cuit, ils entrèrent dans une partie de forêt oii abondaient les arbres fruitiers, et où Nicaise crut reconnaître des traces d'éléphants.

C'étaient les premières depuis qu'il errait dans le Congo.

Ces traces caractéristiques sont: d'abord des branches cassées jusqu'à une certaine hauteur des arbres; des sentiers étroits, foulés et semés d'un crottin reconnaissable à sa forme; enfin, dans les clairières, des creux, pratiqués avec les défenses, dans les endroits sablonneux, où, à l'instar des poules, les éléphants aiment à prendre des « bains de poussière ».

Les sentiers d'éléphants sont les seuls chemins par lesquels on pénètre dans les forêts vierges de l'Afrique centrale ; ils prouvent invariablement la prudence et l'intelligence de ceux qui les percent et, presque toujours, vont dune hauteur boisée à une vallée traversée par un cours d'eau.

On est sûr, en les suivant, d'arriver au sommet d'une montagne, si on les gravit, d'atteindre une rivière ou un lac, si on les descend.

Les chasseurs ne manquent pas de mettre à profit ces indications, particulièrement les chasseurs anglais, qui ont pris à tâche de détruire la race des éléphants en Afrique, soit dans l'unique but de satisfaire leur égoïsme, soit pour se procurer de l'ivoire.

L'éléphant jeta en l'air l'aboyeur avec sa trompe (page IIG).

114 AVtiMLKLS l'ElULLEUbfc-S l)h KAKCISSE MCAISJ

Poursuivi à outrance par les nègres et par les Anglais, l'éléphant a disparu de la moitié de l 'Afrique australe, ut l'époque n'est pas éloiguée où il ne sera plus qu'une curiosité sur la troisième partie du monde, comme l'est le bisou en Europe.

Pourtant, si un animal mérite d'être épargné en Afrique, c'est l'éléphant, car lui seul est capable d'aider la civilisation à défricher les vastes espaces incultes de ce continent.

Ce que le bœuf, ni le cheval, ni l'âne, ni le chameau ne feront, il le fera; où ils ne vivront pas, il prospérera; et il serait la plus belle conquête de l'homme, du Soudan au cap de Bonne-Espérance, si l'homme, au lieu de s'acharner à le faire périr, savait tirer parti de sa force et de son intelligence.

On a prétendu (ce sont les Anglais qui ont répandu ce bruit pour excuser ou justifier leur cruauté) que l'éléphant d'Afrique est indomptable, qu'il détruit tout dans les pays qu'il visite et que, par conséquent, il est nécessaire de le tuer.

Ce sont là des contes à dormir debout.

L'éléphant d'Afrique n'est pas plus difficile à dompter que l'éléphant de l'Inde, les nombreux exemples que l'on voit continuellement dans les ménageries ambulantes ou autres l'attestent.

D'ailleurs, l'histoire ne nous apprend-elle pas que les fameux éléphants qui formaient anciennement, dans les armées, la grosse cavalerie, ceux qu'on montrait dans les cirques, sur les théâtres, ou qu'entretenaient les riches particuliers, et dont on admirait les talents divers, étaient des éléphants soudanais?

Quant à la raison spécieuse d'après laquelle, alors qu'il serait domesticable, l'éléphant d'Afrique coûterait trop à nourrir pour être employé, elle aurait du poids dans les pays tempérés, où la vapeur a bouleversé et modifié les conditions de la vie matérielle et l'économie sociale ; mais, en Afrique, elle n'est pas sérieuse.

Un éléphant, l'expérience l'a démontré à Ceylan et dans

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rindoustan, peut, en qualité do bute de labour, faire la besogne de trente bœufs; or, comme il mange à peine la nourriture d'une dizaine de bœufs, il y aurait économie à l'employer, à titre d'auxiliaire, dans les travaux des champs, d'autant que la race bovine d'Afrique ne vaut pas celle de nos climats.

Malheureusement, il faut plus d'ellorls pour déraciner les préjugés, même absurdes et ruineux, que pour percer des montagnes, et, en dépit du caractère odieux et stupide de leur chasse d'extermination, les Anglais continueront probablement à poursuivre l'éléphant d'Afrique, et à l'abattre avec leurs carabines perfectionnées, sans autre souci que celui de se donner une satisfaction qui agrée à leur nature, 011 le moi s'étale à l'aise, et où le sentiment tient peu (le place.

Narcisse avait reçu tant de coups de soleil, que sa peau était à vif et qu'il souffrait le martyre ; Pierrot n'était guère mieux accommodé par les insectes et les épines; tous deux furent donc enchantés de se reposer sur l'herbe tendre, à l'ombre d'arbres qui devaient leur fournir une nourriture agréable.

Narcisse choisit l'emplacement du bivouac près d'une source qui descendait vers la plaine en creusant son lit en zigzag sur le versant de la montagne, et presque aussitôt alla secouer: là un dattier, ici un pisang, plus loin un condc, dont il détacha quelques fruits auxquels il ajouta des bananes qu'il cueillit aux alentours.

Sa récolte faite, il remplit d'eau sa boîte de fer-blanc, et se délecta d'un dîner copieux.

Tandis qu'il dévorait, oublieux du passé, des lapins se montrèrent en face de lui, à une centaine de mètres, le long d'un taillis, et il eut l'envie de les tirer; craignant de brûler vainement ses cartouches, dont le nombre était considérablement réduit, il se ravisa et laissa les rongeurs le braver, au grand déplaisir de Pierrot.

— Si nous n'économisons pas sévèrement notre poudre, expliqua-t-il à celui-ci, nous tomberons dans un pétrin

diabolique. Mon cher ami, la gourmandise t'aveugle; prends-y garde.

Pierrot écouta ce petit sermon d'un air contrit, et pour prouver qu'il savait, quand il le fallait, vivre en ascète, tourna le dos aux lapins, et croqua une banane que son maître lui présenta après l'avoir préalablement goûtée.

Dans la soirée, pendant qu'ils méditaient l'un et l'autre sur les inconvénients des voyages à travers les pays sauvages, un bruit éveilla leur attention.

Comme ils étaient simplement assis sur l'herbe et n'avaient pas fait de feu pour se garder contre les animaux féroces, Narcisse saisit son fusil, y glissa deux cartouches à balle et se réfugia derrière un tronc d'arbre où il attendit.

Pierrot donnant de la voix en indiquant un coin où le feuillage remuait et où les arbrisseaux craquaient, Nicaise mit en joue, prêt à fusiller l'intrus dès qu'il montrerait le bout de son museau, aperçut un point brillant entre un bouquet de feuilles, et lâcha la détente.

Le coup était à peine parti qu'un cri rauque retentit, et qu'un vieil éléphant, peut-être le chef d'un troupeau, parut.

La balle l'avait légèrement blessé à la lèvre inférieure.

Narcisse lui envoya un second projectile qui lui effleura l'oreille droite.

Au lieu de l'arrêter, celui-ci activa sa course, augmenta sa colère et, pour éviter d'être escarbouillé, notre héros dut détaler.

Voyant son maitre assailli, Pierrot fit crânement sabbat dans l'intention d'attirer sur soi l'attention de l'ennemi et de permettre à Nicaise de recharger son arme; malheureusement, sa ruse généreuse eut un résultat meurtrier. Peu disposé à prendre le change, à se laisser détourner de sa vengance par un roquet, l'éléphant enleva avec sa trompe, l'aboyeur, le jeta en l'air, et sans plus s'occuper de lui, chargea son agresseur qui venait de lui tirer un troisièma coup de fusil.

La soirée était belle et le temps clair; le pachyderme et

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le pharmacien, l'un chassant l'aulre, arpentèrent la clairière, animés et véloces, en se suivant de près.

L'animal g-agnait (le vitesse, écrasant tout devant lui, et déjà il n'était plus qu'à une long'ueur de Narcisse, lorsque ce dernier culbuta dans un ravin de cinq à six pieds de profondeur, rempli de feuilles mortes en décomposition, sous lesquelles il s'ensevelit.

Le colosse, les oreilles dressées, soufflant de la trompe de façon à faire frissonner la forêt, arriva devant le fossé et s'v arrêta.

Nicaise, enfoncé au centre de l'amas de feuilles, se tint immobile, ne pouvant s'esquiver ni à droite, ni à gaucho (le ravin, de quelques mètres d'étenrlue seulement, aboutissant à un précipice d'une part, do l'autre, à une colline où il eût été vite rejoint) et s'efforça de se rendre invisible.

L'éléphant hésita pour savoir s'il descendrait dans le ravin, puis, jug^eant qu'il y aurait danger pour lui à se risquer au fond d'un trou d'où il lui serait difficile de sortir, il demeura sur le bord et fouilla le monceau de feuilles mortes du bout de sa trompe, pour s'emparer du pharmacien, l'attirer à lui, le percer avec ses défenses et l'écraser sous SOS piods.

Tremblant de peur, et comprenant que c'en était fait de lui, s'il se laissait prendre, Nicaise s'aplatit et resta coi.

La fouille dura cinq minutes, obstinée, acharnée; à la fin, l'éléphant, las de ne pas trouver celui qi'il cherchait, se recula en grognant, tourna les talons, et s'éloigna vers le hallicr d'où il était venu, et dans lequel il rentra, vraisemblablement pour rejoindre la troupe qu'il conduisait au bain ou à la maraude.

Dès que la clairière fut redevenue silencieuse, Narcisse écarta les feuilles qui l'étouffaient et regarda au-dessus de sa tête.

<( J'ai cru ma dernière minute arrivée ! » respira-t-il en se soulevant .

Son fusil était sous lui; il le rechargea avec doux cartou-

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ches qu'il lira des poches de son pantalon, et sortit de sa cave en prenant de grandes précautions.

Ayant reconnu qu'il était bien soûl, il s'avança en cherchant des yeux son fidèle compagnon, que l'éléphant devait avoir tué.

Maio il eut beau parcourir la clairière dans tous les sens, et particuhèrement dans le sens qu'il avait suivi, il ne découvrit pas le cadavre de son ami.

— Mon pauvre Pierrot, pleura-t-il en retournant au bivouac, ne me sera-t-il pas permis de t'embrasser une dernière fois, de te creuser une sépulture!...

A cet instant, des accents plaintifs, entrecoupés de jappements se liront entendre dans la ramure de l'arbre au pied duquel il se désolait.

— C'est toi!... s'écria-t-il avec un élan de joie on apercevant le caniche suspendu au-dessus de sa tète.

Pierrot, accroché par ses longs poils aux branches sur lesquelles il était tombé, après avoir accompli la vertigineuse voltige que le pachyderme lui avait fait faire, se balançait dans l'espace, où il serait certainement mort si personne n'était venu le délivrer.

Continuant ses exercices de clown, Nicaise grimpa à l'arbre, dégagea la pauvre bête, etla descendit à terre oiî maître et chien constatèrent que, sauf des égratignures^ ils sortaient heureusement du péril le plus grave qu'ils eussent couru, car on est toujours porté à penser que les derniers maux qu'on souffre surpassent ceux qu'on a précédemment éprouvés.

Ils restèrent sur le qui-vive toute la nuit, les hyènes hurlant dans les fourrés.

Au matin, ils mangèrent des fruits, et, quoique brisés par leur veille et leurs terreurs, se remirent en marche, poussés par une voix intérieure, cà l'instar du juif errant.

— Encore un effort, et nous arriverons! répéta Narcisse.

Cependant, on n'arrivait pas ; et les forces et les munitions s'épuisaient.

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Évidemment, les choses ne pouvaient continuer longtemps ainsi, et le moment approchait où nos voyageurs devaient fatalement succomber aux privations ou sous les dents des bêtes féroces, s'ils ne parvenaient pas à atteindre un lieu habité, et conv''nablement habité, c'est-à-dire par d'autres gens que des anihropophages.

Un troupeau d'éléphants. — Une compagnie de phacochères. — Un phacochi'jre récalcitrant. — Chute dangereuse. — Pluie de sauterelles. — Les pélicans blancs. — Disette au milieu de l'abondance. — Une araignée mygale. — Nouveaux regrets. — Un python de Séba. — Travaux d'Hercule. — Joie prématurée. — Un léopard. — Une anecdote de Drayson. — Magnifique chasse. — La chair et la peau du léopard. — Un superbe paletot. — Douleurs et grincements de dents. Un rhinocéros. — Fâcheuse idée. — Le rhinocéros derrière Nicaise. — Nicaise parterre. — Jlanège habile. — Sur un arbre. — Secoué comme un prunier. — A califourchon. — Course fantastique.

Apres avoir suivi pendant deux heures un sentier de bêtes fauves, ils montèrent sur un plateau d'où la vue embrassait une vaste étendue de terrain.

Là, Nicaise fouilla les collines, les vallées sans rien voir de ce qu'il cherchait : ni un chaume, ni un feu.

A trois ou quatre cents pieds au-dessous de lui, il découvrit seulement un troupeau d'une douzaine d'éléphants, parmi lesquels il crut reconnaître l'individu qui l'avait chargé avec tant d'acharnement et avait fait faire à Pierrot un saut périlleux si prodigieux.

Le troupeau était en partie CQuché à l'ombre et goûtait les charmes du repos en grognant doucement, en balançant la trompe.

Les vieux, étendus sur l'herbe, dormaient à demi ; les jeunes gambadaient à tort et à travers et cassaient des

branches qu'ils mangeaient; les autres s'entretenaient entre eux, échangeaient des propos interrompus, s'éventaient avec des rameaux feuillus.

Instruit par l'expérience, Nicaise évita de les déranger, et lorsqu'il eut à peu près fixé sa direction à l'aide d'une orientation laborieuse et plus ou moins exacte, redescendit la montagne, en ayant soin de choisir un chemin opposé au refuge des pachydermes.

Des lapins se montraient le long des taillis ; il les laissa tranquilles.

N'ayant plus que trente cartouches, dont cinq ou six pouvaient rater, il ne voulait tirer que des animaux de taille respectable, et qui valussent le coup de feu ; eu un mot, il tenait, dans la gêne où il était, à ne pas acheter trop cher son gibier.

La journée ne s'écoula pas sans qu'il eût l'occasion de se procurer de la venaison à un taux raisonnable.

A l'extrémité d'un hallicr, il rencontra une douzaine de quadrupèdes de la taille et de l'apparence du sanglier, qui cherchaient leur nourriture, des racines, d'une façon singulière, en glissant sur les arLiculations du carpe en se poussant avec leurs pieds de derrière.

Le dos large, le cou court, le groin épais, les yeux petits, les oreilles peu développées, les soies d'un brun foncé, les canines longues, vingt à vingt-cinq centimètres, on les eût pris pour autant de solitaires.

Nicaise reconnut en eux des phacochères, ou cochons à verrues, les plus laids et aussi les plus dangereux des suidés, des porcs des forêts.

Comme il n'ignorait pas que les phacochères sont renommés pour leur méchanceté et leur hardiesse, et que le chasseur qui les attaque et ne les tue pas court des risques, il disposa ses batteries de manière à ne point éprouver la force de leurs boutoirs, et, pour commencer, imposa silence à son caniche qui avait une envie démesurée de les apostropher à sa manière, de les défier, et lui commanda de rester en arrière.

ii-2 AVENTl'RKS PÉRILLEUSES DE NARCISSE MCAISE

Cherchant ensuite un poste élevé d'où il pût abatlie, sans péril, une viclime, il en vit un favorable, s'y installa et mit son arme en joue.

Une détonation retentit et sur-le-champ la panique s'emparant du troupeau, chaque phacochère prit ses jambes à son cou, les femelles emportant leurs petits dans leur gueule, et s'éclipsa dans le plus proche fourré, à l'exception d'un vieux mâle, blessé à la face, qui se retourna et chercha des yeux son agresseur.

Toujours éccrvelé, Pierrot allait partir, en aboyant, à la poursuite des vils cochons sauvages, quand son maître le retint et lui signifia de demeurer immobile, s'il ne voulait être éveutré par le solitaire que la balle avait touché et qui, seul de ses congénères, ne s'était pas sauvé.

Ce mécontent découvrit son assassin, et s'avança vers hii en écumant.

Notre homme, qui était perché sur l'épaulement d'une gorge, laissa l'animal s'approcher à vingt pas, et, d'un second coup de feu, lui coupa la queue, plus près encore que celle de Pierrot.

Le phacochère tressauta sous la douleur, grogna et se précipita à l'assaut de la position occupée par Narcisse.

Ce dernier était prêt à le recevoir; mais à l'instant où il épaula son fusil pour lui envoyer une troisième balle, au bon endroit, cette fois, le sol, mêlé de feuilles mortes, de cailloux et de terre glissa sous ses pieds, et il tomba à la renverse, les quatre fers en l'air.

Cinq secondes de plus et deux boutoirs lui ouvraient les cuisses et le ventre et son voyage finissait là !

Par bonheur, ces secondes, Pierrot les employa bravement à détourner la colère du porc qui, hésitant, quand il fallait agir, sur le choix de l'ennemi à frapper, permit au pharmacien, stimulé par le péril, de l'étendre d'un coup de fusil digne d'un vieux coureur de bois.

Inutile de dire avec quel transport sa mort fut saluée, et avec quel empressement Nicaise apprêta le feu et la broche.

Les deux amis avaient là du rôti pour plusieurs jours,

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et du bon, à en jug^er par le plaisir qu'ils témoignèrent à manger les premières tranches qu'il fut possible de découper dos quartiers placés devant le foyer ou sous les cendres chaudes.

Il était surprenant qu'ils n'eussent pas encore rencontré de phacochères, ces animaux étant un des fléaux du Congo, par leur nombre, que les grands félins diminuent peu, aussi bien que par leur audace et leur caractère violent.

Après une nuit assez calme, ils déjeunaient, assis sur l'herbe , afin de se lester pour repartir, quand le soleil fut caché par des nuages à l'aspect orageux.

Le ciel était noir, et un bruit semblable à celui d'une cataracte éloignée se produisait dans l'air.

Narcisse examina l'espace avec inquiétude et reconnut une nuée de sauterelles.

Les insectes voyageurs commençaient à tomber par milliers en avant du bivouac ; bientôt ce fut par millions qu'ils s'abattirent partout, faisant craquer les branches sons leur poids, et jonchant le sol de leurs innombrables multitudes.

Nicaise et Pierrot essayèrent de s'en garer ; au bout d'un instant de lutte, ils battirent en retraite, en abandonnant les trois quarts de leur phacochère, que les sauterelles couvraient entièrement, et se réfugièrent sous bois, surpris de l'aventure et troublés par la perte de leur approvisionnement de viande.

A leur place, des Arabes se seraient rattrapés sur les envahisseuses dont ils auraient croqué des poignées ; leur goût pour les insectes étant limité ils préférèrent se retirer purement et simplement, sans vouloir se rappeler que, dans bien des contrées de l'Afrique et de l'Asie, l'abondance des sauterelles, grillées ou conservées dans l'huile, fait baisser le prix de la viande.

A quelques heures de là, ils arrivèrent au bord d'un marais plein de joncs, de roseaux, et parsemé d'îles flottantes, où des bandes de pélicans blancs avaient fait élection do domicile.

12i AVKNTURKS PÉRILLEUSES DE NARCISSE NICAISE

Les excréments liquides dont le sol était souillé, les poissons pourris tombés des nids répandaient une odeur tellement pestilentielle que nos intrépides amis ne la purent supporter.

Écœuré et suffoqué, Narcisse donna le signal d'une fuite qui ne cessa qu'au milieu de la forêt.

— On prétend, bougonna-t-il, que le pélican blanc se perce le flanc pour nourrir ses enfants, quoique personne n'ait jamais vérifié ce racontar ; mais ce qui n'est pas contestable maintenant pour moi, c'est que les pélicans en société sont des êtres d'une malpropreté repoussante. Pouah! quelle infection!...

Pierrot partagea son avis ; car, à plus d'une lieue de distance, il éternua au souvenir de la prise forcée qu'il avait aspirée sous les nids dégoûtants des oiseaux au gros bec.

A l'entrée d'une vallée herbeuse où les conduisit un sentier de fauves, une compagnie de zèbres qui venait de tuer, à coups de dents et de sabots, deux hyènes, probablement affamées, détala, à leur vue, avec la rapidité du vent.

Plus loin ils revirent des buffles, qu'ils laissèrent paître en paix, quoiqu'ils eussent l'un et l'autre un vif désir de manger un filet de leur viande, et des antilopes, que Nicaise dut également respecter à cause de l'éloignement.

Le soir, après avoir signalé du gibier tout le long de leur route, ils se couchèrent sans souper.

Le supplice de Tantale est commun dans l'Afrique centrale : vous apercevez, à un kilomètre et demi, dos élans, des gazelles, des buffles que vous ne pouvez tirer ; vous voyez, au-dessus de votre tête, à la cime de palmiers élevés,, des fruits auxquels il vous est impossible d'atteindre ; si bien que vous avez, au sein de l'abondance, autant de chances de mourir de faim que vous en auriez au milieu du Sahara.

Les chasseurs exceptionnellement équipés et eséortés parviennent h triompher des obstacles de toute nature qui entravent le ravitaillement des voyageurs ; mais ces chasseurs sont rares, aussi rares que les chevaux, qu'on n'est

pas parvenu à acclimater en Guinée, et dont l'espèce n'était représentée, an Congo, il y a quelques années, que par un seul individu.

A peine Nicaise était-il étendu sous un arbre, à côté de son caniche, qu'il faillit être mordu par une monstrueuse araig-née du genre des mygales, de celles qui égorgent les colibris et les jeunes poulets, et qu'on a surnommées en Amérique, où leurs ravages sont fréquents, araignées aux poulets.

Un coup de crosse de fusil écrasa le hideux animal avant qu'il eût eu le temps de nuire ; toutefois, cette désagréable apparition empêcha homme et chien de fermer les veux pendant toute la nuit.

JNolre pharmacien sentait de plus en plus le besoin d'aboutir sans retard : ses vêtements tombaient par morceaux ses bottes trouées prenaient l'eau, et il était condamné, sa pérégrination s'éternisant, à n'avoir plus comme habillement qu'un fusil et un sabre, costume aussi peu convenable pour marcher sous un soleil brûlant que pour se présenter dans le monde.

Ajoutons que, d'un jour à l'autre, son fusil allait devenir un instrument inutile, par l'épuisement des cartouches.

— Il me semble, réfléchit-il, que plus nous marchons, moins nous avançons. Yoilà tantôt un mois que nous trottons, et nous n'avons pas rencontré une figure humaine, et nous ignorons où nous nous trouvons actuellement. Ah! maudite soit l'idée que j'ai eue de m'établir distillateur à Madagascar!... Si cette existence dure encore deux fois quarante-huit heures, nous en serons réduits à manger des fruits ou des racines, et à nous défendre contre les animaux féroces avec ce sabre qui ne suffira pas à nous préserver de leurs grilîes. Mon cher Pierrot, où nous sommes-nous fourrés?

Puis, comme chez lui, la réaction suivait vite le découragement, il se releva sous l'aiguillon d'une résolution énergique et sacra, les poings fermés, en s'adressant au sort, dont il n'avait pas lieu d'être content :

— Je Le disputerai ma vie jusqu'au bout, et nous verrons qui, de toi ou de moi, sera le vainqueur.

Il venait de proférer ce serment et s'apprêtait à passer un ruisseau sans profondeur, large de trois mètres, dont l'eau courante baignait l'extrémité de lianes qui tombaient en g-uirlandes des rameaux des arbres, et il avançait le bras pour écarter un faisceau de ces liges vertes et fleuries, lorsqu'il se recula épouvanté : un python de Séba, assez long" et assez gros pour étouffer un chevreuil dans ses anneaux, pendait, près de ce faisceau, accroché par la queue à une branche, attendant quelque proie pour l'entourer au moment où elle viendrait boire.

Le monstre se contracta subitement, dressa sa tête, et s'élança contre le pharmacien ; par bonheur, celui-ci avait eu le temps de se retirer, de prendre du champ et de saisir son fusil.

Dérangé dans son embuscade et furieux d'avoir manqué son coup, le python quitta la branche à laquelle il était suspendu, descendit à terre, et rampa vers notre aventurier qui rompit devant lui, précédé, dans cette manœuvre, par son caniche, lequel avait des raisons particulières pour se tenir éloigné des reptiles.

L'allure du serpent, d'abord lourde, allait devenir vive si, comprenant le péril de sa situation et appelant à lui tout son sang-froid, Nicaise n'eût tiré deux coups de feu avec précision et à-propos.

— Ha ! ha ! mon vieux Pierrot, s'écria-t-il en voyant le python par terre, la tête fracassée et le corps troué, les douze travaux d'Hercule n'étaient que de la Saint-Jean auprès de ceux qui nous étaient réservés au Congo ; espérons que cette victoire ne sera pas suivie de beaucoup d'autres épreuves, et que nous toucherons incessamment à un port où nous embarquerons sur un bon paquebot allant en France : à Marseille, à Bordeaux, à Saint-Nazaire ou au Havre, d'où nous regagnerons notre cher Paris que nous n'aurions jamais dû quitter si nous avions eu le moindre flair

LE RUINOCÉROS 127

Pierrot apimya bruyamment l'apostrophe de son maître, sauta par-dessus le cadavre du reptile, entra le premier dans le ruisseau, qu'il traversa tout en lapant, et arrivé sur l'autre bord, se livra à des gambades folles accompagnées de jappements.

— Paraissez, boas, tigres, lions, crocodiles, et tout ce jue cette forêt cache de vaillants, sembla-t-il répéter, et vuu*; verrez comme nous vous accommoderons !

Puis, brusquement, son moignon de queue, qui conservait involontairement des airs de panache d'antan, s'abaissa piteusement, un tremblement s'empara de lui, et il se recula vers Nicaise, qui sortait du ruisseau : un léopard, debout à cinquante pas, dans le sentier, le regardait avec des yeux flamboyants.

Drayson raconte ainsi, quelque part, la capture d'un félin de cette espèce : « une maison des environs de Nalal avait été plusieurs fois visitée et pillée par un léopard qui, en peu de temps, s'était emparé d'une quantité de poules, d'un porc, d'un chien, etc. On construisit, à son intention,, un piège, où l'on enferma une vieille poule. La première nuit, il évita le guêpier; mais, la tentation de croquer \u poule l'emportant, il finit par se faire prendre, ce qui le rendit furieux. J'allai le voir le lendemain ; il me reçut en grinçant des dents... Plusfeurs Cafres qui avaient eu à souffrir de ses vols, arrivèrent pour lui dire son fait. Ils entourèrent sa cage et l'interpellèrent en ces termes : — 0 chien infâme et lâche, détestable mangeur de poules, te voilà donc là et sérieusement coffré! Te souviens-tu de mon veau rouge, que tu as tué le mois passé? Ce veau m'appartenait, lâche, vagabond! Que ne m'as-tu attendu! J'allais descendre avec mon pieu et mon bâton. Mais non, tu as sans doute pensé que la robe vaudrait plus si tu commençais par te bien remplir le ventre? Enfin, te voilà [)ris ! — Vois mon épieu, braillait un autre, je veux le l'enfoncer dans le cœur comme je l'enfonce dans le sol. De grâce, monlre-moi tes dents ; je m'en ferai un collier et je rôtirai ton cœur. — Tout à coup, au milieu de ces tendres allocu-

lions, le léopard bondit et secoue les barreaux de sa cage : Tous nos héros s'étaient enfuis au loin. »

C'était ce qu'avait fait Pierrot.

A la vue du félin, Narcisse estima prudent d'opérer une sage retraite et, sans tourner les épaules, de repasser le ruisseau à reculons pour prendre position sur l'autre rive, quoiqu'il sût que le léopard ne craint pas l'eau; mais, dans les momonts critiques, qui gagne du temps gagne parfois la partie.

En le voyant s'éloigner, le félin s'avança curieusement d'une dizaine de pas et s'arrêta en présentant le poitrail.

L'occasion était trop favorable pour n'être point saisie ; aussi Nicaise la saisit-il.

S'abritant derrière le tronc d'un palmier nain, il épaula son fusil, dans lequel il avait mis deux cartouches à balle et tira.

Un projectile frappa la bête à l'œil gauche et lui fit faire un saut terrible; un second coup, également bien visé, l'acheva avant qu'elle eût pu donner la mesure de la puissance de ses crocs et de ses griffes.

Un python de Séba et un léopard en dix minutes, c'était réellement une magnifique chasse.

Narcisse et son chien s'en montrèrent satisfaits et, pour se reposer de leurs glorieuses fatigues, se décidèrent, puisque le hasard les y invitait avec insistance, à camper dans le voisinage du ruisseau et à y souper du produit de leurs exploits cynégétiques.

Ils pouvaient, àleur choix, manger duboa ou du léopard.

Après une courte hésitation, Nicaise donna la préférence au léopard, qu'il prit par une patte de derrière, et traîna dans un lieu propice pour un bivouac et éloigné du ruisseau, du ruisseau où des rôdeurs suspects venaient probablement se désaltérer et braconner la nuit.

Néanmoins, il ne s'installa définitivement sur ce point que lorsqu'il eut fait fouiller, par Pierrot, les taillis environnants.

Son foyer préparé, son bois mort entassé, il dépouilla

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