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Nicaise ressemblait à un fou, sur son étonnante monture (page 133).
l'animal dans l'intention de faire sécher sa belle fourrure, de la couper à sa taille et de s'en servir en guise de pardessus pour couvrir ou remplacer ses guenilles.
Celte opération difficile exigea plus d'une heure; dès qu'elle cul réussi, le fou pétilla, et monsieur le léopard qui, peu auparavant, se promenait fièrement, commença à se recroqueviller devant la flamme, d'oti il passa, en partie, dans les estomacs de ses rôtisseurs et vainqueurs.
Narcisse avait cependant assez du régime de venaison et de fruits sauvages auquel il était condamné, et fréquemment, malgré ses préoccupations, il se prenait à rêver pommes de terre frites, soupe à l'oignon et au fromage, la soupe du soir au quartier latin, qu'il réussissait lui-même admirablement quand il se mêlait de cuisiner, et il eût donné alors un bœuf entier pour une assiettée de cette friandise.
Le désir d'achever la cuisson des morceaux mangeables du carnassier et de terminer le séchage et la taille de la peau d'icelui prolongea la halte jusqu'à l'après-midi dujour suivant. Ces vingt-quatre heures écoulées, Narcisse posséda un paletot éclatant, quoique de coupe primitive, oti deux trous lui permirent de passer les bras, et qui cacha en partie ses bardes dépenaillées.
La queue du léopard, trophée envié des guerriers cafres et guinéens, pendait à sa ceinture, parallèlement à son sabre, et il se fût fait des colliers avec les griffes et les dents de l'animal, s'il avait eu du fil ou du fil de fer, afin de se montrer dans un costume imposant aux indigènes qu'il espérait rencontrer.
Ces fameux sauveurs ne parurent pas encore ce jourlà, ni le lendemain, ni le surlendemain, et rien n'indiqua qu'on dût faire leur connaissance.
C'était à désespérer.
Des rochers qu'il fallait tourner, des torrents tombant dans des gorges profondes, des bois entrecoupés de clairières, des vallées marécageuses impraticables, mais de villages point.
LE RniNOCEROS 131
« 11 est écrit que nous ne sortirons pas de ces forôls. que je serais tenté de croire enchantées, si nous étions à l'époque des paladins, soupira Nicaise navré en ramassant un chevreau qu'il venait de tuer ».
Le besoin de cuisiner et de raccommoder, ou plutôt de remplacer ses bottes, qui refusaient le service, par des sandales fabriquées avec les liges de celles-ci, le força à s'arrêter, dans la matinée.
Sa tristesse prenait des proportions inquiétantes, et celle de son caniche atteignait des sommets où, d'ordinaire, la culbute est inévitable.
« Décidément, grinça-t-il, c'est folie de penser qu'on peut vivre dans les forêts vierges ohlo.s fruits et le gibier abondenl. Les fruits ne nourrissent pas suffisamment, j'en ai acquis l'expérience; d'autre part, il faudrait que l'homme eût les qualités du singe pour s'en procurer régulièrement. Quant au gibier, au gros aussi bien qu'au petit, sans arme à feu, il est impossible d'en abattre une pièce, et voilà pourquoi les sauvages qui ne savent pas cultiver la terre et ne disposent que de lances et de flèches sont si souvent décimés par la famine, dans des pays où cependant, ni les arbres fruitiers, ni les fauves, ni les oiseaux ne manquent. Pour moi, je me vois condamné à mourir de faim lorsque j'aurai brûlé les quinze cartouches qui me restent, car ce n'est ni avec mon sabre ni à coups de crosse de fusil que je tuerai les carnassiers, les buffles, les hippopotames, les quadrumanes dangereux; ce n'est pas h la course que j'attraperai les antilopes ; ce n'est pas au vol que je prendrai les pintades, les pigeons, les canards, les perroquets 1... Ah 1 fatalité maudite !.... »
Et il pleura, désolé.
Les aboiements de Pierrot le tirèrent de la prostration dans laquelle il était tombé."
Il leva les yeux et vit, à quarante pas, en face do lui, un rhinocéros brun que sa présence et celle de son chien étonnaient et qui semblait de mauvais humour.
4"i2 AVKNTL'HES PÉRILLEUSES DE NARCISSE NICAISE
Il mit vivement une main sur son fusil, puis ne senlan^ pas la nécessité d'épuiser ses munitions, se dirigea vers un fourré où il se proposait de s'abriter.
C'était une fâcheuse idée, car le rhinocéros peut facilement se frayer un chemin dans les halliers oh le chasseur le plus agile s'empêtrerait à chaque pas.
Quand on doit fuir cet encorné, il est préférable de se maintenir sur un terrain découvert; alors, si l'on est sur le point d'être rejoint, on fait une conversion, comme lorsqu'on est chassé par un hippopotame, l'animal passe parce que sa grosse masse ne lui permet pas de se détourner, et l'on en est quitte pour la peur.
On cite des chasseurs qui, à court de cartouches, ont fatigué ainsi des rhinocéros et les ont tués ensuite à leur aise.
Le pacliy derme trotta sur les traces de Nicaise, pénétra dans le fourré en écartant les obstacles avec sa corne, et s'avança si prestement que notre homme se hâta de regagner la clairière, de peur d'être pulvérisé au milieu des arbrisseaux.
Un instant il eut la pensée de surprendre l'animal par derrière et de paralyser ses mouvements, en lui tranchant, d'un coup de sabre, le tendon d'Achille; mais Pierrot, par ses cris, ne lui permit pas de donner suite à ce projet, dont l'exécution offrait des inconvénients.
Il se contenta de fuir devant la bête qui, tracassée parles taons, les sangsues, les tsétsés, fondit impétueusement sur lui, sans s'arrêter aux démonstrations tapageuses du caniche.
Narcisse avait de bonnes jambes et s'en servait bien ; malheureusement, au plus fort de sa course, son pied se prit dans une racine, et patatras, il s'étala par terre de tout son long.
Quelques secondes de plus, et il avait vécu : le rhinocéros l'anéantissait sous ses pieds, sans qu'il pût, comme lors de son aventure avec l'hippopotame, se soustraire à la mort à l'aide d'un plongeon dans l'eau.
Par bonheur, sa présence d'esprit ne l'abandonna pas dans cette grave conjoncture : quoique ayant une jambe meurtrie, il se releva en boitant, pendant que Tanimal arrivait sur lui, se rappela le manège que nous avons cité plus haut, sauta brusquement de côté et se gara ainsi de l'avalanche.
Puis, avisant un arbre, il y grimpa, non seulement pour échapper au péril, mais afin d'envoyer à l'ennemi, s'il osait s'approcher, trois ou quatre balles dans la tête.
L'ennemi osa, en dépit de Pierrot qui le harcelait, et si bien qu'il ébranla l'arbre par les coups qu'il porta au tronc.
Nicaise se cramponna aux branches pour ne pas dégringoler et tâcha, en même temps, de prendre son fusil, qu'il avait en bandoulière ; le rhinocéros ne lui permit ni de retrouver son aplomb, ni de se servir de son arme, se rua contre l'arbre avec une force irrésistible et le secoua si violemment que celui-ci craqua et que Narcisse, détaché de son refuge comme une poire mûre, tomba à califourchon sur le dos du colérique agresseur où, involontairement, il s'accrocha aux plis de la peau.
Alors, effrayé, et comme s'il eût porté un démon, le pachyderme partit à fond de train, u travers la forêt, écrasant les plantes dures ou tendres, renversant des arbrisseaux, des buissons de mimosa, de l'espèce que les chasseurs ont baptisée « attends un peu », à cause de ses épines recourbées, brisant des arbres, détachant des ruades au caniche qui le talonnait, labourant la terre avec sa corne.
La tête nue, le fusil derrière le dos, le sabre ballottant, revêtu de sa fourrure de léopard, attaché aux bourreleli*. de la peau du rhinocéros, déchiré par les épines, blessé }iar les branches, la figure blême, l'œil hagard, les traits contractés, Nicaise ressemblait à un fou, sur son étonnanle monture, d'où il n'osait se laisser glisser de peur d'être aussitôt réduit à l'élal de hachis, et où il ne posait
cependant rester sans risquer d'être assommé par les basses ramures du sous-bois.
Tout à coup, était-ce un effet de son imagination enfiévrée, il crut entendre des clameurs et passer devant des indigènes, puis ne vit plus rien, n'entendit plus rien et perdit connaissance.