UNE PEUPLADE HOSPITALIÈRE
Narcisse revient à lui. — Ceux qui l'entourent. — Uù est-il? — Espoir. — Le Congo. — Limites et divisions. — Domination des Portugais. — La traite des noirs. — Le royaume du Congo. — Les Congues. — Le chef du viL'uge. — Conversation par gestes. — Un cadeau de Nicaise. — Nicaise et Pierrot dans une case. — Contentement. — Une l)oune nuit. — La matinée dans le village. — Le palabre. — Nicaise cherche à se renseigner sur son sort. — Cris d'épouvante.
Quand il revint à lui, il ctail étendu sur l'herbe, auprès de son chien qui le léchait en pleurant, en hurlant, et au milieu d'une foule de nègres, de négresses, de négrillons, de nég-rillonnes qui le regardaient avec une appréhension superstitieuse.
Son accoutrement, la pâleur de sa peau, sa barbe blonde, son caniche blanc, sa singulière arrivée, sur le dos d'un rhinocéros, en faisaient, pour eux, un être extraordinaire dont la nature rappelait celle de la panthère ou celle de la gazelle, ils ne savaient. Dans le doute, ils n'osaient ni s'approcher de trop près de lui, ni lui porter secours, ni l'achever, car les génies qu'on lue, chez les nègres, hantent et tourmentent leurs meurtriers.
Nicaise examina les groupes couleur de suie qui l'enlouraicnl, tandis que Pierrot aboyait de joie de le voir revivre, se souleva sur un bras, constata (ju'il était enfin dans un villag<;, se leva pénibh'ment, car il était meurtri des pieds à la tète, se rajusta, et, appuyé sur son fusil, qu'il
13G Avi:.NïunES i'érilli:usi:s de nahcisse nicaise
n'avait pas perdu dans sa course, chercha à entamer la conversation avec les indig-tjnes, ce qui n'était pas chose facile, ceux-ci se méfiant de lui et ne parlant que le dialecte de leur contrée.
Il parvint pourtant à leur faire comprendre qu'il désirait s'aboucher avec leur chef, ce à quoi ils lui répondirent, à l'aide de signes expressifs, qu'on était allé prévenir le noble personnage.
Nicaisc s'adossa contre un arbre, ayant auprès de lui son fidèle compagnon, à qui cet amas de moricauds puants et nus inspirait une maigre confiance, et, en attendant le prince demandé et annoncé, chercha à se rendre compte de la façon dont le sort l'avait protégé, ainsi que du caractère de la peuplade chez laquelle il respirait.
Sur le premier point, il acquit la conviction que le rhinocéros, poussé par reffaremcnl, s'était involontairement jeté dans le village et l'y avait laissé, évanoui, à demi assommé par des branches bases; sur le second point, il ne sut que penser.
Il ignorait, en effet, la route qu'il avait suivie, et ne pouvait déterminer sa position que par induction.
« Daprcs mes calculs, se dit-il, j'ai fait naufrage au sud du Congo, entre le Koanzaet le Bengo, au-dessous de Saint-Paul de Loanda; j'ai marché, avec le nègre, vers le nord-est d'abord, puis je me suis efforcé de suivre la direc:tion de l'ouest. Si je n'ai pas remonté plus haut que je ne le pense, je dois me trouver présentement sur les confins de la province de Bamba, près d'Ambriz ou de Mossulu, et au milieu de populations hospitalières. Alors, en deux ou trois journées et à laide d'un guide sur, je gagnerai un établissement portugais de la côte, et je serai sauvé, et Pierrot aussi. »
Assurément, s'il se fût maintenu sur la bonne route, la conclusion de son raisonnement eût été parfaite ; mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût toujours choisi le chemin qui lui aurait convenu. Il était allé plus à l'est qu'il ne le croyait et moins au nord, ayant tourné souvent sur lui-
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Entouré d'escluves dont deux l'cvoutuiuul... (page l'iUj.
môme; de sorte qu'au lieu d'èlrc en pleine province de Bàmba, il se trouvait dans celle d'Encoge. sur la rive droite du Dande, fleuve qui va se jeter dans l'Atlantique, au-dessus de Saint-Paul de Loanda.
Pour mieux indiquer l'endroit où il se reposait enfin, nous décrirons sommairement la riche et vaste région qu'on appelle Congo ou Kongo.
Le Congo occupe, au sud de l'équateur, entre le fleuve Zaïre, ou Congo, et le Benguola, un espace à peu près équivalent à la superficie de la France.
Très montagneux, très sablonneux, très arrosé et très aride par place, il représente, en petit, l'Afrique entière sous ses différents aspects.
Sa ligne de côtes, offrant peu d'abris, compte peu de ports; sa frontière de l'est, imparfaitement tracée, lui donne plus ou moins d'étendue de ce côté, suivant les voyageurs, et suivant les temps. On le divise ordinairement en six grandes provinces qui sont, en commençant par le nord : celles de Sonho ou Sogno, de Sundi ou Soundi, de Pango, de Batta, de Pemba et de Bamba.
Ces provinces constituent ce qu'on est convenu d'appeler le royaume de Congo, mais ne forment pas tout le pays désigné géographiquement sous ce nom, lequel s'étend jusqu'au Koanza. Le pavillon portugais y flotte depuis la fin du xv" siècle; néanmoins la suzeraineté de la cour de Lisbonne sur le Congo n'est que nominale, comme l'est celle de la cour de Bruxelles, dont le roi a pris, en 1885, le titre de souverain du Congo.
Les Portugais ont usé successivement de divers moyens pour soumettre les Conguos : la religion d'abord, servie par l'Inquisition, la force, la diplomatie ensuite; et rien de cela n'a produit de résultats favorables à la cause du progrès.
Us ont également employé les usages théâtraux de l'aristocratie européenne en remplaçant les dénominations honorifiques indigènes par celles de ducs, de comtes, do marquis, etc.
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En 1608, les jésuites présentèrent, au pape Paul Y, un ambassadeur du Congo, de couleur, qu'ils appelaient Don Antonio, marquis de Funesta.
Il est probable que doutant de pouvoir soumettre les Congues par la violence, ils voulaient les dompter par la vanité, ou tout au moins entretenir ainsi avec eux des relations qui leur assurassent pacifiquement le monopole du commerce de l'intérieur en hommes et en marchandises
Le Congo ayant été, pendant des siècles, le centre le plus actif de la traite des nègres, les flatteries des Portugais envers les chefs congues s'expliquent. D'ailleurs, ces
flatteries n'ont pas eu l'efîet que leurs auteurs en attendaient, carl'autoritédu Portugal n'est reconnue au] ourd'lmi que dans le sud-ouest du Congo, autour de Saint- Paul de Loanda, chef-lieu des établissements portugais dans l'Afrique occidentale, et ne s'étend guère sur un territoire plus vaste que celui occupé par chacune des nations européennes qui ont des comptoirs dans le bassin du Zaïre.
Pour le reste du pays, il est indépendant, et la capitale du royaume du Congo, située sur une montagne, entre les provinces de Sogno et de Pemba, dans la position la plus salubre du monde, est celle d'un Etat affranchi de toute lut»3lle.
Cette capitale, appelée San-Salvador par les Portugais, porte, chez les indigènes, le nom de Benza-Kongo.
Le roi y réside; c'est un despote du genre de celui du Dahomey, avec cette différence que ses grands vassaux ne lui oljéissent que quand ils ne se sentent pas assez forts pour lui résister.
Le royaume de Congo proprement dit, nous l'avons rappelé, se divise en six grandes provinces; mais si l'on voulait noter toutes les fractions territoriales de la contrée qui s'étend du Zaïie au Bciiguela, on compterait plus de cin(j cents états quasi indépendants.
Au sud-est, en particulier, le morcellement est inlnii.
Des agglomérations plus uu moins nombreuses de noirs
lîO AVENTURES PÉRILLEUSES DE NARCISSE NICAISE
y forment des royaumes ; des tribus errantes ou sédentaires y vivent au milieu des forêts, dans les gorges des montagnes; et ces réunions d'individus sont perpétuellement en lutte les unes contre les autres.
Quelques-unes sont cannibales ; d'autres se contentent de l'avoir été.
Le caractère du nègre de l'Afrique centrale est sanguinaire; en Guinée, du royaume des Acbantis au Bengucla, il paraît tenir du félin plus que de l'homme; dans le sudest du Congo, il se rapproche de celui de l'hyène.
« J'ignore ce que valent ces noirs, qui ne payent pas de mine, marmotta Nicaise, après avoir observé les individus, hommes, femmes et enfants qui le regardaient et se communiquaient à haute voix leurs remarques ; mais quoi qu'il advienne, je dois considérer comme un bien d'être sorti du labyrinthe oii j'étais perdu. Ici, j'ai des chances de me tirer d'affaire; en forêt, je n'en avais plus. »
Il achevait ces mots quand des cris assourdissants et les sons d'instruments tels que le cornet à bouquin et le tambour, annoncèrent que le chef du village s'avançait à la rencontre des deux blancs f clichés, on avait présenté ainsi à l'autocrate le pharmacien et le caniche « que les génies des bois envoyaient ».
Entouré d'esclaves, dont deux l'éventaient avec des touffes de plumes d'autruche, car l'esclavage est un vice des sociétés sauvages ou barbares^ comme il est un vice des sociétés en décadence, l'illustre personnage s'était paré, pour la circonstance, des trésors de sa garde-robe : d'un parapluie de cotonnade rouge, dont il était très fier et qu'il quittait rarement, d'un habit vert à queue de morue, usé jusqu'à la corde et percé aux coudes, d'un jupon de satin ponceau maculé de taches de graisse, et d'un chapeau noir, haut de forme, bossue et râpé.
La troisième partie du monde offre aux marchands de friperies un débit continu, et il n'est pas rare de voir ses indigènes des régions iniertropicales, voisines des côtes surtout, vêtus de la façon la plus bizarr j et la plus dispa-
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rate, de défroques des Européens, qu'ils ont troquées contre des produits de leur sol ou de leur chasse.
Le chef tenait d'une main son parapluie ouvert, ei de l'autre une pipe de terre remplie de tabac, qu'il fumait avec gravité, et en crachant à droite et à gauche, sans prendre g'arde à ceux qui l'escortaient.
Celait un noir de belle taille, auquel ses dents taillées en pointe et les coutures dont sa fig-ure et sa poitrine étaient couvertes, donnaient un air hideux que son accoutrement corrig-eait en le rendant drôle.
Il marchait pieds nus.
En le voyant, Pierrot se recula, en grognant, derrière son maître qui eut quelque peine à lui imposer une attitude plus respectueuse et plus prudente.
Le despote toisa le pharmacien et le caniche, fronça les sourcils, pour faire l'important, et questionna Nicaise sur sa nationalité et sur ses intentions, tout cela dans un dialecte inintelligible pour notre héros.
Nicaise, se doutant de ce qu'on lui demandait, tâcha de raconter par gestes son odyssée, et, afin de se rendre sympathique, tira sa montre de sa poche et l'offrit à son hôte.
Celui-ci prit le bijou, le colla à son oreille, écouta son tic tac, le secoua et finit par le fixer à l'une des fourchettes de son parapluie, à l'aide du cordon qui lui servait de chaîne.
Pendant ce temps, Nicaise essaya de lui faire comprendre qu'il désirait, en échange de son cadeau, être conduit au port le plus proche ; mais il prêta peu d'attention à un discours, dont il ne saisit pas le sens, en o-^tre, il était absorbé par la contemplation de Pierrot qu'il appela à lui dans l'intention de s'en emparer.
Nicaise, qui tenait à son chien, et auquel son chien tenait, s'empressa de lui dire que le caniche ne pouvait le quitter, et qu'il serait plutôt nuisible qu'utile à d'autres qu'à son maître.
Le magnanime tyran n'insista pas, et, avec la frivolité
1 j2 Avt:.NTiiu:s ri:iuLLi:Lsi:s dk narcisse mcaise
coutumièrc aux nègres sauvages et aux singes, passa, sans transition, à la signification qu'il convenait d'attribuer à l'inexplicable descente du blanc dans le village.
Nicaise élail-il un espion des peuplades voisines ou un émissaire des Portugais, ou un génie bon ou mauvais ?
Autant de questions qui agitèrent son esprit faible et perplexe.
Dans l'impossibilité d'y répondre d'une manière rassurante, il ordonna aux guerriers armés de javelots, de lances, de massues, qui constituaient sa garde, de conduire le blanc dans une hutte qu'il désigna, et de l'y surveiller, après quoi, il se retira dans sa case avec son féticheur et ses familiers, pour conférer sur l'événement qui était venu le surprendre.
Espérant que les choses iraient à sa satisfaction, Nicaise suivit ses guides avec d'autant plus de plaisir que la fatigue et les meurtrissures dont son corps était couvert le portaient à soupirer après un abri quelconque oii il pût se reposer.
On déposa devant lui une calebasse remplie d'eau, des boules de manioc, des bandes de viande de buffle séchée au soleil, des bananes, et on le laissa seul dans sa cabane, laquelle avait une porte basse qu'il boucha à l'aide d'une claie.
« Ma foi, se dit-il en s'asseyant par terre et en attirant Pierrot à lui, je ne sais au juste le sort qui nous est réservé, mais pour le moment, je considère comme un bienfait de la Providence d'être ici. »
Et, choisissant parmi les provisions celles qui lui convenaient le mieux et abandonnant le reste à son chien, il se sustenta avant de prendre du repos.
Quand il eut l'estomac plein, il visita ses armes.
Son sabre n'était pas trop endommagé et son fusil avait peu souffert.
Il lui restait douze cartouches.
Il serra précieusement dix de celles-ci dans ses poches, chargea son fusil, s'étendit sur la natte de jonc qui tapissait une partie de son palais, et s'endormit bercé par un