UNE PEL'PLADE HOSPITALIÈRE
irrésistible sentimeol de sécurité, que Pierrot hésita à partager.
Il ne se passa rien d'insolite pendant la nuit: pas une voix dans le village où tout reposait; pas un bruit dans la hutte, si ce n'est celui que faisaient les rats, au g-rand déplaisir de Pierrot.
Nicaise se réveilla tard, sous les dards de la vermine qui fourmillait autour de lui, et dont quelques légions audacieuses étaient descendues sur son corps pour se rendre compte de la différence qui existe entre la chair de blanc et la chair de noir.
Son premier regard fut pour son chien, son second pour ses armes, son troisième pour le dehors.
Le soleil, éclatant et brûlant, dorait les toits de chaume des cases qui, toutes très basses, à auvent soutenu par des piliers de bois, et ayant la forme d'un carré long-, s'étendaient sur deux lignes, de chaque côté d'une sort de rue large, sous des palmiers et des cotonniers, et derrière lesquelles apparaissaient des plantations de bananes, de tabac, d'éleusine, d'arachides oii couraient des pintades.
Des poules picoraient, de ci, de là, ou prenaient des bains de poussière; des passereaux chantaient dans les ramures; des chats poursuivaient des serpents qui se glissaient entre les claies, les abattaient dexlremcnt, d'un coup de griffe appliqué sur la tète, puis enfonçaient leurs crocs aigus dans leur cou, les décapitaient, et les laissaient se tordre dans des convulsions auxquelles ils assistaient, avec une placidité comique ; plus loin, sous un hangar, de vieilles femmes, assises ou agenouillées, pilaient des grains dans des mortiers en bois durci au feu. '
— Cotte fois, proclama Nicaise en contemplant ce calme, nous sommes réellement tombés chez une peuplade hospitalière. J'avais raison d'espérer. Reste à savoir quelle dislance nous sépare d'un port européen. N'importe, dès maintenant nous pouvons nous considérer comme sauvés.
Quel soulagement! c'est égal, mon cher Pierrot, nous sommes veinards.
Le crédule pharmacien exagérait lorsqu'il se croyait hors de danger, car l'indifférence qu'il remarquait chez ses hôles, au lieu d'attester le bien que lui voulaient ceuxci, signilîait simplement que la population, réunie dans les cases du chef, tenait un « palabre » à son sujet.
« Le mot « palabre », dit M. Marche dans le récit de son voyage au Gabon, se prend dans beaucoup d'acceptions très diverses : on appelle, en principe, <( palabre », toute discussion qui doit se dénouer par un jugement arbitral, et ce mot désigne également et le tribunal qui juge et le procès qui se débat. Par extension, on entend par « palabre » non seulement le procès en lui-môme, mais encore toute querelle, toute discussion qui peut donner lieu à un procès de ce genre; les blancs ont souvent des « palabres » avec les noirs; les noirs en ont constamment entre eux. Le règlement des « palabres » entre noirs est généralement confié aux chefs ou aux féticheurs d'une tribu voisine. Ce n'est pas une petite affaire que de régler un « palabre », car il n'y a pas que les parties en cause qui discutent leur fait : tout assistant peut prendre la parole et tout le monde s'en mêle. Ce sont alors des démonstration sans fm, des discours interminables, entremêlés quelquefois de cérémonies fétichistes, et il arrive souvent que sur un « palabre » s'en greffent deux ou trois nouveaux, à mesure que la question s'embrouille. Les « palabres » tiennent une grande place dans la vie des noirs. »
Ouvert la veille au soir, interrompu au bout de cinq à six heures de débats stériles, le « palabre » avait recommencé le matin, ce qui n'empêchait pas Nicaise d'être surveillé. Si les apparences étaient pacifiques autour de lui, cela ne prouvait point qu'on se disposait à le traiter amicalement, d'autant que les nègres, prodigues parfois entre eux, ne céderaient pas une pipe de tabac à un blanc sans recevoir en échange une chose de valeur décuple à leurs yeux, cela provenait uniquement de ce que l'assem-
11 Jes rechercha en bramli.-^aiit sou fuail tpaj^c lô:i^.
fiO AVENTUIŒS rÉRlLLELSES DE NARCISSE KICAISE
biée ne parvenait pas à se mellre d'accord sur le traitement qu'il convenait de lui faire subir et qu'elle divaguait sans conclure.
11 suffit que les indigènes de l'Afrique centrale discutent avec animation, c'est leur manière normale de discuter, pour ne pas comprendre un mot de ce qu'ils disent.
Les nègres du Congo, les « Congues », sont au-dessous de tout sous ce rapport.
Incapables du moindre effort d'intelligence, se laissant aller aux saccades de leur nature impressionnable et grossière, ils vivent dans un tel état d'animalité qu'on ne saurait être surpris qu'ils se considèrent comme les descendants des grands quadrumanes qu'on rencontre dans leurs forêts.
Ne connaissant de l'agriculture que ce que le besoin les a obligés d'apprendre, ne possédant point d'industrie, ignorant Pécriture, sachant à peine compter jusqu'à dix (deux mains), ne comprenant pas les divisions du temps, superstitieux, croyant aux esprits, aux fétiches, aux sorts, sans avoir de religion arrêtée, ils sont, en outre, pusillanimes, cruels et vaniteux.
La traite, qui s'est faite sur le littoral congue, et n'a pas cessé vers l'intérieur, développe encore leurs détestables ins-tincts.
Nulle part le maître n'est plus barbare que chez eux, et nulle part l'esclave n'est plus durement traité.
Quant aux femmes, le servage dans lequel elles croupissent les a rendues tellement ineptes, que les hommes peuvent passer , auprès d'elles, pour des êtres supérieurs.
On s'imagine ce qu'une assemblée composée d'individus de cet acabit devait produire.
Le (( palabre » se poursuivait sans résultat et en s'embrouillant toujours davantage, lorsque Nicaise, étonné de ne voir personne venir lui demander de ses nouvelles et causer avec lui, de la part du chef, du moyen de le conduire à Quinsembo ou à Ambriz. ou à Mossulu, ou ailleurs.
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s'avança sous l'auvent de sa baraque, pour examiner cj qui se passait.
Il s'était lavé avec sa provision d'eau, requinqué tant bien que mal et armé, non pas dans l'intention de se défendre, puisqu'il ne prévoyait pas qu'il serait attaqué, mais pour se donner un air plus martial et plus respectable, et ne laisser traîner ni son fusil ni son sabre qui auraient vite trouvé amateurs, les Congues jouissant d'une réputation de voleurs qu'ils justifient dès qu'ils en ont l'occasion.
Une douzaine de femmes, vieilles ou jeunes, aux seins allongés, aux dents pointues, au visage couturé, les reins entourés d'une loque en écorce de baobab s'approchèrent et lui crièrent, à plusieurs reprises et en riant stupidement : M'bolo, qui signifie bonjour.
Il leur répondit de la voix et de la main, et chercha à se renseigner, sans y parvenir.
Désespérant d'obtenir un iota d'information, et tenant à connaître les dispositions du chef à son égard, il allait se mettre à la recherche de celui-ci^, lorsque d'autres femmes ou filles, qui cueillaient des bananes à deux cents mètres dans la campagne, accoururent, les bras levés et en poussant des cris d'épouvante.
— Qu'est-ce? fit-il, en tournant la tête, en même temps que son chien flairait le vent et aboyait.
C'était une bande de mandrills, qui, après avoir envoyé deux éclaireurs en reconnaissance et convaincue que la population mâle était au bois, à la chasse ou en expédition, envahissait le village en se promettant plaie et bosse
Vingt mandrills. — Les hommes se montrent. — Fureur des singes. — Dispersion des guerriers. — Un ennemi invisible. - Femmes étranglées. — A la recherche de Narcisse. — L'assaut d'une case. — Culbute du chef sous son parapluie. — Hécatombe de mandrills. — La bande etl'rayée s'enfuit. — Les viclimcs. — Les habitants du village reparaissent. — Douleur et joie du chef. — Derniers devoirs rendus huk morts. — Conriolalion accordée aux femmes. — Le « palabre » est fini. — Honneurs à .Nicaise. — Désillusion amère. — La poudre. — Le repas public. — La reconnaissance du chef. — Le mariage.
Elle se composait de vingt individus, tous mâles de furto taille, aux dents longues, aux yeux féroces, capables de mettre en fuite une armée d'indigènes, accourant comme des chiens, en poussant des grognements sourds, le goitre gonflé et les yeux étincelants.
La sauvagerie la plus farouche , la sensualité la plus bestiale, la passion la plus désordonnée se lisaient sur leurs faces marbrées de couleurs éclatantes.
En les voyant déboucher de la campagne, Nicaise rentra dans sa cahuttc, dont il boucha la porte, recommanda sévèrement le silence à Pierrot, et se tint en observation, prêt à agir, mais très ému et très anxieux.
Les mandrills s'avancèrent jusqu'au milieu du village, cherchèrent des regards les femmes, qui s'étaient sauvées à leur approche, et, les découvrant vers le hangar oii les vieilles pilaient le giain, s'élancèrent sur elles avec des allures diaboliques.
INVASION DE si.Nr,;:s 1/j9
A ce bruit, les hommes siispondironl lo « palahro » et sortiront tuinultuousomont dos cases du cliof ou brandissant dos zagaies, et avec l'air de Irancho-moufagnos.
Lo chef lui-même, tenant d'une main un sabre de fabrique européenne, de l'autre, son parapluie roug-e ouvert, se montra, entouré de sa garde, et en roulant les yeux, pour savoir quels étaient les téméraires qui osaient troubler la paix de son domaine et l'assemblée qu'il présidait; mais à la vue des mandrills, il changea d'attitude, pensa à se réfugier derrière quelque barricade, où il aviserait à ce qu'il y avait à faire, et finalement, se cacha avec toute sa cour, pendant que les singes, oncourag-os par l'ofTot qu'ils produisaient, se retournaient, plus exaltés, contre les négresses qui s'étaient cachées dans divers endroits, et s'employaient activement à s'y retrancher.
Do leurs bras vigoureux, les affreuses bêtes ébranlèrent les parois des cases où tremblaient les proies qu'ils convoitaient, et se ruèrent sur les malheuses qui, saisies d'une terreur panique, se débattirent et tentèrent l'impossible pour s'échapper.
S'échapper!... on échappe à un lion, aune panthère, on n'échappe pas à un mandrill surexcité, quand on est femme ou enfant.
Les premières qui s'enfuirent furent rejointes d'un bond et étranglées ou assommées, ou mordues; les autres, traînées hors des huttes, allaient subir des violences plus atroces, sans que leurs pères, maris, parents, frisonuant de peur dans leurs retraites, tentassent rien en leur faveur, quand un coup de feu étendit par lerio un des singes les plus acharnés.
Le reste de la barule leva la tète et chercba des veux l'agresseur invisible.
Celui-ci ne se montra point et se contenta de tirer un second coup de feu qui frappa à la tempe un second mandrill.
« Et de deux! » grommela Niraiso on rerhari;eant son fusil.