‹ Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au CongoChapitre 16 sur 27 · AVENTURES l'KKlI.I.l.l Sr.S DE NARCISSE NICAISE · texte numérisé non relu

AVENTURES l'KKlI.I.l.l Sr.S DE NARCISSE NICAISE

Sans lâcher les fcnniR-s qu'ils tonaient, les singes ballirenl, (ruiic main, la terre, eurent des cris gutturaux, et promenèrent leurs regards irrités d'un bout à l'autre du village.

Un Iroisième coup de feu coucha sur le flanc un Iroisièmo man(h'ill; un rjualrii'me cassa une jambe à un autre.

La cible était bonne et le tireur la touchait avec une lemarquable sûreté.

Animés par les gémissements aigus de leur congénère blessé, les mandrills étranglèrent, avant de les abandonner, quelques-unes de leurs prisonnières, et se mirent à la recherche de celui qui les fusillait.

?s^icaise glissa deux nouvelles cartouches dans son fusil et attendit l'instant favorable, en recommandant à Pierrot de no pas bouger.

Le caniche comprit la gravité de la situation et demeura inmiobilc et muet.

Grognant comme des porcs et les yeux injectés de sang, les singes fouillèrent les cases, en commençant par le point opposé à la hutte de nos amis, résolus à faire un mauvais parti à ceux (pi'ils y trouveraient, et sans présenter une mire suffisante à Narcisse qui, ne voulant pas brûler inulilomcnl le peu de poudre qu'il possédait encore, contifit son impatience et son ardeur et se réserva pour ne tirer qu'à coup sûr.

Arrivés devant le lieu où les hommes, réunis en groupe, s'efforçaient de se garantir contre leurs attaques, les mandrills, s'imaginant qu'ils tenaient leurs meurtriers, s'accrochèrent à l'impuissant refuge, le trouèrent à l'aide de leurs pieds, de leurs mains, de leurs crocs et, en une minute, s'en rendirent maîtres.

Alors eu lieu une mêlée inénarrable.

Nègres et quadrumanes luttèrent en hurlant, en grinçant (les dents, ceux-ci essayant de percer ceux-là avec leurs zagaies, ceux-là saisissant les armes qu'on dirigeait contre eux, les tordant ou les brisant et les lançant ensuite à la figure de leurs propriétaires; puis les nègres se déga-

INVASION Di: SINGES loi

gèrent et, rapides comme le vent d'orage, bondirent dans toutes les directions en poussant des cris de détresse qui remuèrent Narcisse et lui firent choisir un but dans la bande des terribles animaux contre laquelle il avait hésité à rouvrir le feu, de crainte d'atteindre les indigènes quïl désirait secourir.

Un des fuyards, le chef, empêtré dans le cadavre d'une des négresses tuées au début de l'invasion du village, s'était étalé, tout de son long-, sous son parapluie rouge ouvert, dont il serrait le manche, et qui lui servait à ce moment solennel de bouclier.

Deux mandrills se jetèrent sur lui et cberchèrent à le mordre et à le frapper; c'est ceux-là que Nicaise choisit.

Deux détonations retentirent et les deux singes s'affaissèrent pour ne plus se relever.

Trois de leurs camarades les remplacèrent; ils eurent le même sort.

Attiré par la couleur du parapluie, un cinquième mandrill tomba également, le crâne fracassé par une balle; un sixième, écorché aux parties nues, près de l'anus, sauta comme un cabri sous l'aiguillon de la douleur, partit du côté de la forêt, et les débris de la bande, que la peur avait fini par g-agner, détalèrent en rugissant pour aller cacher sur les rochers ou dans les balliers, leur honte et leurs regrets cuisants.

Il était temps.

Quand le dernier mandrill fut loin, Nicaise, qui avait épuisé ses munitions, sortit de sa hutte en cbantant victoire et en laissant son chien se dédommag-er de son mutisme par des aboiements assourdissants et des sauts extravagants, et s'avança vers le champ de bataille où gisaient pêle-mêle négresses, nègres et singes.

Neuf de ces derniers avaient été tués roides ; mais, pour chaqtie cadavre de quadrumane, on comptait doux cadavres bumains.

Dniize femmes ou filles, abîmées, méconnaissables, bai-

4 S'a AVENTURES PÉRlLLEtJSES DE NARCISSE NICAISE

.miaient dans uno maro do sang-; six liommes, couverts de blessures horribles, étaient étendus plus loin.

Nicaise considéra en frissonnant ce lugubre spectacle, et, comme tous les survivants du village s'étaient éclipsés, il les rechercha en brandissant son fusil d'une main et en s'évertuant à répéter, sans réfléchir que le français était une langue inconnue dans le pays :

— Nayez plus peur ; ils sont partis ; j'en ai tué la moitié !

Petit à. petit pourtant, quand il se fut bien époumoné, des têtes noires et crépues apparurent sur plusieurs points : au-dessus de tas de bois sec, aux portes de cabanes isolées, sous des nattes ou des claies, et, peu après, rassurés par l'absence des mandrills, les héroïques nègres revinrent en gesticulant, en parlant avec volubilité, et de l'air de gens qui ont tout pulvérisé.

Les femmes, plus hésitantes, ne reparurent que lorsqu'elles curent acquis la conviction que le danger était définitivement passé.

Le chef se montra le dernier, toujours paré de son parapluie rouge, que les misérables singes avaient irrespectueusement déchiré, ce dont le vaniteux potentat était profondément affligé.

Malgré leur désir de s'attribuer la défaite des quadrumanes, les nègres ne purent s'empêcher de reconnaître que le blanc avait accompli un travail sans précédent, nul, soit seul, soit en compagnie, n'ayant, de mémoire d'homme, tué, au Congo, en quelques minutes, neuf mandrills adultes, et ils entourèrent notre ami avec des témoignages de respect et d'admiration, oii se mêlait un sentiment superstitieux.

Le roi daigna lui tendre la main et lui promettre qu'il le récompenserait de ses services.

Nicaise ne souhaitait que d'être conduit sans délai à la ville portugaise la plus proche, et il s'efl'orça de le faire entendre au despote ; mais celui-ci, absorbé par le chagrin que lui causait la détérioration de son parapluie, ne prêta aucune attention à sa requête.

11 semblait qu'on venait de lui enlever le plus bel attribut de son pouvoir et de sa dignité.

Quand retrouverait-il un pareil meuble si utile ! Ah 1 les esprits qui, d'après sa croyance, dirig-eaient tout, étaient bien rigoureux envers lui.

Le premier moment de stupeur passé, on song^ea à relever les morts et les mortes, et à leur donner la sépulture en usage.

La manière de procéder à ce devoir varie dans l'Afrique centrale. Les nations à demi-civilisées enterrent leurs défunts ; les peuplades plus barbares se bornent à les mettre dans des trous creusés exprès et à les couvrir de feuillag^e, ou les portent dans la forêt et les abandonnent aux hyènes, aux chacals, aux rapaces, aux insectes qui les ont bientôt fait disparaître; d'autres les jettent à l'eau, en pâture aux crocodiles; certaines les rôtissent et les mang-ent.

La plus belle tombe n'est-elle pas le ventre, si voisin du cœur ?

Dans la région fortunée que Nicaise embellissait de sa présence, la coutume voulait qu'on jetât les morts à la rivière avec une pierre au cou : les hommes et les femmes libres, dans l'endroit le plus profond; les esclaves, n'importe où.

On procéda à l'enlèvement des corps afin d'aller les précipiter dans l'eau, et une vingtaine d'individus furent commandés pour celte besogne, dont ils s'acquittèrent de manière à laisser voir que leurs regrets ne les empêcheraient pas de dormir.

Quant aux singes, ils furent livrés aux femmes qui. là comme partout, étaient chargées de la cuisine, pour être dépouillés, équarris et arrangés à toutes les sauces, cette journée, si rudement commencée, devant se terminer par un festin.

Ln récompense de leurs soins et pour les consoler des assauts, mortels pour don/c d'entre elles, qu'elli.'s avaient subis, le chef poussa la générosité et la condescendance jus-

:d4 avi:.\turi:s i'i;hii.leusi:s de narcisse mcaise

qu'à leur déclarer que celte fois et par exception, elles re- 'T'vraient autant de viande que les hommes.

Au Congo et dans vingt autres endroits de la Guinée, les femmes mang-cnt à part, ne doivent toucher ni aux chèvres, ni aux cabris, ni aux poules, ni à aucun dos animaux de basse-cour, ces provisions étant réservées au sexe fort, et n'ont de distribution de viande que lorsque la chasse a été abondante, c'ost-à-dire lorsque les hommes ne savent que faire de leur gibier, ce qui est rare.

Et les femmes se plaignent, dans nos pays, de la tyrannie do la barbe !

0 injustice féminine !

Après ce qui venait de se passer, le conseil interrompu n'avait plus de raison d'être. Par ses exploits miraculeux, lo blanc s'étant placé, d'un bond, au-dessus de toute suspicion, de toute discussion, il ne pouvait plus être question de l'expulser ou de lui faire un mauvais parti, il fallait, au conlrairo, le garder précieusement, car avec lui, le village ne devait plus rien craindre do ses ennemis ni des bêtes féroces.

On s'évertua donc à recommander à Nicaise de se considérer comme chez lui au milieu de la « nation » qu'il avait secourue, on lui céda une case spacieuse qu'on garnit d'ustensiles de cuisine, de provisions de grains, de fruits, de bandes de chair de bufQe séchée, et on lui déclara qu'il y vivrait éternellement, sous la protection du chef, du féticheur et de tous les habitants s'il consentait à protéger toujours ses hôtes contre les mandrills et les léopards et à éloigner d'eux les mauvais sorts.

Narcisse remercia les nègres de leurs bons sentiments et leur répondit que son intention n'était pas de se fixer au Congo, que ses affaires le rappelaient en Europe, à Paris, la ville des villes, et qu'en échange du meurtre des mandrills, il ne sollicitait qu'une faveur : celle d'être conduit chez les Portugais de la côte qui lui fourniraient les moyens de se rapatrier.

Les nègres lui répliquèrent quil appartenait désormais

au peuple qu'il avait protégé et ne sortiiTiit plus du villag-c, où sa présence valait une armée.

Il se récria, s'indigna, prétendit qu'en récompense de ses services on le faisait prisonnier ; on lui signifia que rien ne le détacherait de ses nouveaux frères, quoi qu'il tentât, qu'on s'appliquerait à le rendre heureux, et, moitié de g'ré, moitié de force, on le conduisit à sa case où on le laissa avec mille protestations amicales, et en lui donnant à entendre qu'on veillerait incessamment sur lui, et qu'on viendrait le chercher pour le hanquct qui se préparait, ainsi que l'avait commandé le chef, dès que le festin serait servi.

Resté seul avec Pierrot, .\icaise entra dans une colère rouge et fut sur le point de regretter d'avoir abattu tant de mandrills au profit de sauvages ineptes qui le condamnaient aux galères pour prix de l'aide qu'il leur avait prêtée.

Passer à l'état de fétiche, être l'objet d'attentions gênantes, ne pouvoir plus se bouger sans être surveillé ou accompagné, être contraint d'achever son existence au milieu d'individus bruts et stupides, ne plus revoir la France, celte chère et adorable France, qu'on aime jusqu'à l'idolâtrie quand on en est éloigné, cela le suffoquait.

Volontiers il se serait écrié : ramenez-moi aux déserts, aux crocodiles, aux serpents v^enimeux, aux panthries, aux lions ; volontiers il aurait essayé de s'échapper sur l'heure, quitte à lutter pour reprendre sa libei'Lé, conlre tout le village réuni; malheureusement, il ne possédait plus un grain de poudre, plus une seule cartouche, sim fusil se chargeant par la culasse lui était devenu iimlile, plus inutile qu'un fusil à pierre dont il aurait pu se servir encore si le hasard lui eût fourni les moyens de fabriquer de la poudre, ou de s'en procurer autrement, tandis que, sans cartouches à fulniinale, son deux coups ne valait pas même un bâton.

Dans CCS conditions, rentrer en loièt eût été courir à une catastrophe certaine, d'autant qu'il ignorait où il se trou-

vait el n'avail aucune connaissance des chemins qu'il lui faudrait suivre pouraltolndro des populations civilisées.

C'est avec la poudre que la plupart des explorateurs modernes ont traversé des régions inconnues, c'est grâce à elle qu'ils ont combattu victorieusement leurs ennemis, se sont défendus contre les animaux féroces, et ont tué le gibier qui les a fait vivre. Narcisse avait constaté combien elle lui était indispensable ; il ne pouvait penser à se remettre en route sans elle et, par-dessus le marché, sans guide et sans appui.

Arrêté d'un côté par les indigènes, de l'autre par son dénûment, il semblait destine à finir ses jours chez les magots qu'il avait considérés, la veille, comme ses bons génies et qui n'étaient plus que ses geôliers.

Sa désillusion s'exhala en imprécations.

Les poings serrés, les larmes aux yeux, il arpenta sa case de long en largo, suivi pas à pas par son fidèle compagnon qui, ne sachant de quoi il s'agissait, cherchait à pénétrer les causes d'une douleur, d'une agitation incompréhensibles pour lui, et se lamentait de voir son maître troublé, scandalisé, irrité.

« Allons, fit celui-ci, accablé, je me croyais sauvé et je suis plus perdu que jamais ! »

Il achevait de j)ousser ce cri de désolation lorsque trois indigènes entrèrent chez lui, et lui annoncèrent que le chef l'invitait à se rendre au festin.

Refuser eût été imprudent; d'autre partie liasard pouvait le servir pendant ce banquet de réjouissance où ne devaient présider ni la tempérance, ni la modération ; il accepta donc de bonne grâce, et marcha entre les nègres, avec Pierrot, qui partageait la considération intéressée qu'on avait pour lui.

Il s'agissait d'un re})as public, d'un « vingaré » où le vin de palme, le mélalïo, allait être abondamment versé.

Le couvert, dressé sur l'herbe, à l'oiiibre de cotonniers et près de l'habitation du chef, se composait de quelques ustensiles grossiers et de feuilles de bananiers étendues,

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en guise de plats, dans les espaces désignés par les « officiers » chargés du service d'ordre.

Les hommes avaient, leur place marquée d'un côté; les femmes étaient parquées plus loin ; le chef occupait un poste d'honneur sous l'auvent d'une de ses cases et contre son parapluie rouge, dont il ne restait guère d'intact que les haleines, ayant son féticheur, ses esclaves et ses épouses auprès de lui, à distance respectueuse,

Nicaise s'assit à trois ou quatre pas à sa droite, ayant devant lui son cher caniche qui n'avait d'yeux que pour les deux cent cinquante nègres ou négresses accroupis par terre ou employés à la cuisine, criant, gesticulant, riant, se bousculant, se promettant de s'en donner jusqu'au menton et au delà.

Pour augmenter la cacophonie et le vacarme, quatre esclaves jouaient d'une sorte de tambour ou d'autres instruments, aussi simples que discordants, dont les sons charmaient les grandes oreilles du chef,

La certitude qu'avec le blanc et son fusil (les sauvages ignoraient que c'était désormais un fusil réduit au silence), le village était à l'abri de toutes les attaques, de toutes les surprises, remplissait de confiance et de fanfaronnade le sire et ses sujets qui ne pensaient plus qu'à vivre dans la quiétude et la bombance.

Enfin les femmes apportèrent les victuailles, la musique cessa son tintamarre, et le banquet commença au milieu de l'animation générale et du brouhaha.

Dans les repas du genre de celui dont nous parlons, les (luinéens ne mangent pas, ils engloutissent gloutonnement, comme des vautours, les mets qu'on leur abandonne, ils s'empilFroiitjusqu'à la suffocation, sans souci dos suites que cette débauche aura pour eux. C'est ainsi qu'ils dévorèrent les quartiers de singes rôtis et les morceaux de boa cuits sous la cendre qui leur furent jetés.

Narcisse, auquel on oITrit un ventre de mandrill farci et une tranche de constrictor, laissa cette pittance répugnante à son caniche.

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Pour lui, il se contenta de bananes et de dattes arrosées de vin de palme ; encore eut-il de la peine à avaler ces frugalités, tellement l'odeur qui s'échappait de la tourbe huileuse, vurace et sale dont il était entouré serrait sa gorge et son estomac.

D'ailleurs, il songeait moins à manger qu'à s'esquiver.

« Si je m'entendais avec les esclaves, pensa-t-il après avoir ruminé les moyens d'effectuer la fugue qu'il rêvait. Ils sont là une quinzaine de gaillards solides, qui si j'en juge par leur air, brûlent du désir de recouvrer leur liberté, et en compagnie desquels il me serait facile de gagner Saint-Paul de Loanda, ou toute autre ville de la côte. En leur procurant des zagaies et en prenant les précautions nécessaires, la nuit... J'y réfléchirai, et si c'est possible, cela se fera. »

Le repas durait depuis trois heures; les têtes s'échauffaient sous l'influence du vin de palmier; les criailleries, les rires, le désordre augmentaient; le soir approchait; le chef, par l'organe du féticheur, réclama le silence et annonça qu'il avait à faire une communication d'un intérêt général.

Aussitôt on se tut, et l'on se tourna vers le maître.

Ce dernier promena un regard satisfait sur l'assistance, et dit que pour témoigner au blanc l'estime que lui inspiraient ses mérites, et dans le but de l'attacher plus intimement à la nation, il daignait lui céder une de ses dix épouses, celle qu'il avait sauvée la première des étreintes des mandrills.

Un tonnerre de beuglements approbatifs salua sa sublime déclaration, que vingt individus essayèrent d'expliquer à Nicaise.

Celui-ci tremblait de comprendre. Il fut édifié quand les gardes le prirent et le conduisirent près de l'épouse en question, à laquelle le féticheur l'unit, en deux temps, selon le rite congue.

— Conduisez les mariés chez eux, ordonna le tyran en levant le siège pour se retirer dans ses cases.

INVASlU.N DE SINGES

Les acclamations, les chants, les danses au son de la musique recommencèrent de plus bulle, et le pharmacien et sa femme, précédés par Pierrot, furent menés, manu militari, à leur habitation, où on leur souhaita une bonne nuit et où on leur donna un charivari tel que la foret voisine on frissonna.

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