‹ Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au CongoChapitre 18 sur 27 · NUIT BLANCHE · texte numérisé non relu

NUIT BLANCHE

Les hyènes qui venaient d'entrer dans le village étaiont tachetées.

Trois se jetèrent sur les poules éparg-nées par le léopard, d'autres 6tran;5lèrent un porc et une chèvre, une dcrniÎM-i^ plus hardie, s'élança sur la négresse de notre héros, la saisit par une jambe, et l'entraîna, malgré sa résistance, aidée par deux de ses camarades chargées,, selon toute vraisemblance, de protéger la prise contre ceux qui auraient tenté de la reprendre.

Aux cris de la malheureuse femme, Narcisse se précipita, le sabre au poing, à la poursuite des hideux animaux, parvint à les rejoindre avant qu'ils eussent gagné la campagne, et les attaqua, secondé pa/ son caniche qui, sans s'efTra3'^er de leurs grosses canines, leur mordit les pattes.

De superbes coups d'estoc, de taille et de pointe, mirent en déroute ceux qui formaient l'arrière-garde, et obligèrent les autres à faire volte-face.

« Une hyène qui a mis la dent sur une proie ne s'en laisse pas éloigner facilement, a dit un naturaliste; elle en emporte au moins un morceau ; et ce qu'elle a une fois dans la gueule, elle ne l'abandonne plus qu'avec la vie. »

L'hyène ne lâcha donc pas la négresse, quoiqu'elle eût été obligée de s'arrêter, et ses crocs s'enfoncèrent d'autant plus dans la chair de celle-ci, que le pharmacien la serra de plus près.

Pour lui arracher sa proie, ce dernier dut lui enfoncer son sabre dans le ventre jusqu'à la garde et l'y retourner plusieurs fois; alors elle poussa un grognement sourd et expiia.

La bête immonde morte, Nicaise prit la négresse, qui s'élait évanouie sous rciïet de la douleur et de la terrimr, et la porta sous l'auvent de la case où il lui lava sa blessure avec de l'eau.

Les dents du carnassier avaiml couj)é les nerfs et broyé l'os; la fracture était irrémédiable; il fallait amputer la jambe.

l~-2 AVENTCUKS I>É1ULLEUSES DE NARCISSE NICAISE

— Pauvre diablesse! murmura notre ami avec compassion. Et CCS sauvages qui continuent à dormir comme des sabots!... Quelle horrible succession d'événements!... Pourvu que la série s'arrête là!...

La négresse rouvrit les yeux, regarda son sauveur avec effarement, s'accrocha à lui, et exhala un gémissement de douleur.

Narcisse la plaça sur une natte, près de la porte, le dos appuyé contre la claie de jonc, la figure tournée vers le village, cassa des tiges de bambou à la charpente de la case, les fendit par le milieu, dans leur longueur, avec son sabre encore trempé du sang infect de l'hyène, en fit des éclisses, et avec l'écharpe de coton qui eiitourait les reins de la blessée, fabriqua un appareil qu'il appliqua sur les parties latérales de la fracture et, qu'il assujettit au moyen de bandes d'étoffe que lui fournit la doublure de son vêtement de chasse, ou mieux do ce qui restait de ce vêtement.

Cela accompli, non sans diflicultés, non sans plaintes déchirantes, il s'efforça de combattre l'inflammation de la blessure avec de l'eau, n'ayant pas d'autre collyre à sa disposition, et de consoler la malade, dont l'état était grave.

Pierrot, que son bon naturel portait à la compassion, oublia son antipathie en présence du malheur et mêla ses soupirs de regret aux encouragements cordiaux de son maître; mais ces témoignages affectueux, qui eussent été accueillis avec tant de joie deux heures auparavant, ne touchèrent ni ne calmèrent la blessée.

L'esprit troublé, le corps brûlant, plaignant d'une voix inarticulée, elle souffrait trop pour être sensible aux amitiés qu'on lui faisait.

— J'espère, soupira Nicaise en examinantl'horizon, qu'il sera possible de la soulager autrement quand le soleil aura reparu.

Surpris que les ravages du léopard, des éléphants, des hyènes, les aboiements de son chien, ses cris et ceux de la négresse n'eussent pas réussi à émouvoir ses hôtes, il

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chercha les causes d'une apathie aussi absolue et n'eût point de peine à les trouver.

Chez les indigènes du Congo, il est rare qu'a^jrès un repas public, oh le vin de palme et quelquefois l'eau-de-vic et le rhum ont couié à flot, tout le monde ne soit pas ivremort, ou du moins plongé dans une espèce de coma qui se prolonge souvent pendant dix ou quinze heures, suivant l'importance des libations; les sauvages dormaient donc sous l'influence des excès du vingaré de la veille; ou bien, comme les Congucs croient aux sorciers, aux mauvais génies, aux esprits des ténèbres, à la métempsycose, à toutes les aberrations de leur imagination naïve et folle, de leurs superstitions, s'ils étaient éveillés, ils faisaient la sourde oreille à des appels au secours qui cachaient peut-être des pièges de démons.

'< C'est cela, grommela Narcisse, ils sont encore soûls, ou ils ont peur. »

Puis jetant un regard de commisération sur la sauvagesse :

« Je l'ai rudoyée, continua-t-il, et je m'en repens ; je devais la tenir à distance d'une façon moins brutale et la renvoyer poliment à son ex et grotesque époux, qui en aurait gratifié quelqu'un de ses sujets, puisqu'il en était las ou n'y tenait pas. Car il est certain que s'il Peut aimée, s'il n'en eût pas été rassasié, il ne s'en serait pas séparé. En somme, c'est lui qui est cause de son mal. Si ce despote no me l'avait pas imposée sottement pour femme, à moi ([ui ne la désirais, ni ne la convoitais, j'en jure, elle ne se serait pas employée à raccommoder ma case trouée par les éléphants et, conséquemment, n'aurait pas été enlevée par les hyènes. Je ne porterai point la responsabilité de sa mort ; c'est un poids de moins sur ma conscience. Elle soufl're comme une damnée. Quand je pense à la rapidité avec laquelle elle a été emportéc,j'enaila chair de poule.... »

Et comme elle se plaignait plus vivement, par suite de l'inflammation croissante de sa jambe, il baigna d'eau les interstices de l'appareil qu'il avait posé, tout réconforté par

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le raisonnement (ju'il veuail de se faire et qui lui donnait une part accidenlolie et infime dans le drame dont la bless6 était victime.

Il y avait une heure qu'il soignait son infortunée moitié, qui ne devait pas tarder à le rendre veuf, quand Pierrot mit le nez au vent.

— Est-ce que le défilé des bêtes féroces n'est pas fini? pesta-l-il on observant son caniche, et en voyant des lueurs jaillir devant lui.

— Le feu ! s'écria-t-il.

C'était le feu, en effet, qui éclatait dans dix endroits à la fois.

Des mains criminelles avaient dû Fallumer, sinon il ne se serait pas produit avec cet ensemble et cette désastreuse intensité.

Pourtant la campagne semblait déserte ; pas un bruit dans les champs, ni sous les arbres ; le calme, le silence partout, sur l'herbe et dans l'air.

Nicaise appela les indigènes au secours de leurs habitations de chaume, de jonc, de bambou, qui brûlaient comme des allumettes, et presque aussitôt les hommes, les femmes, les enfants, réveillés enfin, accoururent et regardèrent ce qui se passait.

Des gerbes de feu se dressaient le long des palmiers, des cotonniers qu'elles embrasaient en rendant un mugissement saisissant ; les cris d'effroi, les supplications se mêlaient à la crépitation des flammes; les gloussements des poules, les grognements des porcs, les bêlements des chèvres ajoutaient au concert.

Des hauts fonctionnaires s'approchèrent du chef qui sortait de ses cases en compagnie de ses épouses et de ses esclaves, et lui montrèrent du doigt, dans les broussailles, des formes humaines qui rampaient.

— Aux armes! hurla, dans son dialecte, le despote en se dirigeant vers le pharmacien, pendant que ses sujets cherchaient des zagaies, des javelots, des massues, des arcs et des flèches.

NUIT BLANCUE

Le village était cerné par une tribu guerrière de lest, en relation avec des marchands d'esclaves, qui s'était aventulurée vers l'ouest, où elle savait qu'elle trouverait des populations pusillanimes, pour faire des razzias et rentrer ensuite chez elle en traînant derrière soi des chaînes de gibier humain qu'elle avait vendu, avant de l'avoir capturé, aux: traitants de l'intérieur.

Imitant la tactique des chasseurs sauvages qui, afin de se procurer sans danger et sans fatigue de la venaison, incendient les fourrés, les taillis où ils ont reconnu la présence d'éléphants, de ruminants, les envahisseurs avaient mis le feu à la place qu'ils bloquaient, dans le but de prendre tousses habitants dun seul coup de filet, et d'abattre sans risque ceux qui résisteraient ou se sauveraient.

En face du péril, le tyran sens dessus dessous, ordonna aux hommes valides de lui faire un rempart de leurs corps, et conjura Nicaise de l'aider de son tonnerre qui, le jour précédent, avait si bien foudroyé les mandrills.

Mais hélas ! le tonnerre était devenu inofîensif depuis l'épuisement des cartouches; son propriétaire essaya de le persuader à ceux qui le pressaient de le faire parler et auxquels il conseilla de ne pas perdre de temps, de pourvoir d'une autre manière à leur sûreté, jurant qu'il combattrait, à leur tète ou à leur côté.

Personne ne comprit ce qu'il disait.

Le chef et le féticheur virent même, dans son refus de se servir de son fusil, une complicité avérée avec les assaillants, et allaient commander à la tourbe qui piétinait et se lamentait auprès d'eux de le massacrer, lorsque l'ennc.'mi, se démasquant à deux cents mètres des premières huttes et poussant des clameurs formidables, fit pleuvoir une grcle de flèches sur les trcmbleurs qui tentaient de fuir en se faufilant à travers les arbres non encore atteints par le feu, en tua une partie et rejeta le reste au centre dir village où il obligea la population à se réunir en las.

Comme il élail nombreux, bien arnr(^ résolu, et (|ue ceux qu'il avait surpris ne savaient oii diuuier de la tète et ne

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rachetaient pas, par la bravoure, leur désordre et leur confusion, il remporta promptcmcnt la victoire en dépit de la résistance isolée de Nicaise.

Aux dernières lueurs de l'incendie, les vainqueurs se ruèrent sur les vaincus et les enchaînèrent.

Étourdi dMn coup de massue, qui lui aurait fracassé le crâno s'il eut été bien appliqué, Narcisse tomba au pied d'un cotonnier, et subit le sort commun.

Quant à Pierrot il devait être parmi les morts, puisqu'il ne se trouvait pas auprès de son maître.

Des hurlements de triomphe célébrèrent le succès de l'audacieuse entreprise, et la tribu victorieuse, abandonnant les blessés, et chassant devant elle le troupeau de ses prisonniers, alla camper dans une prairie voisine où elle transporta le pharmacien, que la couleur de sa peau, sa barbe et son vêtement en fourrure de léopard recommandaient à l'attention générale.

Il lui avait fallu moins d'une heure pour détruire le village, capturer ses habitants et les parquer au milieu d'un champ, sous la surveillance de sentinelles.

Rarement razzia avait mieux réussi.

LES NEGRIERS.

Los .Mdtaïuba'. — Le bivouac. — Le départ. — Les prisonniers. — Nicai-=e .lU joug. — Les esclaves et les traitants. — Exécutions atroces. — Halto ^ur uu plateau. — Conseils dos chefs touchant Nicaise. — Le nègre sauvajjiv — Histoire du jeune Maizan. — Les supplices en usages chez bs uéyres. — La révolte gronde. — Le nègre esclave. — Actes d'audace. —

Conférences des captifs libres avccNicaiso. — Massacre de Matanibas.

Résolution énergique. — Attaque des chefs en palabre. — Le vent tourne. — Les vainqueurs vaincus à leur tour. — A la poursuite des révoltés.

Lorsque Narcisse reprit ses sens, lejourse levait radieux, et les envahisseurs achevaient d'org-aniser leur bivouac.

Ils étaient trois cents, noirs, nus ou à peu près, armés jusqu'aux dents, et paraissaient appartenir à la province de Matamba.

Leurs prisonniers et leurs prisonnières, divisés par groupes, tremblaient en les reg-ardant, ou se répandaient en lamentations.

Les uns croyaient qu'ils seraient torturés, les autres qu'ils seraient mangés, ou vendus comme esclaves à des niaiciiands impitoyables qui les emmèneraient loin, si b)in «ju'ils ne reverraient jamais leur pays; et tous étaient dans le vrai, car ces différents sorts les menaçaient également.

Les plus robustes avaient dû apporter aux pieds de leurs nouveaux maires les dépouilles du village; les femmes, sans excepter celles du chef, s'étaient vues contraintes do

d78 AVi:.NTijni:s i'i:iuixi:ls1£s dl: N.vncissi-: mcaise

préparcrle déjciiucr do leurs bourroaux: poules rùLics, porcs ol cabris grillés sur la ])raise ou dans la cendre brûlante.

Pourune bande de celte importance, il fallait une cuisine copieuse.

Nicaise envisag-ca la borde au milieu de laquelle il se trouvait, et par un brusque retour, chercba des yeux son fidèle compagnon.

Ne voyant ni près de lui ni ailleurs le cher caniche, il sentit les sanglots lui monter à la gorge.

« Mon pauvre ami!,.. » balbulia-t-il tandis que les larmes l'aveuglaient et que sa poitrine oppressée se soulevait.

Le coup qu'il avait reçu n'était pas dangereux, mais le faisait souffrir; la chaleur, le manque d'eau, de soins, les brutalités de ses gardiens allaient augmenter son mal et les douleurs qu'il lui causait déjà.

Quand les Matambas eurent mangé tout leur soûl, ils abandonnèrent le reste à leurs victimes et s'étendirent sur l'herbe pour digérer et se préparer à la longue étape qu'ils se proposaient de faire dans la journée.

Rentrer chez eux pour vendre aux traitants les deux cents êtres qu'ils emmenaient était leur idée fixe; et tous leurs actes tendaient à ce but.

A deux heures, ils organisèrent le départ, attachèrent des fourches de bois au cou des individus qui leur parurent les plus rétifs, et, obligeant leurs prisonniers hommes, femmes, enfants, sans distinction, à se charger d'une portion de butin, dirigèrent les malheureux par monts et par vaux, vers la province de Matamba, vers l'est, loin de l'océan Atlantique et des établissements européens.

Narcisse marchait presque en tète de ce chapelet humain qui n'avait pas moins de cinq cents mètres de longueur.

Malgré ses protestations, ses prières, sa résistance, il s'était vu attaché à une fourche, comme un simple noir, dépouillé de ses vêtements, de sa peau de léopard, et laissé presque nu sous la garde de trois colosses larges de carrure, que le désir de lui larder la peau avec la pointe de leurs lances tourmentait.

LES NEGRIERS 179

Fuir, il n'y pouvait songer, la fuite étant plus impossible pour lui que pour les indigènes.

Etroitement gardé, il eut vainement essayé de se jeter dans la forêt. Puis, en l'état, qu'aurait-il fait sous bois, sinon se livrer en pâture aux carnassiers?

Il n'avait, pour le moment, qu'à s'en remettre à la Providence, à s'armer de patience et à guetter une occasion d'améliorer d'une façon ou d'une autre sa situation.

Do leur côte, les Malambas considéraient comme un événement mystérieux la capture d'un blanc, d'un blanc à barbe blonde, dans ces circonstances.

D'où venait ce curieux échantillon de la race pâle, et que faisait-il chez les Cong-ues?

Incapables de répondre d'une façon qui les satisfit à ces deux questions, ils en vinrent à se persuader que le pharmacien était un sorcier quelconque, un génie protecteur de leurs ennemis, et ils songèrent au moyen de se débarrasser de lui, sans cependant attirer sur eux sa colère, ce qui, a priori, ne s'accordait guère.

Le sujet leur paraissant trop important pour être traité légèrement, ils convinrent de tenir, le soir même, un palabre.

En attendant, ils montrèrent le poing au blanc, invectivèrent contre lui, resserrèrent ses liens et observèrent ses moindres mouvements.

« Allons, soupira Nicaise en se traînant entre ses guides, torturé par sa fourche, par sa blessure et par un soleil ardent, je crois que cette fois, c'est la fin. Qu'elle soit la bienvenue ; je n'en puis plus. »

Et par un étrange caprice de son esprit et de sa mémoire, se laissant aller à une réminiscence classique il ajouta, avec un sourire mouillé d'une larme furlive :

'< Pleurer sur l'homme à sa naissance, en pensant aux maux au-devant desquels il court; mais, quand l'homme est mort et que ses maux ont cessé, se réjouir, et, avec des cris d'allégresse, accompagner ses restes hors de sa demeure, a dit Euripide dans Cresphonte, si je ne me

trompe; réjoiiissons-nous donc à Tapproclio de la mort qui nous délivrera. »

La trislc caravane serpentait à travers des prairies desséchées, ou gravissait des collines broussailleuses et pierreuses, traçant son chemin sous la conduite d'un guide, et laissant derrière elle des marques caracléiis tiques de son passage.

Quand une bande d'esclaves est en marche et que la fatigue, l'épuisement, la maladie font tomber sur la route les plus faibles ou les plus maltraités de ceux qui la composent, le maître, plutôt que de consentir à perdre les captifs que sa cruauté a détériorés, les tue avec un raffinement de barbarie.

Ces exécutions sommaires, en même temps qu'elles soulagent l'imbécile colère du bandit sans pitié, ont pour effet de prévenir des défaillances qui seraient plus fréquentes san« elles.

Les traitants portugais en ont abusé au Congo, et les indigènes du g-enre de nos Matambas n'ont eu garde de mépriseï un système qui satisfaisait leurs instincts sanguinaires et leur passion du meurtre,

La première victime, une vieille femme, qui s'affaissa sous le fardeau qu'on lui avait imposé, fut pendue aux branches basses d'un baobab, en tête de la caravane, afin que tout le monde défilât devant elle.

Elle mourut en moins d'une minute, et demeura attachée par le cou, pour servir de pâture aux rapaces et aux car-nassiers.

Narcisse, malgré la chaleur étouffante, eut froid dans le dos en la regardant.

Un homme entre deux âges, peu habitué aux travaux pénibles et qu'on avait contraint à porter sur la tête un paquet de provisions d'une centaines de livres, le féticheur du village, s'étant imprudemment refusé à aller plus loin et ayant jeté son ballot par terre, reçut dix coups de javelot ou de zagaie dans la poitrine et succomba.

Trois autres récalcitrants eurent un traitement analogue.

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Ces cinq cadavres suffirent; les prisonniers et les prisonnières appelèrent à eux toutes leurs forces pour soutenir la marche et ne pas être égorgés, et, à la nuit, atteignirent la halte fixée où la plupart, profitant de la faculté qui leur était accordée de se reposer, s'aplatirent sur la terre humide, sans demander de ration, et restèrent dans un état de prostration, qui les rendit insensibles à ce qui se passait autour d'eux.

En sa qualité de prisonnier extraordinaire, jXicaiso, n'ayant pas été contraint de porter de fardeau, se trouvait moins exténué qu'eux; pourtant c'est à peine s'il pouvait se tenir sur ses jambes.

Il s'étendit à l'endroit où on le relégua, contre l'arbre auquel on l'attacha et où on lui jeta une bande de buftle séché au soleil pour son souper.

Quoiqu'il eut besoin de reprendre des forces, c'était moins de la viande que de l'eau qu'il désirait. Il demanda à boire, et, comme beaucoup de ses compagnons de captivité faisaient la même prière, le chef des Matambas, craignant que sa marchandise humaine ne perdit de sa valeur si elle soulTrait trop, ordonna une distribution générale d'eau.

Los feux du bivouac étaient partout allumés, le repas finissait, les sentinelles veillaient, car les pillards et les négriers ont toujours à redouter d'autres pillards et d'autres négriers, le palabre projeté au sujet du pharmacien s'ouvrit sur un espace découvert d'où Ton dominait le campement.

Les guerriers les plus importants de la bande, soixanteet-dix ou quatre-vingts, y prirent part, assis en cercle et leurs armes sous leurs mains.

Il eut aussitôt une grande animation, car la question <]Mi s'y discutait était de la plus haute gravité: il s'agissait, tn effet. (\o savoir ce qu'on ferait d'un individu que l'on mnsidér.iil coinmc un esprit malfaisant, et s'il fallait, dans l'iiiiriri (le l;i liiltn, le luer «m le garder vivant en le ^(•unletlanl à des lounn-'nls (piolidii-ns.

182 aveiNtuhes péuilleuses de narcisse nicaise

Une décision maladroite et fausse étant capable d'entraîner des catastrophes irréparables, il convenait d'étudier le cas afin d'agir sagement.

Pendant que son sort se discutait, Nicaise, se doutant qu'il était l'objet du palabre qui se tenait et dont il apercevait le feu, de sa place, donnait carrière à sa pensée et voyait défiler devant lui, dans une vision rouge, la série des supplices monstrueux que les noirs de l'Afrique centrale pratiquent avec frénésie.

Quel qu'il soit, le nègre sauvage a un fond de férocité qu'un rien met à nu et grossit.

Ignorant, superstitieux, fantasque, il cède, sans résistance, à ses impressions, trouvant bon et licite ce que son cerveau, dépourvu d'équilibre l'excite à faire

11 en résulte qu'on le voit Immain un jour et cruel le lendemain.

Des voyageurs ont parcouru des contrées entières de l'Afrique intertropicale et n'ont eu qu'à se louer de leurs rapports avec les populations; d'autres explorateurs, venus après eux, ont été assassinés et mangés, ou ont failli l'être, par ces mêmes populations présentées par leurs précurseurs comme candides et inoffensives.

Narcisse savait cela; aussi en réfléchissant à l'effet qu'il avait produit et à la façon dont il était traité, frissonnat-il.

Mourir ne l'effrayait pas : il considérait la mort comme une délivrance; mais la torture l'épouvantait; et plus il y songeait, plus il se persuadait qu'il la subirait.

Un souvenir, qui devait aider à décupler ses angoisses, hanta, sur l'entrefaite, sa cervelle enfiévrée : celui de l'histoire du jeune Maizan, histoire qu'il avait entendu raconter au quartier latin, et dont il se rappela les détails avec une précision et une ténacité désespérantes.

Maizan était un ancien élève do l'Ecole polytechnique que la passion des découvertes avait tourmcnlé de bonne heure et qui, pour la satisfaire, était entré dans la marine.

Il rêvait d'explorer les grands lacs du continent africain

LES .NÉGIUERS 183

avant que les Liviiigslone, les Baker, les Speke, les Burloii eussent accompli les voyages qui les ont rendus célèbres.

A l'âge (le vingt-six ans, en 1845, muni de l'agrément du gouvernement français et n'étant encore qu'enseigne de vaisseau, il se rendit à Zanzibar où il comptait engager une escorte et se renseigner sur les indigènes avec lesquels il allait entrer en relation.

Remarquablement doué, savant, intrépide, audacieux, il avait, en outre, préparé son entreprise avec soin et intelligence, et son matériel, d'une grande valeur, était de nature à rendre ses fatigues exceptionnellement fructueuses pour la science.

Entravé, des le début, berné par le Saïd de Zanzibar, desservi par les traitants et les négriers, qui redoutaient l'intervention de la France sur la côte orientale, il partit, insoucieux des périls et de sa sûreté, sans l'escorte que le sultan lui avait promise, aborda à Bagamoyo, comptoir situé en face de Zanzibar et, impatient de réaliser son projet, s'enfonça vers l'intérieur avec quelques hommes, en attendant les renforts qui devaient le rejoindre.

Peu après, il arriva chez Mazoungéra, chef des Youakamba, sous-tribu de l'Ouzaramo, fixé à Dégé la Mhora, où il fut accueilli avec une cordialité qui lui inspira la plus parfaite tranquillité.

Ici, passons la plume à Burton, qui a recueilli sur place les détails de l'assassinat de ce martyr si sympathique et si brave ;

« Au bout de quelques jours, passés dans les meilleurs termes avec son faux ami, le jeune homme fut mandé par Mazoungéra; celui-ci lui reprocha les cadeaux qu'il avait faits à d'autres chefs, et sans rien vouloir écouter, saisi d'un»! fureur subite, s'écria en le regardant : « ïu vas mourir, à l'instant! » Une tourbe de sauvages, portant deux longues perches, se précipita en ce moment dans la case. Protégé par l'épouse du chef, le domestique du voyageur, un Malgache, su|tplia son maître d'accourir vers sa libératrice et de la louclier, aliiidest! rendre ainsi insiola-

l.Si Avi.Mir.Ks ri:n!LLi:rsKS de N.xr.c.issK. nicaisf:

blc ; mais, avant qu'il pùl mcUrc à profil ce conseil, on éloigna l'épouse, et il doineura sans défense devant son hôte. Alors et sans perdre une seconde, on l'attacha par les bras et les jambes à l'une des perches, dont les esclaves étaient char^éS; on fixa sa tête à celle perche à l'aide d'une corde qui lui passa sur le front, et on le porta à cinquante mètres du villat;e auprès d'un baobab. Là, Mazoungéralui Iraiicba d'abord toutes les articulations, pendant que relenlissait le chant de guerre et que le tambour battait une marche triomphale. Entamant ensuite la gorge du voyageur,, et trouvant son couteau émoussé, l'infâme s'arrêta pour en affiler le tranchant, et termina son œuvre sanglante en arrachant la tête avant que la décollation fût complète. »

Depuis, il est convenu, chez les indigènes de la côte zanzibarilc, que la route qui de Bagamoyo conduit à Dégc la Mhora, est interdite par un dragon animé de l'esprit de l'enseigne de vaisseau Maizan.

Ce sombre drame s'était passé, en réalité, de l'autre côté de l'Afrique; mais ce n^était pas une raison, pour Nicaise, d'espérer un sort moins affreux, les sauvages de la Guinée surpassant en cruauté ceux de l'Ouzaramo, de l'Ouzagara, de l'Ouzégoura et de tout le littoral de l'océan Indien, t'utre les tropiques.

Il serait difficile d'énumérer les supplices en usage du Congo àrAchanty, ces supplices variant à l'iniini, suivant les caprices de l'imagination des indigènes, depuis l'empalement, plus particulièrement réservé aux femmes, jusqu'à la décapitation; cependant il est un genre de torture et d'exécution que beaucoup de peuplades emploient contre les étrangers ou les individus qu'ils soupçonnent de magie, et (|ui consiste à placer entre deux planches la tète de la victime et à serrer lentement ces planches avec des liens (juclconqucs, jusqu'à ce que la cervelle jaillisse par les sutures du crâne. Cela empêche, paraît-il, le magicien tué de la sorte de se transformer en lion, en crocodile, en fantôme vampire, etc., pour tourmenter ses bourreaux après sa mort.

Nicaisc lit .si^^uo do lu ttMr nu'il l'Iail prêt à agir (paye ISbii

Or, il élaiL fortement question, dans le palabre, d'écraser le pharmacien dans cette sorte d'étau.

Plusieurs guerriers opinaient, en outre, tout en fumant du tabac dans de longues pipes ou en chiquant de la terre douce, pour qu'on le sciât par le milieu du corps, également entre deux planches, et pour que son cadavre, haché en menus morceaux, fût lancé dans la direction du village pillé etinccndié, de façon àneportermalhcur qu'àcelieu dévasté.

Tandis que cette discussion intéressante se poursuivait de la sorte, et que des propositions analogues surgissaient du cerveau échauffé des uns et dos autres, et fournissaient de nouveaux aliments au palabre, la révolte grondait au bivouac parmi les captifs.

Le nègre de l'Afrique centrale que, depuis des siècles, les Arabes d'une part, les Européens de l'autre, chassent pour le vendre ou achètent pour le revendre, et qui. aux yeux do bien des gens, représente le type de l'esclave est, au contraire, de l'avis de ceux qui l'ont employé sur son sol natal, très rétif.

Pour qu'il soit utile et supportable, il faut le transporter dans un autre monde, dans un autre milieu que le sien, dans un milieu civilisé; alors il s'améliore. Tant qu'il foule le sol africain, il reste indomptable.

C'est une sorte de gorille qui ne s'apprivoise pas et chez lequel la captivité entretient et augmente les mauvais instincts.

Rongeant son frein, comme un léopard enchaîné, il est toujours prêt à déserter ou à se révolter; et malheur au maître inhumain qui l'a trop maltraité : il sait en tirer vengeance.

Les négriers sont souvent punis par lui de leur odieuse conduite, et nul n'a jamais songé à les plaindre.

Quand la crainte l'oblige à se soumettre, il se rattrape avec la dissimulation, la ruse perverse, le vol et une inertie voulue qui prouve combien sa haine est tenace.

Chez la négresse, l'esclavage développe le vice à un degré supérieur.

LES NÉC.RIERS ],S7

On ne s'élonnera donc pas que les prisonniers des brigands malambas, une fois leur extrême fatigue passée, eussent songé à se venger et à recouvrer leur liberté.

L'un d'eux, mal attaché, parvint, vers minuit, à se débarrasser de sa fourche, à défaire ses liens, à s'approcher, en rampant, d'une sentinelle assoupie et isolée, et à l'égorger avec ses propres armes avant qu'elle eût eu le temps de pousser un cri.

Cet acte d'audace accompli, il se glissa auprès de quelques-uns de ses compagnons, qu'il délivra sans bruit, à la faveur de l'obscurité, et avec lesquels, étendu à plat ventre par terre, pour ne pas attirer l'attention, il combina un plan d'action.

Après quatre ou cinq minutes de conférence, les uns et les autres se traînèrent auprès de Nicaise, que deux gui'rriers gardaient, mais mal et dans un demi-sommeil qui rendait leur surveillance presque nulle, se précipitèrent sur ces guerriers, les étranglèrent, s'emparèrent de leurs dépouilles, et s'accroupirent auprès du pharmacien ahuri auquel ils s'empressèrent de faire entendre, sans élever le ton, à l'aide de la parole et du geste, qu'ils comptaient sur lui pour libérer leurs parents et amis et anéantir les scélérats au pouvoir desquels de méchants esprits avaient voulu qu'ils tombassent.

Comprenant que malgré l'état où ils le voyaient réduit, sans rélléchir et avec l'inconséquence enfantine propre à leurs semblables, ils le croyaient encore doué de la puissance surhumaine qu'ils lui avaient attribuée à l'issue desa vicloire sur les mandrills, Narcisse essaya de leur pcr.suader qu'il no valait pas plus qu'eux désormais, et ne pourrait que mener le branle dans la partie (ju'ils lui proposaient; ils ne saisirent pas sa déclaralion et insistèrent, avec une impatience qui ne souffrait pas de réplique, pour qu'il acceptât, sans perdre une seconde, le succès de la tentative dépendant de la |)romptitude de l'exécution.

Ravivé [>ar l'i-simir. Niniisr fit signe de la lèlc (ju'ilélait

IHS AVENTURES PÉRILLEUSES DE NARCISSE MCAISE

piùl, et immédiatcmont les nègres, Ircssaillant de joie, lui ôtèrent ses entraves et coupèrent, ses liens.

« A la grâce de Dieu, marmolta-t-il en recouvrant Tusage de ses membres; qu'on me procure une arme et je jure que je saurai m'en servir... »

Alinslant oli il se diossait, magnifique de résolution, les (lents serrées, les mains et les bras pleins de fourmillements, un Ma'.amba, assis contre un figuier, à une trentaine de pas, la lance entre les jambes, s'aperçut de ce qui se passait et porta les doigts à sa bouche pour siffler. Les indigènes ne lui laissèrent point le loisir de donner l'éveil, et en un clin d'oeil il roula à sa place, le cœur traversé par un javelot.

Cela ne suffisait pas.

Pour entamer la lutte, il fallait délivrer plus de cent captifs et tuer autant de Matambas, afin que les chances fussent à peu près égales. C'est ce à quoi les promoteurs (le la révolte s'employèrent.

En une demi-heure, ciaquante Matambas succombèrent sous l'attaque foudroyante des révoltés, et leurs zagaies, leurs lances, leurs haches, leurs massues, leurs piques servirent à armer les captifs détachés.

Ce premier résultat, acquis sans que le groupe qui tenait le palabre entendit rien, les conjurés, altérés de sang et enhardis par leur réussite, se réunirent derrière un massif de mangliers, sommèrent Narcisse de fusiller les brigands, déclarèrent qu'ils marcheraient à sa suite et ne s'arrêteraient qu'après l'extermination du dernier Malamba, et firent mine de pousser des cris de guerre, dans ridée qu'ils terroriseraient l'ennemi et contribueraient à le mettre en déroute.

Efl"rayé des conséquences de leurs braillements, Nicaise les supplia de se taire, parvint à leur imposer silence, et chercha à leur expliquer que c'était sur les chefs rassemblés en palabre que la raison ordonnait de tomber ; qu'une fois ces chefs massacrés, la bataille serait gagnée; bref, que tous leurs efforts devaient être concentrés contre ceux-ci.

LES .NF.fjRIERS iH[)

Il protesta de son dévoiiomont à leur cause, qui était aussi la sienne, de son désir do leur montrer comment un naturel de son pays savait manœuvrer et se battre dans les circonstances critiques, puis brandissant une hache et leur indiquant le palaltre d'une geste énergique, se plaça à leur tète et se dirigea, à pas de loup, vers la réunion des chefs matambas, où la discussion sur son sort se poursuivait bruyamment.

Cent cinquante mètres séparaient les révoltes des hommes du palabre, et cet espace était à peu près libre et découvert.

Narcisse, dont les tempes battaient, sonna la charge en se précipitant, sur l'infernale assemblée quand il sentit que l'attaque ne pouvait plus être ditîérée, et frappa à bras raccourci adroite et à gauche, en excitant ses compagnons à le seconder.

Etourdis par l'agression soudaine du pharmacien et de sa bande, les Matambas se dispersèrent en poussant des cris de frayeur, puis reconnaissant la nature de leurs assaillants et voyant combien leur nombre était faible, rallièrent la totalité de leurs forces et se formèrent eu phalange de comljat.

Vingt des leurs, tués avant d^avoir pu se défendre, gisaient à tort et à travers, la tête fendue ou la poitrine ouverte; mais cela ne les empêchait point d'être encore deux contre un, car les révoltés n'avaient pas détaché les autres noirs ; ils attendaient, pour le faire, que le pharmacien eût achevé la déroute de leurs ennemis détestés, ce que celui ci, à leur grand étonnement, paraissait impuissant à réaliser.

Cependant, emporté par l'ardeur que lui inspiraient, à la fois, le sentiment de la conservation et le besoin d'épancher la colère, l'indignation dont son cœur regorgeait, notre homme distribuait avec profusion les coups de hache ù. la tourbe qui l'avait si barbarement mené et lui préparait, il le pressentait, un suj)plice atroce.

C'était merveille de le voir manier son arme primitive

100 AVENTIRES PÉIULLEUSES DE NARCISSE MCAISE

et balayer les plus hardis des Matambas. Malheureusement, les indigènes l'appuyaient mollement. D'autre part, les forces humaines ont une limite. Les siennes, déjà affaiblies, ne supportèrent pas l'effort plus courageux que raisonnable qu'il leur demanda, et quand les brigands prononcèrent, à leur tour, un mouvement offensif, il lâcha pied, et se sauva derrière les sauvages qui, connaissant le pays, détalaient en état de vcrtiginosité.

Grisés par cet avantage, les Matambas vociférèrent toutes les injures qui leur passèrent par l'esprit, achevèrent les blessés agonisant devant eux, et se disposèrent à poursuivre les fuyards.

Dans l'état d'exaltation oh ils se trouvaient, il leur eût été impossible de digérer placidement le ressentiment que leur causait la tentative audacieuse qui les avait mis à deux doigts de leur perte ; ils se partagèrent donc en deux bandes qui eurent pour mission de garder le campement et de courir après les esclaves et après Nicaise, qu'ils tenaient à rattraper, parce qu'ils pensaient que leurs embarras leur venaient de lui, et, sans perdre une minute, prenant, dans les feux du bivouac, des tisons enflammés, ils s'élancèrent sur les traces de leurs prisonniers en rupture de joug.

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