DANS LES HAUTES HERBES
La fuite. — Passage d'un gué. — Sur un mamelon. — Un sentier de chèvres. — L'escalade. — Le sol manque sous les pieds de Narcisse. La
vallée. — Les fuyards cernes. — Tentatives infrnetueuses d'évasion.
L'incendie des liantes herbes. — Repousses dans la fournaise. Rôti
humain. — Nicaise est ramené au camp. — l.a magie. — Les fétiches.
Le système religieux du Congo. — Indifférence et fanatisme des Congues. — Nicaise aux mains du féticheur. — Préparatifs de l'exécution.— Attaché à quatre troncs d'arbres. — L'abandon. — A qui les Matambas avaient livré Nicaise.
La nuit était noire, le terrain accidenté, découvert ou boisé, coupé par des ravins et des ruisseaux, la fuite présentait des difficultés presque insurmontables, et tout indiquait que les Matambas, en soutenant leur course pendant quelque temps, atteindraient les indigènos qui, ayant à tracer la route, devaient fatalement avancer plus lentement qu'eux.
Narcisse, parti le dernier, s'efforça de rejoindre ses compagnons. Convaincu que s'il perdait ceux ci il périrait infaillil)lement, il appela à lui toute son énergie, et, quoique essoufflé, quoique se tenant mal sur ses jambes afl'aiblies, continua à dévorer l'espace.
Les fuyards étaient une cinquantaine, les assaillanis à peu près autant ; ces deux groupes humains emportés, l'iiii par la [taniquo, l'autre par la rjii^o, Iravoiscront la campagne obscure, comme une bourrasque, en terrifiant, .sur
l'J-2 AVENTLRES l'IvIilLLiaSKS DE NAKCISSE NICAISE
leur passage, les aiiimaiix iiocluriies, en faisant rentrer dans les halliers les chacals, les hyènes, les panthères, les lions, les pachydermes.
Coupant au plus court avec une connaissance parfaite du pays, les indigènes gagnèrent un marais couvert de plantes aquatiques où coassaient des grenouilles, et que les crocodiles et les hippopotames habitaient probablement aussi.
Une rivière, guéable sur un point, le coupait en deux parties égales; ils se frayèrent un chemin dans la vase en écartant les joncs, les bambous, et parvinrent jusqu'au g^uc, qu'ils passèrent.
Nicaise, ruisselant de sueur, entrait à son tour dans Teau quand les Malambas arrivèrent en sonnant du cornet à bouquin, en agitant leurs tisons, en vociférant des menaces. Un instant il eut la démangeaison de les affronter; réfléchissant qu'il serait seul contre eux, il continua sa retraite tandis que les flèches sifflaient à ses oreilles.
Trois noirs, perdant pied, roulèrent sous l'eau et ne reparurent pas; mais lui sauta sur la rive opposée et franchit la seconde moitié du marais, à la suite des fuyards, avant que les Matambas, entravés subitement par l'efl'ondrement d'une partie du gué, eussent pu reprendre leur chasse.
A ce genre de lutte, le succès dépend de la résistance du jarret et de la force du souffle ; or, les jarrets des indigènes commençaient à ployer, et le moment n'était pas éloigné où, après avoir joué des jambes, il faudrait jouer des bras, car les Matambas, plus robustes ou moins exténués, maintenaient leur allure et rétrécissaient petit à petit la distance qui les séparait du gibier humain qu'ils harcelaient comme des dogues excités.
Pour comble de malheur, dans leur afl"olement, les fugitifs s'égarèrent et furent arrêtés par un mamelon rocheux, serré entre des fourrés impénétrables, et ourlé à sa base de blocs de granit.
Ne pouvant le tourner ni à droite, ni à gauche, ni rétrj-
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Il fit roulei- des pierres sur le3 Matumbaa (pa;je 104).
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grader, et pressés parNicaise, ils grimpèrent à son sommet.
Là, un gouffre dans lequel ils faillirent dégringoler, leur barra le chemin.
Impuissants, au milieu des ténèbres, à s'orienter, et l'ennemi escaladant le mamelon, en proférant des cris de mort, ils se disposèrent au combat.
La plupart ayant jeté ou abandonné leurs armes dans leur fuite, quelques-uns seulement possédaient des lances, des javelots, des massues. Narcisse suppléa à la faiblesse de leurs moyens de défense en ramassant hâtivement des pierres et en les lançant à la tête des premiers assaillants, manœuvre que ses émules imitèrent, et qui eut pour effet de mettre le désordre dans la bande des Matambas.
Néanmoins, il semblait certain que l'escalade réussirait à un second ou à un troisième assaut ; il était donc urgent de découvrir une issue et de s'échapper à la faveur du répit qui se produisait.
Cette issue, un nègre la trouva au bord du g-ouffre même : c'était un passage de chèvres oii le moindre faux pas eût été funeste.
Les fuyards s'y engagèrent un à un, tandis que le pharmacien et quatre sauvages des plus braves et des mieux armés tenaient les négriers en respect.
Nicaise demeura le dernier sur le plateau, et lorsqu'il pensa à se sauver, pour protéger sa retraite et avoir le temps de descendre le chemin étroit et périlleux oh s'étaient successivement hasardés les noirs, il fit rouler sur les Matambas, qui retournaient à la rescousse, des pierres d'un volume plus considérable que les précédentes, qui en assommèrent deux, en blessèrent grièvement trois, et après la chute rebondissante desquelles l'assaut subit un autre temps d'arrêt.
Cinq minutes après, cependant, la bande avait escaladé le mamelon et enfilait le sentier.
Des fourrés serrés et défendus par des mimosas épineuses entravaient la marche des indigènes, rendue si pénible et
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si Icnle déjà par les ténèbres, el ne permellaient à personne de choisir son chemin.
Chacun allait où le hasard le poussait; les uns se buttaient contre des arbres qu'ils n'avaient pas vus et se blessaient cruellement; les autres se cognaient la tète contio des branches basses et tombaient à la renverse, le front abîmé; ou se faufilaient entre des lianes et en ressortaient avec affolement.
Narcisse éprouvait une fatigue extrême ; cette course, après de si poignantes émotions, achevait d'user ses forces; les écorchures de ses pieds endoloris lui causaient des souffrances intolérables; ses blessures saignaient; il trébuchait et ne se soutenait que par un miracle de volonté; d'un instant à l'autre l'épuisement devait le coucher par terre.
Tout à coup, à l'entrée d'une clairière sillonnée par un ruisseau, où la fuite allait devenir moins difficile, le sol manqua sous ses pas et il tomba dans un trou en poussant un cri strident.
Nul ne se retourna pour lui porter secours; quant aux Makambas, qui arrivèrent vingt secondes après sa chute, ils lui jetèrent, en ricanant, des mottes de terre à la figure et passèrent, persuadés qu'il ne leur échapperait point.
La clairière aboutissait à une vallée couverte d'herbes de sept à huit pieds de hauteur, dominée par une colline parsemée de bouquets de bananiers; les indigènes s'y enfoncèrent en suivant un sillon piétiné par les fauves, et disparurent dans ses profondeurs onduleuses.
C'est ce que désiraient les Matambas qui, avec plus d'acharnement, sonnèrent du bouquin et brandirent les tisons qu'ils avaient pu cm server allumés.
A ces signaux, les tambours, les cornets retentirent sur la colline, où des guerriers promenèrent des torches enflammées et communiquèrent par des cris avec les arrivants.
En s'égarant, les sauvages s'étaient enfoncés dans un sentier qui les avait ramenés de l'autre côté de la hauteur
OÙ était établi le campement, c'est-à-dire dans la gueule du loup; aux appels des poursuivants, les Malambas restés au camp avaient envoyé la moitié des leurs dans la vallée, et les fuyards allaient être cernés quand ils se croyaient sauvés.
Après des tentatives infructueuses pour s'éclipser, les malheureux, refoulés partout par les piques des Matambas. se réfugièrent au centre des hautes herbes, afin d'y tenir conseil et d'y décider s'il ne convenait pas de se réunir en phalange compacte et d'essayer de faire une trouée sur le point le plus faiblement gardé, chose possible à la faveur de la nuit.
Les Matambas soupçonnèrent leur pensée et, afin de les empêcher de mettre celle-ci à exécution, incendièrent les herbes sur plusieurs points, en battant du tambour, en sonnant du bouquin, et en criant.
Le feu se propagea vite et circonscrivit un cercle qui, peu à peu, gagna l'espace restreint oh, fous de terreur, les indigènes s'étaient concentrés.
Les flammes s'élevaient en pointe à une grande hauteur; la lueur de l'incendie rougissait le ciel et éclairait la campagne; les boas et autres reptiles de la vallée, surpris par le feu, bondissaient, se tordaient, sifflaient, cherchaient à fuir ; les noirs éperdus hurlaient ; enthousiasmés de leur stratagème, qui pourtant allait anéantir des esclaves qu'ils auraient pu rattraper vivants, les négriers faisaient retentir l'air de leurs cris forcenés et des sons discordants de leurs instruments, et rejetaient dans la fournaise, à coups de zagaie, de javeline, de flèche, tous ceux qui tentaient de s'échapper.
C'était infernal.
Au bout d'une heure, le feu eut fauché et consumé les herbes, et il ne resta plus, au milieu de l'espace qu'il avait ravagé et noirci, qu'un tas de corps humains calcinés.
Alors, les Matambas fouillèrent, avec leurs piques, cet amas de cadavres informes, y choisirent les morceaux qui leur parurent les plus tendres et les mieux grillés, les cou-