DANS LES HAUTES HERBES
pèrent, et remontèrent en braillant vers le camp, où ils réparèrent leurs forces en dévorant ce rôti de haut goût.
Quand ils eurent mangé et bu, voyant le jour poindre, ils détachèrent une vingtaine des leurs et les envoyèrent chercher Nicaise, dont ils ne s'étaient pas préoccupés, le sachant en lieu sûr, et sur le sort duquel ils avaient à prononcer.
La magie n'est pas d'invention européenne; tous les peuples y ont cru, surtout dans leur enfance ; mais nulle part elle n'a jeté de plus fortes et de plus longues racines qu'en Afrique.
Là, elle est devenue un élément de commerce.
« Les fétiches, raconte M. Alfred Marche, déjà cité, en parlant du Gabon, jouent un grand rôle dans la vie des noirs. C'est généralement « l'oganga », médecin-félicheur, qui les fabrique; le fétiche sert à guérir toutes les maladies, à porter bonheur à la chasse ou à la guerre, à jeter un mauvais sort sur un ennemi. C'est aussi l'oganga qui compose et administre le fameux « boundou », poison d'épreuve qui fait tant de victimes; il fixe les cérémonies de fétichisme qu'on célèbre avant chaque expédition de guerre ou de commerce. Bien entendu rien de cela n'est gratis. Un simple particulier peut faire un fétiche, ou jeter un sort. On place une certaine herbe sur la natte, où quelqu'un doit dormir, et ce quelqu'un meurt à coup sûr; souvent même par extension, on la dépose ù terre à l'endroit où l'ennemi doit se reposer ; cela suffit. Si un homme meurt sans que la cause de sa mort soit bien évidente, on cherche aussitôt celui à qui l'on doit attribuer cette mort, qui pour eux ne peut être que l'empoisonnement ou l'envoûtement. On fabrique aussi des fétiches de bois, statuettes grossièrement sculptées; on voit souvent un noir déclarer fétiche une peau d'animal, une herbe, une boule de terre; rien de plus variable et de moins déterminé que les croyances des fétichistes; elles varient non seulement de peuplade à peuplade, mais d'homme à homme. »
Cela ne rappelle-t-il pas les pratiques superstitieuses du
moyen âge, et le fameux arsenal magique du Grand Albeit?
Écoutons encore, à ce propos, ce que le vice-amiral Flouriot de Langle, dans le récit de sa croisière à la côte d'Afrique, dit du système religieux du Congo :
a N'zambi Ampongo. un et tout-puissant, est le Dieu du Congo; Quibondo est le dieu principal des Jaghas; vrai Siva, il est sanguinaire et cynique; Calinga est la mer, l'infini, le dieu inconnu supplanté par Quibondo; Havieret Cassombé sont des idoles mâles et femelles; les races gangas adorent Cassouto, Mangi et Ibondo, qui sont les principales personnifications de la divinité. Ces idoles réunies prennent souvent le nom à' Itèque.
« Les gangas ou ogangas sont les ministres du culte; ils prennent ordinairement le nom de l'idole qu'ils servent; Ganga Itèque en est le chef. Cette corporation jouit de grandes immunités ; elle est la gardienne des vieilles traditions; les ministres de la pluie connaissent les effets de la foudre, recommandent de ne jamais se mettre sous les arbres ; ils savent faire revenir les foudroyés. On retrouve chez eux l'adoration du bouc, l'adoration du serpent, qui peut guérir de la folie ; ils ont une foule de remèdes ; ils paraissent avoir la connaissance de la pile électrique, car ils savent faire faire aux cadavres des mouvements automatiques.
« Le chitomé, espèce d'évêque, a la surveillance des gangas ; il ne doit pas mourir de mort naturelle. Le ngombo, qui tient le premier rang après lui, se charge de l'étrangler, et lui succède ; il doit conserver ses reliques. Le vHcjosa doit avoir onze femmes, ni une de plus, ni une de moii;s. Ce nombre cache sans doute un symbole encore inconnu. Les gouverneurs noirs doivent la première visite au chitomé. Le culte des morts est très vivace au Congo. Ainsi que dans toute l'Afrique, ces peuples craignent les revenants et les âmes errantes, zinze-uminé. La secte des n'quiii est redoutable ; elle forme une société analogue aux areoïs de Taïti; cette secte a le soin d'initier les gens les plus difformes :
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l'initiation se prépare par l'ingestion d'un breuvage qui fait tomber le postulauL en catalepsie. Les secrets de l'ordre sont inviolables. Le culte de ce peuple porte les traces d'un panthéisme grossier. Ampongo se change en roche, comme le mouide Taïti; ils adorent les arbres, les rivières, et font des cérémonies pour rendre la pèche abondante, ou écarter les caïmans lorsqu'ils traversent un gué. Ils connaissent des philtres divers pour se saisir des éléphants, des bœufs sauvages et même des hommesqu'ils vendent comme esclaves. La croyance aux charmes, aux bézoards est générale; la cervelle des sangliers et l'estomac des gazelles fournissent les bézoards les plus estimés, qui guérissent d'une foule de maux et se vendent cher. »
Ajoutons à ces détails que la secte des n'quilis ou n'quitses, célèbre ses mystères sanglants et lascifs au fond des forêts; que les magiciens ou jongleurs qui prétendent ressusciter les morts se nomment Atoinhalas\ que les épreuves du feu et du poison, qui rappellent notre ancien jugement de Dieu, sont fréquentes; et que la religion, sans formule arrêtée, donne lieu, dans le haut et le bas Congo, aux aberrations les plus invraisemblables.
En réalité, chaque Gongue a sa religion particulière avec laquelle il accommode ses croyances capricieuses.
Il est, à la fois, fanatique jusqu'à la férocité, jusqu'à l'épilopsie, et indifférent.
Des missionnaires ont baptisé des milliers de Congues, et quelques jours après ont été empoisonnés ou mangés à la croque au sel par leurs nouvelles ouailles.
D'autres noirs changent de religion avec une facilité qui prouve le peu d'importance qu'ils attachent au dogme.
Pour une bouteille d'eau-de vie, ils se feront tour à tour catholiques, protestants, ou retourneront à l'idolAlric.
Très tolérants, en apparence, si la superstition vient troubler leur cerveau, ils sont capables de toutes les cruautés, de toutes les turpitudes, de toutes les extravagances, de toutes les monstruosités.
Avec de pareils êtres et en présence de la situation que
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les événemciils lui avaient faite, Nicaise ne pouvait douter (le sa lin prochaine; il se demandait seulement de quel genre de suppliée sans nom cette fin serait précédée.
Tombé dans un piège à éléphant, c'est-à-dire dans une cavité de plusieurs mètres de profondeur d'oii il avait vainement essayé de sortir, il attendait la mort, quand les ^latambas envoyés pour le ramener au camp, arrivèrent, s'assirent sur le bord de la fosse, et s'amusèrent, en riant stupidement, à le menacer de leurs zagaies, à lancer des javelines et des flèches, devant et derrière lui.
Lorsqu'ils le virent couché au fond du trou, épuisé, et presque sans connaissance, huit d'entre eux se laissèrent glisser auprès de lui et le remontèrent à la force des poignets, en se faisant la courte échelle.
Ensuite, à l'aide d'une grosse liane qui fut coupée à un arbre, tout le monde sortit de la fosse, et la petite troupe se dirigea vers le campement en entraînant brutalement son prisonnier qu'elle obligea à marcher on le piquant avec ses lances quand il ralentissait le pas.
Le jour s'était levé.
Autour de la vallée brûlée, des jungles épineuses, des tamariniers, des arbres au feuillage d'un vert varié formaient d'épais massifs au-dessus desquels s'étendait le ciel bleu.
L'air était pur et balsamique, la chaleur tempérée par une délicieuse fraîcheur matinale, l'horizon baigné d'azur, les oiseaux chantaient sur les branches, les grillons dans l'herbe, les lézards se chauffaient au soleil, les singes jouaient, suspendus aux guirlandes de lianes; sur les flancs de la colline, dans chaque pli de terrain, la vie éclatait, célébrée par des milliers de voix joyeuses.
En rentrant au camp, Narcisse fut salué par les sons des bouquins et des tambours.
Sur son passage, à travers les indigènes épargnés dans la tuerie nocturne, jusqu'à l'endroit vu il allait être gardé à vue, la fourche au cou, les Mutambas lui montrèrent le poing, cherchèrent à le frapper, l'injurièrent, firent pieu-
1,(8 fniii-iiiis qui .s'avaiiriiifjnt vers Narcisse... d'ii^i'' '-"''
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voir sur lui une grèlc de paroles incohérentes qui indiquaient la surexcitation de leur esprit.
On le ficela au tronc d'un palmier, qualre guerrit^rs eurent mission de le surveiller, ce qui, vu son étatallail être facile, et, presque instantanément, le palabre interrompu le soir précédent se rouvrit.
Il dura un heure avec une animation exceptionnelle; quand il cessa, le sort du prisonnier élait décidé.
Le féticheur qui accompagnait l'expédition, suivi d'une douzaine do Matambas, dont quelques-uns portaient des cordes en fibres de cocotiers, s'avança vers Nicaise, accomplit devant lui des pratiques religieuses pareilles à des exorcismes, lui enleva la fourche du cou, le délia et le livra à son escorte, qui le prit par les quatre membres et l'emporta, aux acclamations du camp, auquel la décision du palabre venait d'être communiquée.
La résistance étant impossible, notre déplorable ami ne résista pas; à peine, d'ailleurs, eùt-il pu se tenir debout. Pensant qu'on en finissait avec lui, il recommanda son âme à Dieu et envoya un dernier souvenir à tout ce qu'il avait aimé : à sa famille, à ses amis, à Paris, et soupira, en versant une larme : « Pourquoi n'ai-je pas achevé ma pharmacie ! »
Au moment où il passa devant le bivouac du chef de la horde, près de la pile de ballots qui représentaient le butin, un hurlement plaintif frappa ses oreilles et fit battre son cœur.
Il lui sembla... mais non, c'était une illusion, un effet de la ficvre qui le brûlait. Ses bourreaux, en accélérant le pas, changèrent le cours de ses idées.
Les porteurs s'arrêtèrent enfin, le déposèrent à terre, et, sur l'ordre du féticheur, lui attachèrent leurs cordes aux poignets et aux chevilles, et, le couchant sur le dos, le lièrent solidement à qualre troncs d'arbres, les jambes et les bras étendus en X,
Cela fait, chacun lui jeta des brindilles d'herbe en prononçant une invocation mystérieuse, et tous, prenant leurs
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jambes à leur cou, se .sauvèrent en criant conimo si le diable eût été à leurs trousses.
Peu après, la troupe entière se lova, les captifs échappés au massacre reprirent leurs fardeaux, et la redoutable caravane, qui comptait encore plus de deux cents individus, défila sur le versant do la colline en faisant un vacarme effroyable.
Narcisse était abandonné, abandonné pieds et poings liés, aux bêtes féroces, évidemment.
Les Matambas, n'osant pas le tuer de leurs mains, de peur que son fantôme ne les tourmentât, le livraient sans défense aux animaux des forêts, qui, en le mangeant, devaient courir à leur place les dangers que sa mort était capable de susciter à ses meurtriers.
La subtilité du raisonnement du nègre sauvage est parfois singulièrement effilée.
Le palabre avait abouti à cette conclusion.
u Ahl c'est horrible! s'écria-t-il avec un accent déchirant et en cherchant à se dégager. Cruels, égorgez-moi, je vous le demande en grâce!... »
Il tira sur ses liens pour tâcher de les rompre, essaya de se retourner ou du moins de se mettre sur le côté, afin d'avoir plus de forces, et n'arriva qu'à rendre ses douleurs plu^ cuisantes.
L'écume à la bouche, la face congestionnée, la poitrine haletante, les dents serrées, il laissa retomber sa lêto sur le sol en appelant la mort, puis, tout à coup, fit un soubresaut, ouvrit démesurément les yeux et poussa un cri rauquo.
Les Matambas l'avaient attaché près d'une fourmilière, et il voyait les fourmis descendre vers lui en légions compactes et serrées!
Le sirafous. — Leur morsure. Leur humeur batailleuse. — Leurs multitudes. — Comment les nègres les traitent. — Nicaise et les sirafous. — Ses efforts pour rompre ses liens. — Dévoré vivant. — Des éléphants de passage. — Les éléphants et les fourmis. — Où Nicaise se retrouve. — Problèmes insolubles. — Le bain en rivière. — Le repos. — Pierrot. — Intelligence du caniche. — Les deux amis. — On mange des bananes.— Un vêtement de feuilles. — La nuit dans les branches. — Autre baij^nade. — Lapins grillés. — Confection d'une houppelande. — Chaussures et coiffure. — Mamba et civette. — Les chemins dans l'Afrique centrale. — Le sentier coupé. — Les cabérus. — La pintade. — Peur que lui inspire le chien. — Chacun est satisfait de son lot. — Réveil effrayant.
L'Afrique, si riche en gros animaux, est également favorisée sous le rapport des insectes; les voyag'eurs et les colons en savent quelque chose, et il en est beaucoup qui préféreraient avoir affaire à des crocodilles, à des boas de dix mètres de longueur, à des lions ou à des panthères, qu'aux petites mouches dites tsétsés, dont la piqûre est presque toujours mortelle pour les chevaux, les ânes, les chameaux, les bestiaux, ou qu'aux fourmis.
Les fourmis noires, appelées par les indig-ènes chounoiis ou tchoungous, et les fourmis rousses, nommées sirafous chez les nègres et auxquelles les Anglais ont imposé le nom caractéristique de drivers, qui signifie chasser devant soi, pousser, parce que tout fuit devant elles, sont les espèces les plus communes et les plus dangereuses.
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Jamais, do l'avis de Livingstoue, l'humeur batailleuse n'a été portée aussi loin ({ue chez les fourmis drivers.
Approcher d'elles par hasard est un casus belli; les plus irritables sortent des rangs, se dressent, les mandibules ouvertes, contre l'audacieux qui ose les déranger et se jettent sur lui.
Leur morsure est si douloureuse que l'homme le plus brave bat en retraite quand il la sent.
Les grosses sirafous, ajoute l'illustre voyageur, ont des mandibules courbes, en forme de faucille et dont la pointe a la finesse d'un aiguillon d''abeille.
Leur mission est de faire disparaître tous les débris d'animaux ; sous ce prétexte elles se ruent sur n'importe quelle proie.
Pas une créature qui ne les ait pour ennemis; à leur apparition les blattes sont terrifiées, les fourmis blanches et noires prises de panique.
Elles grimpent sur l'homme, enfoncent leurs mandibules tranchantes dans sa peau, s'appuient sur leurs trois paires de pattes, tournent sur elles-mêmes pour faire agir leurs tenailles avec la force du levier et emportent le morceau.
Dans le sentier, elles se rassemblent par groupes, et montrent leurs mandibules ouvertes, comme pour vous déher au combat.
Du Chaillu n'est pas moins aflirmatif.
Tout, dit-il, se sauve devant leur poursuite redoutable, car il y va de la vie.
En un rien de temps, rat, chien, léopard ou mouton est dévoré, sans (ju'il reste autre chose que la carcasse nue... Elles balayent tout sur leur passage et montent jusqu'à la cime des plus grands arbres pour y atteindre leur proie...
Rien ne les arrête; un ruisseau est-il sur leur chemin: l'avant-garde se roule en une espèce de tunnel vivant, qui s'accroche par chaque bout à un arbre ou à un buisson. Le travail est vite fait; chacune des fourmis attache ses pattes de devant au corps et aux pattes de sa voisine...
200 AVENTURES l'ÉRlLLEUSES DE NARCISSE MCAISE
Elles forment ainsi un pont tubulaire, élevé et solide, à travers lequel passe avec ordre le bataillon tout entier .* Elles ont un demi-pouce de long-, la tête plus grosse que le corps, pour mâchoires des tenailles aig-uës, les pattes antérieures très fortes, l'odorat trî-s fin, et marchent en nombre incalculable.
M. Alfred Marche confirme ces observations. On les voit, écrit-il, défiler quelquefois pendant plus de dix heures sans relâche; si quelque cadavre d'animal ou d'homme se trouve sur leur route, il est dévoré et réduit à l'état de squelette avec une incroyable rapidité.
Le feu seul les fait reculer, et les noirs emploient quelquefois ce moyen pour les détourner.
Le voyageur qui tombe au milieu d'une de ces bandes en est aussitôt couvert et n'a plus qu'une ressource : s'enfuir, se dépouiller de ses vêtements et tuer une à une les carnivores qui le déchiquettent.
Les nèg-res utilisent cette plaie d'Egypte en balayant les multitudes voyageuses et en les recueillant dans des corbeilles d'où elles passent, toutes grouillantes, tout écrasées, tout estropiées, dans des poêlons où elles sont frites.
Il paraît que les fourmis frites constituent un mets friand.
A part cet inconvénient de rissoler de temps en temps dans la poêle, les fourmis d'Afrique ont peu d'ennemis; aussi fourmillent-eWes partout et obligent-elles fréquemment les indigènes à évacuer le village qu'elles envahissent, où elles s'installent autoritairement et d'où il est impossible de les déloger.
Pour les exterminer, il faut incendier la place; le remède est aussi ruineux que le mal.
Les fourmis qui s'avançaient vers Narcisse, étendu par terre, étaient des drivers, des sirafous.
Le misérable hurla, cracha pour effrayer et détourner les maudites bestioles; celles-ci, attirées par l'odeur de la chair et l'espoir d'une curée, n'en descendirent pas moins vite. Parvenues vers lui, elles grimpèrent sur ses jambes.
ses bras, s'introduisirent sous les loques qui le couvraient et commencèrent à attaquer sa peau.
Il tressaillit sous les mandibules qui le frappaient et le déchiraient, poussa des cris perçants, et secoua si énerg-iquement ses liens que les arbres auxquels ils étaient fixés en furent ébranlés.
Cela ne servit qu'à irriter les sîrafous qui, se pressant de plus en plus nombreuses, couvrirent son corps elle mirent en sang-.
Alors, il éprouva des tortures inouïes ; il lui sembla que des milliers d'aig-uilles le piquaient, que des milliers de pinces d'acier le tenaillaient, que des milliers de tourmentcurs lui arrachaient la chair et mettaient ses os à nu; et il se tordit en râlant.
Puis, petit à petit, sa voix s'éteignit, ses yeux se voilèrent, et il s'évanouit.
Sur l'enlrefaite, le hasard voulut qu'une famille d'éléphants, qui revenait de se baigner dans le ruisseau voisin, passât par là et aperçut les drivers à l'œuvre.
Or, les éléphants, dont les arbres, principalement les arbres fruitiers, les tubercules, les céréales, composent le régime, aiment aussi, et passionnément, pour peu qu'ils aient une pointe d'appétit, les fourmis, qui sont pour eux comme pour les nègres, un régal.
Rencontrent-ils une fourmillière qui les tente, il l^effondrcnt et aspirent avec leur trompe des myriades d'insectes qu'ils rejettent dans leur gosier.
Il est vrai que souvent les fourmis se vengent en grimpant après leurs jambes massives et en s'entassant dans les replis de leur peau où elles jouent des mâchoires; mais cela n'arrête pas les gigantesques pachydermes que la gourmandise pousse.
La famille dont nous venons de signaler l'apparition, lo prouva en s'approchant, avec dos grognements de plaisir, du pharmacien et en faisant rafle, à l'aide de l'appendice digltiforme delà trompe, des sirafous qui dévoraient l'infortuné.
208 AVENTLRES l'KlULLEUSES DE NARCISSE NIGAISE
Celui-ci ne donnant pas signe de vie, ne l'effraya point par ses mouvements.
Elle le débarrassa de ce qui lui restait de vêtements, afin de s'emparer plus facilement des insectes, et tout en évitant de poser les pieds sur lui, soit qu'elle n'eût pas la mauvaise habitude tle mettre ceux-ci dans les plats, soit qu'une crainte instinctive l'empêchât de se risquer sur un bloc qui pouvait cacher un piège.
Quand ils eurent dépouillé notre enfourmillé et promené suffisamment l'extrémité de leurs trompes sur ses jambes, ses cuisses, son ventre, sa poitrine, sa figure, ses mains, ses bras, les éléphants parurent désireux de le retourner pour s'emparer des sirafous qui couraient sur son dos et sous lui, et comme les cordes qui l'attachaient par les quatre membres leur opposaient une résistance qu'il ne leur plaisait pas de subir, ils cassèrent ces liens et le poussèrent devant eux jusqu'au versant de la colline où, le terrain s'infléchissant brusquement en déclivité rapide, il roula en bas.
Ils ne s'en occupèrent pas autrement, et après l'avoir vu s'étaler dans une des flaques d'eau que formait le ruisseau de la vallée en s'étendant sur diverses parties basses, ils retournèrent aux fourmis, effondrèrent et pillèrent leur demeure, puis, enchantés de leur matinée, s'en allèrent en balançant la queue.
Le saisissement que lui causa sa submersion rappela à lui Nicaise.
En se retrouvant au milieu des herbes mouillées, nu comme un ver, seul et loin du théâtre de son supplice, notre héros aurait pu croire qu'il sortait d'un rêve, si les élancements que lui causaient les morsures dont il était couvert ne l'eussent rappelé à la réalité, ou que quelque bon génie l'avait enlevé à l'instant où il allait rendre l'âme, et déposé en lieu sûr et frais.
Qui avait rompu les cordes dont les débris pendaient à ses poignets et à ses pieds ; comment se réveillait-il dans
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l'eaii cl CM costunio do sauvage ; par quelle suite d'événemeuls était- il là?
Qu'iniporlaiciil, en somme, les moyens employés par la Providence ponr le libérer, l'aiTacher aux sirai'ous avant qu'elles lui eussent rongé le corps ou fait un mal ino-uérissable ?
U se voyait délivré des Matambas et de toute entrave au prix de blessures que des lotions devaient cicatriser, il n'avait pas besoin d'en savoir davantag-e.
Ah î que l'air lui sembla bon à respirer! quelle douceur l'horizon ensoleillé eut à ses yeux ! que la campagne solitaire et verte, avec ses bourdonnements d'insectes et ses chants d'oiseaux, lui parut belle quand il releva la tète, et quand il eut acquis la conviction qu'il n'avait plus rien à appréhender !
Plus rien, c'était exagérer; mais le danger passé, adieu la crainte.
Il s'assit sur le lit caillouteux et peu profond du ruisseau, prit un bain d'eau courante afin de calmer l'inflammation de ses plaies, ot, lorsqu'il se sentit rafraîchi, alla se coucher à l'ombre d'un bouquet d'arbrisseaux, entre de grandes herbes oii il se proposa de recouvrer des forces en j)révision des fatigues qui l'attendaient encore, et de méditer sur le parti qu'il avait à choisir, car il était évident (ju'il ne pouvait demeurer longtemps dans sa situation nou\'elle, si favorable qu'elle fût par comparaison à la précédente.
Il dormit à poings fermés pendant six ou sept heures, et ne se réveilla, vers la fin de l'après-midi, que parce que des aboiements retentirent à ses oreilles.
Etait-ce une illusion?
Pierrot sautait à côté de lui, comme un fou, hurlant, jdourant, léchant son cher et bien-aimé maître, se roulant sur le dos, donnant toutes les marques d'un immense bonheur.
— Pierrot! mon bon Pierrot, c'est toi ! cxclama-t-il, hors de lui, en étreignant son chien contre sa poitrine, en
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rcmbiassant, en lui tenant la tcte entre ses mains et en leregaidanlenfacc pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, en le baignant de larmes.
— Oui, oui, c'est moi, lui répondit dans son langage et avec ses regards expressifs, le fidèle caniche; je croyais que je ne te re verrais jamais; grâce au ciel je t'ai retrouvé ; je ne te quitterai plus et veux mourir auprès de loi
Le dévoué compagnon était efllanqué, couvert de sueur et de sang, et portait sur les épaules et la poitrine une corde qu'il avait coupée avec ses crocs.
Il venait de loin et éprouvait une faiblesse si grande que quand il eut prodigué ses caresses, il se coucha à plat ventre, sur l'herbe, en soufflant et en tirant une langue d'un pied.
— C'est la journée aux miracles ! proclama Nicaise, attendri et en le carossant.
Le miracle, en ce qui concernait Pierrot, était simple autant que touchant : capturé pendant l'incendie et le sac du village, l'excellent chien avait dû à la blancheur de sa peau d'être enfermé précieusement dans une corbeille de jonc, la corde au cou, et d'être confié à la garde de deux esclaves et de deux guerriers. Plusieurs fois, durant les haltes ou la marche, tandis qu'on l'admirait ou qu'on lui donnait à boire et à manger, il avait tenté, sans succès, de s'échapper, et le matin, à la faveur d'un tumulte survenu en tête de la caravane, à l'entrée d'un bois, s'était évadé avec une prestesse telle, que tout effort pour le rattraper eût été vain.
Le caniche, on l'a écrit, répété, et cela est notoire, est le plus intelligent et le plus humain de tous les chiens ; il a la mémoire des yeux et celle du cœur à un degré supérieur, et la subtilité de son odorat est si vive qu'il retrouve, à des distances invraisemblables, les traces de ceux qu'il connaît et qu'il aime.
Un enfant de sa maison est perdu; on lui fait sentir un soulier ou quelque autre objet appartenant à cet enfant; il part et bientôt il est sur la piste de l'égaré.
Pierrot avait mis à profit les brillantes qualilcs de sa race pour découvrir son maître, et, soutenu, guidé par raffection qu'il portait à celui-ci, autant que par son flaii remarquable, avait réussi, en dépit des obstacles et des dangers de la roule.
Les deux amis se prodiguèrent les marques du plus sincère attachement, et comme Pierrot, écrasé par la fatigue, s'étendait sur le flanc, l'œil rouge et la poitrine oppressée, Narcisse le prit dans ses bras et entra avec lui dans le ruisseau oii il le rafraîchit, le lava, ôta les épines dont son poil était rempli, lotionna et détergea les écorchures qui couvraient son corps.
Ce bain et ce panse aient le remirent.
Il ne restait plus qu'à lui rendre des forces et à en rendre aussi à son patron.
Ce n'était pas le plus facile.
Des bananes cueillies à la base de la colline servirent, faute de mieux, à apaiser la faim des deux pauvres hères; puis, Nicaise, qui supportait mal l'idée de se promener en tenue de modèle posant pour l'antique, s'occupa de se confectionner un jupon en feuilles attachées avec de fines lianes, travail peu dans ses aptitudes, auquel il se livra assidûment et patiemment, assis au bord de l'eau, et qu'il acheva, tant bien que mal, avant le coucher du soleil.
— Me voilà déguisé pour le prochain carnaval, dit-il à Pierrot en assujettissant son chef-d'œuvre autour de sa taille et en regardant l'effet qu'il produisait.
En réalité, accoutré ainsi, il eût pu figurer avec avantage dans une baraque de foire.
Pierrot, en vil flatteur, jappa que jamais on n'avait vu vêtement champêtre plus élégant, s'extasia sur sa forme, l'examina devant, derrière, et finalement lui donna son approbation entière.
— Il a un grand défaut, soupira Narcisse : il ne me garantira ni du soleil, le jour, ni de la fraicbeur la nuit, ni de la pluie, ni des moustiques; à pari cela, je ne vois rien, dans ces solitudes, qui puisse lui être comparé.