AVKNîrRKS I'KIULLi:USli:S DE NARCISSE NICAISE
La nuil approchant, il fallut se procurer un gîte haut perché afin d'y être à l'abri des rôdeurs.
Avant de le faire, on mangea encore des bananes, on but encore au ruisseau; enfin, on pénétra dans le plus proche bailler, on y découvrit un arbre au tronc incliné et aux branchages entrecroisés où l'on se jucha, l'un portant l'autre, et où l'on ferma les yeux en se serrant, en se réchaulTant mutuellement, en se souhaitant un repos paisible et un réveil agréable.
— C'est égal, bâilla Nicaisc, si l'on m'avait prédit il y a trois mois, sur le boulevard Saint-Michel, que je logerais à cette époque, en plein Congo, à la belle étoile, et de cette façon acrobatique.... Mets à profit le temps présent, recommande le sage. J'ai méprisé cette voix de la prévoyance, et au lieu de finir ma pharmacie... Quelles nouvelles aventures tragiques le sort nous réserve-t-il?...
En prononçant ces mots, il laissa tomber sa tète sur la branche qui devait lui servir d'oreiller, et s'endormit.
Le lendemain, h moitié guéri par un somme ininterrompu, le sommeil est souvent une panacée, soulTrant moins de ses blessures et ayant une faim de loup, il descendit de son belvédère, et alla, avec son pyladc, se plonger dans le ruisseau.
Le bain est hygiénique; mais il aie défaut de creuser en même temps que la qualité de délasser ; nos affamés s'en aperçurent après s'être séchés.
Une banane trompa momentanément leur appétit; puis, comme ils ne pouvaient demeurer éternellement dans le même endroit, ils se mirent en route, en se dirigeant vers le village, lieu de leur capture, où ils espéraient retrouver quelques indigènes échappés aux Matambas.
Au milieu de la vallée incendiée l' avant-veille, à trois cents pas des cadavres calcinés des fuyards, ils buttèrent contre des lapins grillés, carbonisés ou seulement rôtis, sur lesquels ils se précipitèrent et dont ils dévorèrent les parties mangeables.
Pierrot, qui jadis, à Paris, faisait le dégoûté et fronçait
le noz quand on lui présonlait de la gibclotlo, s'en goroea.
Celle trouvaille olVril un autre avantage : les rongeurs n'étaient, pour la {tjupart, complètement rôtis que d'un côté ; l'autre, celui qui touchait le sol, avait peu soulîcrl ; de sorte qu'en réunissant les trente ou quarante moitiés do peaux de lapins brûlés qu'il voyait devant lui, Narcisse pouvait, à l'aide de lianes ou de brins de jonc, se fabriquer un habil ou un manteau qui remplacerait son jupon de feuilles, d€\jà flétri.
— Afouvrag-e! s'écria-t-il, fier de son inspiration et en ramassant les rongeurs qu'il porta sous un figuier sycomore, prrs du ruisseau, où il entama la besogne.
Il consacra toute la journée à celle-ci.
Vers le soir, après avoir tanné, lavé, noué, lié ensemble les quartiers do peaux qu'il avait pu utiliser, il posséda une houppelande digne d'un boyard, et dont la richesse, la coupe et la solidité le remplirent d'admiration pour son talent de tailleur.
Pierrot approuva fort aussi cette confection sur laquelle il espérait se coucher.
Il ne manquait à Nicaise qu'un chapeau qui le préservât des insolations, et des chaussures qui lui permissent de marcher sur les herbes tranchantes sans se blesser.
Deux peaux presque intactes lui servirent à envelopper ses pieds jusqu'à la cheville; quant au chapeau, il se contenta de son jupon de feuilles qu'il fixa à sa tète par des tiges de jonc attachées sous le menton.
Loisque cet altirail fut terminé il était trop tard pour repartir. Le maître et le chien cherchèrent un logement aérien analogue à celui qu'ils avaient quitté le malin, en découvrirent un, et s'en emparèrent en se promettant de franchir, le jour suivant, des espaces immenses.
La nuit s'écoula tranquillement
Au lever du soleil, nos compagnons d'infortune eurent, au-dossoux d'eux, le spectac'e d'un combat ënire un mamba de giosse tailh^ et une civellc
Le mamba, dont nous nous sommes précédemmenl oc-
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cupé, est un dos fléaux do l'Afriquo centrale; très agressif, il sort do son trou lorsqu'on passe près de lui, et s'élance sur qui trouble sa retraite.
Des récits légendaires disent qu'il arrête des caravanes dans des sentiers, la queue enroulée autour d'une branche, et que, de ce poste, il frappe avec une implacable sûreté chaque individu assez hardi pour s'avancer.
Par bonheur, ce reptile ombrageux et fort, dont le venin luo avec une rapidité foudroyante, a des ennemis, entre autres la civette.
Le carnassier brigand et sanguinaire, si connu par l'odeur qu'il répand, et qu'on rencontre dans toute la Guinée, l'attaque bravement, sait éviter ses crochets et ses anneaux, et en vient généralement à bout.
La lutte durait depuis un instant entre le mambaet la civette, lorsque Narcisse et Pierrot so réveillèrent.
Le mamba sautait, se tordait, écumait.
La civette bondissait, faisait entendre, tantôt un grondemont sourd, tantôt un cri d'anxiété quand le serpent se précipitait sur elle et parvenait à mordre dans ses poils.
Ses dents aiguës, ses ongles rétractiles se montraient, ses mouvements étaient vifs, ses yeux lançaient dos éclairs.
A la fin, le reptile reçut un coup de croc qui l'abattit, et la civette le déchira en frémissant do plaisir.
Vingt secondes plus tard elle en coupa un morceau qu'elle alla manger sous les broussailles.
Pierrot afficha des velléités de la poursuivre; mais outre que cela aurait pu lui coûter cher, c'eût été mal récompenser un service.
— Maintenant, en marche ! reprit Nicaise en se laissant glisser à terre et en partant du pied gaucho.
Au moment où il sortit de la vallée, il trouva une lance de Matamba perdue dans la bataille nocturne.
— Le ciel nous ai<;le! s'écria-t-il. Pierrot, voici de quoi nous défendre et nous procurer de la venaison. Tout n'est pas désespéré.
LES FOURMIS 2io
11 fil, d'un Irait, une étape d • huit heuros, on suivant en zigzag la direction de l'ouest nord-ouest, toujours dans l'intention de se rapprocher du littoral de l'Océan, et selon les exigences du terrain, qui étaient singulièrement compliquées.
L'Afrique centrale ignore les routes, comme elle ignore la maçonnerie; les contrées les plus fréquentées parles caravanes, n'ont, pour chemins que des sentiers d'éléphants, de rhinocéros ou ceux que les indigènes tracent par un passage incessant et qui s'effacent pendant la saison des pluies, époque à laquelle la végétation reprend possession de l'intégralité du sol.
Aussi, tout s'y porte-t-il à dos d'homme, ou plutôt à tcte d'homme et de femme, car c'est sur la tète, ordinairement, et, pour certains objets, comme les dents d'éléphants, sur l'épaule, que les Africains et les Africaines portent les fardeaux, les bètes de somme et les chariots ne pouvant circuler dans ce pays inextricable.
Sans cesse tortueux, s'allongeant en détours, en coudes qui en doublent l'étendue, se traînant à travers les grandes herbes, ou sous les jungles, en forme de tunnel, il est rare que le sentier ne vous réserve pas quelque surprise.
Ici, il est coupé par un marécage, là par une montagne à pic, ailleurs il s'enfonce dans un ravin sans issue : cherchez la suite en présence de ces obstacles, de ces solutions de continuité.
Les noirs eux-mêmes ne s'y reconnaîtraient jamais s'ils n'avaient la précaution de flamber dos arbres ou de déposer des tessons de poteries, ou des ossements de ruminants aux endroits difficiles; encore s'égarent-ils fréquemment malgré ces points de repère, qui s'effacent ou se dispersent,
A chaque instant, des fourrés enchevêtrés de lianes, d'aibros ou d'arbrisseaux serrés les uns contre les autres, des halliors épineux, des jungles im[ténétrablos, dos marais, dos rivières dont les gués ont disparu par suite d'une crue subito, s'opposent à la marche du voyageur qu'ils refoulent
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oxaspéré, harassé, on paraissant Ini dire : tu n'iras pas plus loin.
Dans l'après-midi, ne sachant plus comment conlinuersa roule, Narcisse, s'arrêta en face d'un rocher d'où jaillissait un filet d'eau.
La chaleur l'accahlait et la faim lui inspirait des envies déraisonnables de repas impossibles composés des mets parisiens dont le souvenir le tourmentait.
En attendant la pitance, Pierrot s'empressa de boire à la source, et Nicaise imita cet exemple qu'il poussa jusqu'à la baignade.
Après s'être désaltéré, lavé et rafraîchi, il allait revenir Irislementsur ses pas, dans l'intention de chercher une issue qui le "conduisît à un gîte pour la nuit, et à des arbres fruitiers, sa ressource sempiternelle, lorsque des adversaires d'un genre spécial se présentèrent devant lui et montrèrent les dents à Pierrot.
Grêlaient des chiens sauvages, de la taille du chien de berger, des cabérus au corps élancé, à la queue touffue, à la tète de renard, dont l'espèce est commune à l'intérieur de l'Afrique.
Il y en avait une quinzaine, une meute, et ils témoignaient tous également du désir de mettre le caniche en pièces et de se le partager.
Les chiens sauvages ont horreur des chiens civilisés, et ces derniers, afin de ne pas être en reste avec eux, leur rendent haine pour haine.
Pieriot hérissa le poil, aboya et se mit sur la défensive.
Les cabérus hurlèrent, c'est leur façon de donner de la voix, et se disposèrent à sauter à la gorge de l'intrus et à celle de son maître s'il osait s'interposer entre eux et lui.
La position de nos héros devenait dangereuse, car les chiens sauvages, habitués à la vie libre des forêts, en lutte ouverte avec tous les animaux, audacieux, parce qu'ils chassent toujours en nombre et avec entente, sont plus redoutables que les loups, les chacals, les hyènes, voire que les félins.
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L'homme seul leur impose s'il a une attitude décidée; s'il mollit ils ne le respectent pas plus qu'une chèvre.
Narcisse cnvisag"ea d'un coup d'œil le péril qu'il courait de compagnie avec son caniche, et comme il n'avait pas plus envie de se laisser dévorer que de laisser dévorer Pierrot, il s'avança, la lance baissée, contre les féroces gêneurs en criaiil, en tua deux en leur enfonçant son arme dans le poitrail, et se campa si fièrement près de leurs cadavres que les autres reculèrent intimidés.
Un troupeau d'antilopes traversait alors laplaine.
La meute saisit avec empressement ce prétexte pour (juitter lionorahlemenl la partie, et tournant sa colère contre le gihier que le hasard lui envoyait, s'élança sur ses traces et se perdit derrière les bamhous.
— Les nègres ont raison démanger cette eng'eance qui ne vit que de rapines et de meurtres, dit Nicaise; il est vrai qu'elle se modèle sur eux : tel peuple, tels chiens. N'est-ce pas Ion sentiment?
Pierrot convint que si les cabérus étaient dignes de la potence, les Congues ne valaient pas la corde pour les pendre, et qu'on pouvait mettre dans le même sac les hommes et les chiens du Congo, et sans d(nite de tous les autres pays aussi dépourvus de routes, de voitures, de restaurants et de pâtées régulières.
— Les voyageurs célèbres ont beau vanter les richesses de ce continent, bougonna-t-il dans son for intérieur, je prétends, moi, qu'un coin d'une contrée civilisée a plus de prix que cette immensité barbare, et conséquemmenl inutile, où les gens et les botes vivent dans une commune et grossière stupidité, à côté de trésors qui uo leur [)rolilcnt point et sont perdus pour tout le monde.
— Si nous étions des nègres, fit de son coté Nicaise en désignant les cabérus morts, nous aurions là de quoi faire bondjance; mais cette nourriture te répugnerait autant, qu'à moi, n'est-ce pas? Laissons la donc aux hyènes et aux rapaces, et allons chercher ailleurs quehpie plat plus en rap- [)orl avec nos LifuUs.
Dix minutes après, le maître et le eliion rentraient en forêt et avaient la chance de tomber au milieu d'une bande de pintades qui leur offrit les moyens de fournir leur table avant le coucher du soleil.
La pintade se multiplie parfois à tel point en Guinée, malgré les léopards et autres chats sauvages, les chacals, les renards, les grands oiseaux de proie, les reptiles, qu'elle peuple, à elle seule, de vastes espaces.
Plus craintive que prudente, elle perd facilement la tête à la vue de ses ennemis et se livre ainsi à eux.
Le chien, par exemple, a le pouvoir de la méduser.
Sachant, sans doute, qu'elle est incapable de lui échapper, soit par la course, soit par le vol, qu'elle ne soutient pas longtemps, elle demeure perchée sur la branche sous laquelle elle a aperçu celui-ci, et l'homme qui accompagne le chien n'a qu'à frapper; elle se laisse tuer. Sa stupeur la perd.
Pierrot eut la fortune d'en surprendre une à quelques pas de distance, et Nicaise put luccire d'un coup de lance.
— Yoilà le rôti désiré! clama Narcisse à qui Pierrot apportait la pintade. Le rôti, reprit-il en se grattant la tête; sans briquetje n'obtiendrai point de feu et sans feu je n'aurai pas de rôti... Je sais bien, poursuivit-il en s'adressant à son caniche dont les regards lui exprimaient un tas de choses, que tu t'accommoderais de cet oiseau tel qu'il est, sans poivre et sans sel ; mais moi, comment veux-tu que je mange de boa cœur de la viande crue?
Cette objection rendit le caniche perplexe.
Heureusement, Nicaise découvrit par terre, sur des touffes d'herbe ou sur des couches de feuilles mortes, des nids de pintades qui, presque tous contenaient des œufs, une douzaine en moyenne.
— J'ai mon dîner, prends le tien! s'écria-t-il en rendant l'oiseau à son chien et en recueillant un demi-cent d'œufs qu'il goba d'un air ravi, assis contre un })almier, pendant que Pierrot, charmé de l'incident, assujettissait la pintade
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entre ses paltes et lui témoignait, à coups de dents, combien il faisait cas de sa chair, qu'il n'hésita pas à placer au-dessus de celle du dindon.
Chacun repu et la fêle terminée, il fallut songer à se loger pour la nuit, sur quelque arbre commodi?, ce qui n'offrait point de difficulté, vu la richesse de la végétation des fourrés et des halliers.
Quand le maître et le chien se furent blottis dans des branchages hospitaliers, ils se félicitèrent de leur journée, se souhaitèrent le bonsoir en se berçant de vagues espoirs, et malgré la dureté du lit, dormirent, cette fois encore, comme des marmottes jusqu'au lever du soleil, où les attendait une émouvante surprise : l'apparition de noirs armés de ha:hes, de dagues, d'arcs qui, arrivés à pas de loup près de leur arbre, les regardaient avec une stupé- W- faction mêlée de crainte, et s'apprêtaient à leur envoyer
des flèches à pointe de fer, empoisonnées sans doute.
— Arrêtez! tonna Narcisse elTrayé en se mettant sur ses genoux et en étendant ses bras, pendant que Pierrot aboyait avec fureur.