‹ Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au CongoChapitre 22 sur 27 · L'INONDATION · texte numérisé non relu

L'INONDATION

Nicaise parlemente. — Au pouvoir d'uue bande de noirs. — Installation du bivouac. — EgoisiTiC du nègre. — Un coudou. — On s'empiffre de viande. — Pierrot scandalisé. — Le pharmacien et le caniche dînent à leur tour. — Alerte nocturne. — On se remet en route. — Arrivée dans un bourg. — Le chef. — Réception suspecte. — Nicaise cherche à connaître sa position géographique. — Projets de fugue. — Palabre sans tin. — L'orage. — Agitation des insectes. — Fuite des habitants. — Le cataclysme. — Emportés par le courant.

Les noirs abaissèrent leurs arcs, examinèrent le chien et l'homme dont la couleur et l'accoutrement leur causaient des élonnements enfantins, et, pardes cris et des gestes impératifs, leur intimèrent l'ordre de descendre.

Ils obéirent, de peur d'être lardés,

A peine à terre, Nicaise parlementa.

Dans un discours orné d'une mimique animée il raconta succinctement son histoire, demanda protection, comme s'il eût été en France, en présence de représentants de l'autorité, et promit, en échange, sa reconnaissance éternelle, dont les noirs se souciaient autant que d'un moucheron.

La bande, qui se composait d'une trentaine d'individus, l'écouta avec un faux-semblant de gravité, puis éclata de rire, quand il eut fini, ridiculisa, en les détaillant, sa personne et son vêtement, et rassurée par son attitude suppliante, l'invita à la suivre

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Narcisse craignit d'ètro tombé au pouvoir de bandits de l'acabit dos Malambas; mais obligé de subir son sort jusqu'au bout, il fit contre fortune bon cœur et déclara, avec un sourire contraint, qu'il élait prêt à accompagner les amis que le Grand Esj)rit lui envoyait, phrase qu'il exprima à l'aide d'une pantomime que les sauvages comprirent et qui produisit quelque impression sur eux.

Quatre noirs monlrèrent le chemin, un couloir de verdure bordé de mimosas épineuses, et Nicaise et Pierrot leur emboîtèrent le pas.

Le reste de la troupe suivit en file.

On marcha pendant une partie du jour, sous bois, et, dans l'après-midi, on arriva sur le bord d'une rivière qu'on passa à gué et près de laquelle on campa.

Des martins-pêclieurs, à livrée grise, perchaient sur les branches qui pendaient au-dessus de l'eau, des perdrix volaient dans les buissons, des cailles chantaient dans les herbes, des hirondelles chassaient les insectes dans l'air des gobe-mouches, des courlis frétillaient k tort et h travers, des grenouilles coassaient en se chaulfant au soleil; le paysage, vert et feuillu, sous un ciel bleu, avait un charme pénétrant qui dilata l'àme de notre aventurier.

Les noirs établirent leur bivouac dans un endroit ombreux, et tandis que les uns ramassaient du bois mort et se disposaient à allumer du feu en frottant deux bâtons, moyen dont tous les sauvages se servent quoiqu'il soit fatigant et exige autant de patience que de nerf, les autres explorèrent les alentours dans l'espoir de découvrir le gibier qui permettrait de cuisiner et de dîner, car la bande ne possédait que quelques boules de manioc et une calebasse d'arachides, ce qui était maigre pour trente personnes, pour trente-deux y compris le pharmacien et le caniche.

Egoïstes et personnels comme tous leurs srmblables, les nègres, notons-le, ne pensaient pas plus- aux besoins do ces derniers qu'au Grand Turc.

222 AVKNTUHliS l'iilULLKUSKS Dli NARCISSK NICAISE

Dans l'Afrique conlralc, ia niaximo ilétestablo : chacun pour soi, est poussée jusqu'à la beslialité.

Tous les actes ilc l'Africain, dit Burton, révèlent ce profond amour de soi qui, ailleurs, n'apparaît qu'en certaines circonstances.

La gratitude n'existe pas chez lui, même à l'état d'espérance d'un futile bienfait, et il regarde la faveur que vous lui accordez comme le résultat de votre faiblesse, et la preuve de sa force.

Peut-être gémira-t-il sur la mort d'un parent ou d'un fils; mais le lendemain il aura oublié sa douleur.

Il ne connaît l'hospitalité que par intérêt; sa première question est toujours : « Que me donneras-tu? »

Il assigne à l'étranger la plus mauvaise case du village, et l'envoie camper à la belle étoile s'il n'est pas satisfait.

L'Africain de cette région vous oblige à tout acheter, et vous laisserait mourir de faim au milieu de l'abondance, si vous n'aviez ni perles, ni étoffe h lui offrir.

Il refusera une gorgée d'eau à l'homme qui meurt de soif, et n'étendra pas la main pour sauver une cargaison, fùt-elle de mille dollars, s'il n'est payé pour le faire.

En revanche, s'il vient à perdre une guenille, il en éprouve un chagrin aussi violent que ridicule.

Parcimonieux, même à l'égard de ce qui le touche, il ne donne pas à manger à ses chiens, qu'il aime pourtant comme ses fils, et rien n'égale sa surprise quand il voit un Arabe faire porter du grain à son âne.

Imprévoyant s'il en fut, il n'en est pas moins tellement avide qu'il vous réclamera des perles pour indiquer la route.

Narcisse s'était assis sous un arbre avec son chien, après s'être rafraîchi dans la rivière, comptant naïvement qu'on Tadmettrait à partager le repas commun, et se demandait, en attendant, avec qui il était tombé et oh on le conduisait.

Ses nouveaux camarades allaient-ils en expédition ou en revenaient-ils?

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Il l'ignorait, mais conslalait avec plaisir qu'ils le traitaient humainement, sans pourtant le combler d'égards, et ne ressemblaient en rien, pour la cruauté, aux Matambas.

« Qu'ils me mènent dans un village ou dans une ville où je rencontrerai des gens civilisés et d'où je me rendrai à un établissement européen, c'est tout ce que j'attends d'eux, murmura-t-il ; et en l'état où je suis réduit, c'est beaucoup. »

C'était tout, en efîet.

Les noirs qui étaient partis en chasse revinrent bieniùt en poussant des cris de joie : ils avaient tué, à coups de flèches, dans la jungle, un coudou adulte, superbe antilope auprès duquel le cerf n'est qu'un nain, dont le corps pouvait fournir des biftecks à tout le monde.

A l'annonce de l'aubaine, les individus chargés de préparer le campement se levèrent, et la bande entière courut dépecer l'animal, qu'elle rapporta intégralement avec une satisfaction tapageuse et une abondance extraordinaire de paroles.

Le feu étant allumé, les uns et les autres allèrent chercher, dans la rivière, des galets qu'ils placèrent sur les charbons ardents et recouvrirent de morceaux de viande, et pendant que ces morceaux cuisaient, trop lentement à leur gré, se partagèrent, ou plutôt s'arrachèrent les os de la hôte, les rongèrent et en sucèrent la moelle.

Les os dépouillés, vidés, broyés, polis, ils sautèrent sur le rôti, à moitié cru, et le mangèrent gloutonnement sans penser à en offrir une bribe à Nicaise ni à son caniche.

Cette façon d'inviter les gens à dîner parut scandaleuse à Pierrot, que l'odeur de la viande grillée enivrait, et qui s'avança vers les mal-appris pour les rappeler aux convenances.

Des menaces furibondes de le transpercer le renvoyèrent précipitamment vers son maître, la queue basse, l'air piteux, vexé, intimidé et indigné à la fois de celle rcceplion.

224 AVENTUllKS l'liKILLEUSES DE NARCISSE NICAISE

— Patience, lui dil Narcisse en le consolant et en le caressant, notre tour viendra.

Pierrot obéit; mais à dater de ce moment, les noirs furent coulés dans son esprit.

Nicaise savait que les Africains, en raison de la manière vorace dont ils mangent, tombent dans la torpeur quand ils ne peuvent plus rien avaler, et il attendait cette chute prévue pour ramasser la desserte.

Dégoûtants de sang, de graisse, suffoquant, les yeux en boule de loto, les noirs ajoutèrent aux tendances à l'assoupissement lourd que leur donnaient leurs excès gastronomiques, en fumant du chanvre, dès que la viande leur répugna.

Alors ils eurent des spasmes, des convulsions, des accès de toux, et finalement, demeurèrent inertts dans leurs vomissements.

Le cœur du pharmacien et celui du caniche se soulevèrent; néanmoins, l'appétit triompha de leurs résistances, et les deux amis, enlevant prudemment et délicatement les quartiers de coudou qui continuaient à se rôtir, à se brûler sur les pierres chauffées, les emportèrent à une centaine de pas, et s'en délectèrent.

Le coudou a, parmi les chasseurs et les voyageurs, la réputation d'être le plus savoureux des ruminants.

Sa faim apaisée, Narcisse s'arma d'une hache et d'une lance d'un des sauvages, se choisit un refuge, et s'y établit.

Le soleil se couchait, la température se rafraîchissait, l'indicible beauté du paysage augmentait à travers les teintes nébuleuses de l'horizon, bientôt l'obscurité couvrit la forêt, la jungle, l'espace, et nos voyageurs ronflèrent, dans l'herbe, l'un auprès de l'autre, en rêvant que le lendemain leur apporterait le salut.

Au milieu de la nuit, du mouvement et du bruit se produisirent parmi les noirs.

Nicaise se réveilla, saisit la hache et chercha à voir

Il poussa un cri de terreur (page 231).

226 AVENTURES PÉRU.LEUSES DE NARCISSE MCAISE

d'où provenait le bruit ; Pierrot frissonna et eut des hoquets étouffés.

C'était une fausse alerte.

Le silence, troublé seulement par les ronflements de la horde, plana de nouveau sur le bivouac.

A l'aube, noirs et blancs écarquillèrent les yeux et se rapprochèrent.

Narcisse souhaita le bonjour à tout le monde, restitua les armes qu'il avait prises pour sa défense, et demanda aux noirs qui lui paraissaient être les chefs du détachement comment ils avaient dormi.

Ceux-ci lui tournèrent le dos sans daigner lui répondre, et commandèrent le départ.

Il manquait trois hommes à l'appel : l'un avait été entraîné dans la rivière par un crocodile, les deux autres, affreusement mutilés, ég-alement par des amphibies, gisaient inanimés par terre.

C'était l'explication du remue-ménage de la nuit.

Cela n'empêcha personne de se remettre insoucieusement en roule, car les Africains ne s'inquiètentjamais des blessés ni des morts, ce qui, dans les batailles qu'ils se livrent, les affranchit de la préoccupation et de l'embarras des ambulances.

Une étape forcée de plus de sept heures mena la troupe à destination.

Vers deux heures de l'après-midi, elle arriva sur la crête d'une colline au pied de laquelle, et le long d'une large rivière, s'étendait un bourg composé de trois cents cases.

Elle n'allait donc pas en expédition ; elle revenait sans doute d'escorter quelque convoi d'esclaves.

Nicaise constata le fait avec autant de plaisir que de soulagement.

— Cette fois, déclara-t-il à Pierrot, qui Tinterrogeait du regard, je crois que nous sommes sauvés.

Les noirs se rapprochèrent, le refoulèrent, lui et son chien au centre de leur bande, et, le surveillant de plus près, descendirent la colline en brandissant leurs armes et

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