‹ Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au CongoChapitre 23 sur 27 · L INONDATION · texte numérisé non relu

L INONDATION

en poussant des beuglements auxquels la population du bourg-, six ou sept cents individus, répondit par des cris, des chants suraigiis, des hurlements accompag^nés des sons du tambour et du cornet à bouquin et de gambades.

Hommes, femmes, enfants, étaient couturés de tatouages, ruisselaient d'huile, avaient le visage barbouillé de chaux ou de terre rouge, ce qui leur donnait un aspect alTreux, perlaient, pour vêtements, des pièces de cotonnade ou des peaux de chèvre, de mouton, d'antilope, de félin, nouées sur l'épaule et les couvrant aussi peu que possible, ou seulement des jupes courtes en écorce battue, ou des ceintures de feuillage.

A la vue des prisonniers qu'amenaient leurs concitovens, les habitants du bourg redoublèrent leur tintamarre et escortèrent tumultueusement la petite cohorte jusqu'auprès du chef, qui tenait conseil avec les notables ou anciens, en plein air, selon l'habitude.

C'était un grand gaillard à forte carrure, à demi enveloppé dans une pièce de drap rouge, tatoué des pieds à la tête, paré de verroterie, de bracelets de cuivre, à l'air hautain et qui, malgré la chaleur, avait la tète couverte d'un de ces anciens et énormes schakos de grenadier, à fond large, d'uniforme sous la Restauration, cadeau de quelque traficant portugais.

Il toisa gravement Narcisse et Pierrot pendant que les principaux de la bande lui racontaient avec volubilité et force détails comment ils avaient capturé, au prix de périls de toutes sortes, ces deux étrangers, et par quelle suite d'aventures ils étaient parvenus à les maintenir.

Le mensonge et la fanfaronnade sont d'invention nègre.

Le chef réfléchit, fronça les sourcils, déclara que le sort des blancs serait fixé par le conseil en séance, et, en attendant, ordonna de conduire, dans une case, l'homme et le chien, ce qui fut fait au milieu d'un tapage elTroyable, accompagné de menaces et de coups de lance, lesquels, heureusement, n'arrivèrent pas à destination.

Dans l'Afrique centrale tout étranger est considéré d'abord

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comme ayant des inteiilions hostiles, comme étant un fétiche, et celle croyance, jointe à la démangeaison perpétuelle qu'ont les nègres de larder les individus inconnus qui passent à leur portée, rend la situation de celui-ci critique à son arrivée chez des populations déjà cruelles par tempérament.

Cet accueil inspira de tristes pensées à Nicaise et à Pierrot.

Les malheureux étaient-ils tombés une fois de plus de Charybde en Scylla?

Ils inclinèrent à le croire lorsqu'ils se virent enfermés dans une cabane infecte, et surveillés par des guerriers horribles d'aspect et armés jusqu'aux dents.

Mais plus impuissants que jamais ils attendirent les événements, puisqu'ils ne pouvaient leur commander ni les diriger, et, comme leur longue marche les avait éreintés, ils s'étendirent sur la terre nue, en proie à une perplexité que les cris, les chants forcenés, les vociférations de la populace accroissaient encore.

<( Oh sommes-nous et chez qui sommes-nous? » se demanda Narcisse que lehourvari du dehors, autant que ses angoisses, tenait éveillé et au guet.

Ils étaient dans la province de Bamba, une des contrées les plus fertiles et les plus mal peuplées du Congo, chez des riverains du fleuve Ambriz, à plus de cinquante lieues de la côte, et à moins de cent lieues de la Calucala, rivière par laquelle, après leur naufrage, ils avaient pénétré au cœur du pays.

Pour arriver là ils avaient fait, en s'égarant, un chemin décuple de celui qu'ils auraient dû suivre après la mort du nègre.

Nicaise n'osa former de conjectures sur sa position géographique réelle, de crainte de se tromper; il se dit seulement : « Je me trouve au bord d'un des cours d'eau importants du Congo : le Bengo, le Dande ou l'Ambriz, car je ne suis pas descendu jusqu'au Koanza. Si les habitants de ce bourg, quasi maritime, continuent à se montrer hostiles et font mine de nous réserver pour quelque

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supplice après nous avoir laissés mourir de faim et de soif, car ils nous ont jetés ici sans une boule de manioc et sans une calebasse d'eau, nous nous évaderons, à la faveur de la nuit, quand ils ronfleront, en rampant sous les claies d'osier dont cette hutte est construite, nous g-ag-nerons la plage où j'ai aperçu des pirogues, nous mettrons à flot une de celles-ci, et vogue la galère: nous nous sauverons à force de pagaies, »

Tandis qu'il se livrait à ce soliloque, le chef suprême présidait le conseil, dont tous les membres étaient ivres pour avoir bu trop de vin de palme et fumé trop de chanvre, ce qui prolongeait indéfiniment les discussions.

Une parole lancée au hasard par une vie 11 î femme, un négrillon ou tout autre individu de la foule qui entourait l'assemblée, remettait en question les affaires vidées, et rouvrait des débats obscurs auxquels personne ne comprenait rien.

Il restait deux causes à examiner et à juger : la cause d'un homme qui ayant tué, sans motif, une femme d'un rang supérieur offrait sa tante pour su])ir, à sa place, la peine de mort, et celle des deux blancs qu'on supposait fétiches et dont, comme tels, on estimait utile de se débarrasser par des moyens violents.

La cause du meurtrier s'embrouilla tellement qu'il fut impossible d'en voir la fin, quoique le conseil se montrât disposé à accepter lasubslltutinn proposée, qui lui paraissait rationnelle.

Du reste, à l'heure où l'on aurait pu, si tout eût procédé sans entrave, s'occuper de Narcisse et de son caniche, une averse, qui se changea en déluge, obligea le conseil à lever la séance, et la population à se disperser dans ses cases où elle tua le temps en mangeant, en buvant, en fumant et sans plus songer à l'homme et au chien blancs, que si elle ne les eût jamais vus.

L'orage prenait, il est vrai, les proportions d'un cataclysme, d'autant qu'il coïncidait avec une crue subite do l'Ambriz.

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L'iaquiétude gagna les animaux de basse-cour qui cherchèrent à s'écliappor dos enceintes où ils étaient parqués,et les ménageries d'insectes dont les cases fourmillaient.

Dans la hutte qui servait de prison à nos amis, l'agitation était extrême : les rats, les petits serpents, les lézards, les scorpions, les perce-oreilles, les araignées, les xylophages, les guêpes, les grillons, les blattes, les liquets, les moustiques, les fourmis, les mouches, les puces, les punaises, allaient et venaient comme gens qui ont pour que le ciel ne leur tombe sur la tète, et c'était un mauvais signe.

— Diable ! grommela Narcisse au moment où la nuit se lit, et en remarquant que le parquet de sa hutte se mouillait, notre logement devient humide ; si l'inondation augmente, nous déménagerons.

Les gardes qu'on avait placés à sa porte n'étant plus là, cela semblait facile.

Le bourg-, bâti sur un terrain bas, au niveau ordinaire du fleuve, commençait à être envahi par l'eau, l'obscurité le couvrait, la pluie persistait, torrentielle, l'Ambriz montait, la situation s'aggravait, les indigènes, efirayés, sortaient de leurs maisons, portant des torches en baguettes de msasa, bois oléagineux qui brûle en jetant une flamme brillante, et, abrités sous les auvents, se rendaient compte de l'étendue du mal.

Dans la soirée, les moins rassurés entreprirent le sauvetage de leurs effets et de leur bétail, et se réfugièrent sur la colline; les autres, après une heure d'hésitation, se décidèrent à les rejoindre.

Le désastre était désormais certain; le fleuve atteignait, et peut- être allait dépasser le maximum de ses plus grandes crues; ilfallait évacuer les habitations, que l'inondation baignait et renversait.

Alors, ce fut un sauve-qui-peut général, accompagné de cris, de plaintes, de pleurs; puis le tumulte s'alfaiblit, se perdit dans le bruit de l'orage, et cessa.

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L'eau avait pris possession du bourg- et cliassé, devant elle, tous les êtres qu'il avait renfermés.

— Pierrot, oii es-tu? s'écria Nicaiso qui, expulsé de sa hutte par l'inonilalion et cherchant à tâtons un refuge, venait de grimper sur le toit en charpente et en chaume d'une case abandonnée.

Pierrot avait glissé dans l'eau et nageait au bord du toit.

Son maître l'entendit, se glissa vers lui, Taltrappa par la peau du cou et le hissa auprès de lui.

Tous deux étaient, naturellement, trempés jusqu'aux os et, par-dessus le marché, très faibles, ni l'un ni l'autre n'ayant rien mangé depuis la veille.

Que devaient-ils faire ? Aller retrouver les indigènes sur la colline, ou attendre le jour à l'endroit oii ils étaient, afin d'agir selon les événements?

Après réflexion et quelque périlleuse que fût sa position, Narcisse résolut de demeurer en expectative.

— Tous les noirs sont stupidement superstitieux, marmotla-t-il; ceux-ci seraient capables de nous rendre responsables de ce qui se passe, et de nous écharper; gardonsnous de nous livrer bénévolement à eux; fuyons-les plutôt. Ma première idée était bonne; j'y retourne. Dès que le soleil se lèvera, je m'emparerai d'une pirogue, j'y jetterai des armes et des vivres, sij'en trouve, nous nous y'embarquerons, et nous descendrons le fleuve, dans toute sa longueur s'il le faut. C'est préférable que de tendre la gorge au couteau. D'ailleurs, j'ai la confiance que nous ne sommes pas à une grande distance d'un établissement portugais.

A l'instant oîi il drossait ce plan de fuite, les dernières cases du bourg minées, secouées par les vagues, s'eifondrèrent, le toit sur lequel il avait pu monter, surnageant comme un radeau, s'en alla ci la dérive, entra, en tournoyant, dans le courant de l'Ambriz, fut emporté au loin, et subitement il se vit perdu.

Il poussa un cri de terreur (pu pert;a le bru-t de l'orage

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et les grondements des torrents d'eau vaseuse que roulait Je fleuve, et, les yeux hagards, les cheveux hérissés, se cramponna aux saillies du toit, à côté de son caniche, que ce déluge au milieu de l'obscurité épouvantait.

Pierrot ! exclama Nicaise ému (page 239).

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