ISABEAU
La belle habeau était une mulâtresse du Cap, qui faisait alors grand bruit à Paris; à Versailles elle attira un dimanche l'attention des courtisans et de la famille royale, au point que la reine s'en approcha et lui parla avec bonté dans la galerie. Cette fille n'était pourtant pas belle, mais elle avait pour elle l'étrangeté; une taille assez mince et des ajustements de petite maîtresse parisienne, qui ne laissaient pas de relever le piquant de son ensemble. Elle était libre au Cap, étant née d'une blanche et d'un nègre, elle y avait beaucoup gagné à plusieurs métiers et arrivait ici chargée des dépouilles coloniales de ses galants. On n'avait pas tardé à la nommer la Dut hé de Saint-Domingue. Comme il y avait chance pour elle d'obtenir quelque emploi à la cour (on sait que le dix-huitième siècle raffola de tout ce qui était étrange), la voilà qui s'imagine de demander la protection de M. de Louvois, et de se présenter sur le passage de la reine. Bien que sa Majesté fût habituée à voir des nègres et négresses et que plusieurs dames de la cour en eussent à leurs ordres, l'aspect de [celle-ci Hui déplut d'abord, au point
qu'elle ne put s'empêcher de s'écrier dans un mouvement de répugnance involontaire : Fi ! que c'est laid! Puis se reprenant par suite de sa bonté naturelle elle s'en fut à la mulâtresse, qu'entouraient les curieux et les seigneurs. Après quelques paroles obligeantes, la reine passa outre; il n'en fallut pas plus pour mettre à la mode la mulâtresse Isabeau. Elle continua bientôt à faire sensation, et obtint même quelques aventures brillantes. Madame Du Barry l'ayant invitée à venir à Luciennes, la mulâtresse tout aussi curieuse de connaître une beauté qui avait fait tant de bruit, ne manqua pas de se rendre à son invitation. On la reçut fort bien, on lui offrit la collation aux flambeaux, il était sept heures quand elle arriva. La nuit enveloppait déjà de son réseau le joli pavillon de Luciennes, et les parties de jeu venaient de finir dans les salons que la mulâtresse se promenait encore dans les jardins avec madame Du Barry, et quelques nobles voisines de campagne. On parlait de Saint-Domingue, des nègres et de leur superstition habituelle, lorsqu'Isabeau s'approcbant d'un massif épais de chèvrefeuille poussa un cri... On lui en demanda la raison, elle répondit qu'elle venait de voir le diable... Chacun battit l'endroit et ne vit rien, on fit en vain des perquisitions, et il fallut bien croire que le diable s'en était allé, car on n'en trouva vestige. Cette frayeur de la mulâtresse fit beaucoup rire, on ne manqua pas de l'attribuer aux sottes inventions des vaudoux, et autres jongleurs du Cap, qui prétendent avoir une correspondance habi-