ENTRE QUATRE CHANDELLES
Le pas de basque pour Mahmoud, c'était sa ressource unique et dernière, sa pensée traduite, son instinct naïf, éloquent; cela voulait dire: Regardez-moi, je suis un cheval de manège, un cheval érudit ; secourez-moi !
Un nègre qui sortait de je ne sais quelle taverne vit Mahmoud ; ce nègre avait moins d'esprit que le cheval ; il en eut assez pourtant pour penser que c'était là peut-être un cheval de Ducrow qui ne trouvait plus sa route. La Parisienne en voile vert et son étrange clown le frappèrent d'ailleurs,, et il alla vers elle avec un sourire de compassion.
— Mademoiselle et monsieur, fit-il en s'adressant à Caroline et à Nicolas, vous cherchez le cirque de Ducrow ?
Caroline arrêta Mahmoud ; le nègre n'entama pas de longs pourparlers, il montra à l'écuyère le cirque d'Astley, dirigé alors par Ducrow...
Sur cette porte, distante d'une soixantaine de pas de l'endroit où ils se trouvaient, nos deux personnages aperçurent deux chevaux en plâtre peint : ce fut pour Mahmoud l'arche de Noé.
Il y avait bien sept heures que Mahmoud avait faim, sept heures qu'il avait soif, sept heures qu'il était perdu dans Londres !
Caroline conservait toujours son même costume : une robe de serge, dite amazone, des brodequins et un large chapeau de paille. Ce fut ainsi que Ducrow l'aperçut; Ducrow, directeur intelligent, qui faisait alors d'assez belles recettes àLondres. Son manège avait aussi un. double avantage : les jeunes gentlemen, lions et fashionables de Londres, y couraient parfois les bagues, et le soir Ducrow luttait dans ce cirque illuminé avec la réputation écrasante du Cirque-Franconi.
Mais ce soir-là — je ne sais en vérité à quel propos — il y avait relâche ; ce soir-là, nul cheval n'avait soulevé la poudre de l'arène : nul clown ne s'était rompu le cou aux applaudissements de John Bull; ce soir-là enfin, Ducrow soupait conjugalemeut avec sa femme, lorsque Caroline se présenta...
Caroline ne ressemblait pas mal alors à ces demoiselles équestres qui courent la province avec un cheval boiteux; la pluie avait ruisselé sur son habit et sur son voile; elle entrait chez Ducrow avec un parapluie au lieu d'une cravache ; si elle eût vécu du temps de Searron , il l'eût prise pour mademoiselle de L'Estoile.
L'étonnement de Ducrow faillit lui causer une indigestion. Toutefois le misérable équipage dans lequel l'écuyère se présentait à lui ravit son orgueil national; il avait l'air de se dire : En Angleterre on ne mettrait pas ainsi une jolie fille à la porte, on ne la forcerait pas d'aller à pied jusqu'à Boulogne ; il n'y a qu'un peuple de France et des écuyers de France pour ces choses-là !
Quant à madame Ducrow, elle considérait Caroline avec un ébahissement supérieur encore à celui de son mari ; les femmes ont l'instinct de certains courages virils, et cette jeune fille arrivée ainsi au cœur de Londres lui causait un sentiment profond d'admiration.
Pendant ce temps, Mahmoud, par les soins du nègre, venait de se voir restauré à l'écurie... Caroline avait fait elle-même le premier pansement, la première toi-
lette; puis, comme une prêtresse qui sort du temple, elle abordait Ducrow, son Joad et son pontife.
Après mille questions préalables dont je ferai grâce à mes lecteurs — questions aussi persistantes, aussi inflexibles que celles d'un procureur du roi qui interroge un coupable — Caroline se vit sommée par Ducrow, séance tenante, de monter Mabmoud dans son manège, c'est-à-dire de faire exécuter à un cheval malade, éreinté, presque fourbu du voyage, toutes les manœuvres du Cirque.
L'écuyère obéit; mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que Mahmoud obéit aussi. Mahmoud fut introduit dans ce Cirque anglais entre quatre chandelles, et il se livra alors entre Caroline et lui une lutte hoffmannique, un combat étrange et ténébreux; cela tenait du roman. Le nègre était là, les bras croisés, immobile; il n'inclina la tête qu'au morceau final, c'està-dire à : Mahmoud en liberté. Ce que Caroline demanda et obtint de Mahmoud, son élève, en cette séance, fut inouï; elle avait l'air d'avoir galvanisé un cadavre. En sautant à bas du cheval, elle avait la fièvre et elle tomba sans connaissance près de la barrière...
La séance fut décisive, l'essai triomphant ; Ducrow l'engagea le soir même à deux mille francs d'appointements. Ce chiffre fut bien vite dépassé; quelques jours après, Caroline était en droit d'exiger plus. Les applaudissements de nos voisins d'outre-Manche lui révélaient assez son avenir et sa puissance.
Mahmoud fut traité, nourri, sellé et pansé comme
jamais chien de chanoinesse ne le fut: il le méritait, il avait supporté les mauvais jours.
Le lendemain matin, Ducrow avait fait placarder dans Londres une affiche pyramidale, et le soir on se pressait à Àstley comme si Liston eût joué sur le théâtre voisin.
Nicolas, pendant toutes ces ovations, ne cessait de se demander à lui-même si véritablement il n'était pas alors le jouet d'un rêve ; il traita bientôt de pair avec les grooms ; il but de Y aie et joua au cricket, de façon à gagner les faveurs de ces petits pages d'Albion nommés tigres, La soirée de Nicolas appartenait tout entière au Cirque de Ducrow; c'était lui qui mettait le blanc sous le pied de Caroline, lui encore qui lui présentait le mouchoir, retrier ou la cravache. Mais, pendant le jour, que d'excursions nombreuses, que de parties à Richmond ou à Windsor ! Nicolas se fit remarquer par sa bonne mine; il attrapa quelques mots d'anglais, boxa deux ou trois fois avec honneur, se fit casser une dent, mais rendit un coup de poing sur l'œil qu'Adams eût certainement envié. A quoi tient la gloire ! Le marchand de coco eut le bonheur de relever un soir sur le pavé un dandy qui étaitivre; ille ramena chezluicomme eût fait un watchman, et le lendemain il entrait au service du digne jeune homme, ami des chevaux, des paris et de la taverne.
Pour Caroline après avoir passé six mois à Londres, au milieu des applaudissements, des feuilletons, des journaux et des guinées, elle eut le courage de re-
pousser les soupirs-sterling d'un lord et de reprendre la route de Boulogne. Il lui tardait de revoir la France et le Cirque de Franconi.
A Boulogne et sur la jetée même, Caroline entendit un jappement; elle se retourna : c'était Lili.
Mais Lili énorme, engraissé, méconnaissable. Il avait le col apoplectique, et la dame anglaise qui le tenait par un beau ruban orange fut piquée de son retour de tendresse envers Caroline. En effet, Lili reconnaissait Técuyère, Lili se plaignait, Lili pleurait, Lili demandait son affranchissement comme un nègre de la Pointe-à- Pitre. L'Anglaise l'emporta dans sa voiture; mais Lili cassa sa corde la nuit même ; Lili trahit Albion et retourna bien vite à Caroline. Mahmoud et Lili recommencèrent leur route; mais cette fois Mahmoud était riche, Lili fut nourri et blanchi royalement. Mahmoud arriva à Paris, et ce fut à qui Tirait voir. On se disait : Voilà un vrai cheval touriste ; il a vu Londres, il à approché Ducrow et Wellington ! Quand Mahmoud fit sa rentrée au Cirque, il manqua d'étouffer sous une pluie de bouquets.
Et maintenant, Mahmoud est morose, Mahmoud est un acteur vieilli dans les jeux du Cirque; mais il reprendra bien vite sa part de gloire dès que son écuyère le voudra. Mahmoud est en effet victime comme Caroline-de l'ingratitude et de l'oubli; les envieux lui opposent Butler. Caroline n'est plus attachée au Cirque ; Caroline est à Albion; elle lui appartient pieds et poings liés. Caroline n'a point cette fausse modestie
qui est le dernier raffinement de la vanité ; elle s'étonne d'avoir vu le Cirque si peu jaloux de la conserver, et elle se contente de monter Mahmoud ou Rutler au bois de Boulogne. Quand elle passe échevelée, haletante, par l'une de ces allées, elle croit voir dans Fombre rapide de ces branchages toutes les figures qui lui souriaient, toutes les mains qui battaient des bravos pour elle dans cette arène... Les rêves remplacent la gloire ; mais que Caroline se rassure : on ira la chercher bientôt elle et Mahmoud; le héros et l'héroïne ne sauraient appartenir à l'étranger.