ISABEAU
tuelle avec le diable. Madame Du Barry, émerveillée des réponses d'Isabeau , la garda encore quelque temps, on prit les sorbets sous un quinconce, on fit de la musique, et il ne fut plus question de diable. Les étonnements naïfs d'Isabeau sur cette grande ville nommée Paris, amusèrent tout le monde, et cependant la mulâtresse finit par accuser la police qui, selon elle, ne se donnait de garde d'empêcher les vols, car, la veille encore, elle avait perdu une bague à laquelle Isabeau attachait un grand prix, elle lui avait été donnée par madame de Glugny, intendante de Saint-Domingue. La mulâtresse en ôtant sa mitaine à ruches au Colysée, l'avait fait glisser à terre, un filou Favait sans doute ramassée. Convaincue que ce n'était qu'une ruse adroite pour obtenir d'elle quelque petit souvenir, madame Du Barry, en camarade généreuse, tira de son doigt un saphir qu'elle passa au doigt de la mulâtresse... Mais celle-ci s'en défendit, ajoutant que madame de Clugny lui avait donné cet anneau à sob lit de mort, en lui prédisant que si jamais elle le quittait, le donnait ou le vendait, ce serait le diable qui se chargerait de sa vengeance. Parlant de la sorte, Isabeau se prit à pleurer, faisant observer à madame Du Barry, que la vengeance de madame l'intendante commençait, et que le diable entrevu par elle l'instant d'avant n'était pas une chimère. On eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'il n'y avait de diable qu'à Saint-Domingue; deux ou trois philosophes soutinrent que c'était même en ce seul pays
qu'on pouvait l'aller trouver. On se sépara , madame Du Barry fit reconduire Isabeau jusqu'à sa chambre peu distante de la sienne. La comtesse n'était pas au lit depuis trois minutes, qu'elle fut réveillée par d'horribles cris, il fallait que l'on égorgeât Isabeau à côté d'elle, car les cris de la malheureuse étaient horribles... Passant sa baigneuse à la hâte, la comtesse se dirigea vers l'appartement d'Isabeau qu'elle trouva aux prises avec un monstre noir de la tête aux pieds devant lequel madame Du Barry eut grand' peine à tenir son sérieux ; c'était l'un des ramoneurs des maisons royales, le jeune Sorgeot, l'un de ces enfants de Savoie, que Voltaire lui-même a bien voulu se charger de décrire,
Et dont la main légèrement essuie Ces longs canaux engorgés par la suie.
Armée du seul projectile qui fût dans la chambre, (un pot à l'eau en porcelaine de Saxe), la robuste mulâtresse allait sévir sans doute contre le malin esprit, quand la comtesse arriva. Elle interrogea le ramoneur qui avoua naïvement sa curiosité ! C'était bien lui qu'Isabeau avait aperçu dans les massifs du jardin, et qu'elle avait pris pour le démon, sans doute à cause de son masque de suie; mais s'il avait envie d'approcher la mulâtresse, c'est qu'il devait aussi lui remettre certaine bague trouvée par lui à la promenade du Colysée. Le pauvre jeune homme curieux de voir la belle Isabeau, de plus près qu'aucun de ses seigneurs, et
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peut-être, aussi de ne pas faire mentir le proverbe : Le bien vient en dormant, s'était laissé dévaler par la cheminée jusqu'à l'héroïne du Cap, tenant dans sa main la bague perdue qui était si chère à Isabeau. A sa vue, la malheureuse s'était rappelé les paroles de madame l'intendante, le ramoneur Sorgeot lui avait fait l'effet de Satan, venant lui présenter lui-même l'anneau de madame de Clugny. Madame Du Barry, trouvant la mulâtresse, son pot à l'eau à la main, l'engagea à en faire un meilleur usage, et à débarbouiller elle-même le pauvre Sorgeot, pour récompense de sa belle trouvaille. Ainsi lavé, Sorgeot parut un tout autre homme à la mulâtresse ; c'était du reste un garçon honnête, puisqu'il n'avait pas gardé l'anneau pour lui. La comtesse Du Barry trouva plaisant d'en parler au roi, qui le fit recevoir pour la seule beauté du trait valet de limier, à la capitainerie de Chambord. Il y figure sur l'État de France, aux appointements de quatre cents livres. Entre frères noirs on doit s'aider, et la belle Isabeau devait bien cela au pauvre Sorgeot, pour le récompenser seulement d'avoir pris quelque temps sa couleur marocaine. Ce fut le seul diable qui apparut au pavillon de Luciennes, où Cagliostro eut gagné certainement de l'or à en montrer.
LE PAVILLON DE HANOVRE