‹ Aventurières et courtisanesChapitre 12 sur 42 · LA DERVIEUX · texte numérisé non relu

LA DERVIEUX

Lorsque la soif du plaisir poussait nos pères en d'inconcevables folies, lorsqu'un siècle d'oubli se ruait, après le 9 thermidor, dans les soirées de l'hôtel Thélusson, dans les bals de Frascatï et de Richelieu, it se voyait aux vitres de ce même pavillon de Hanovre, non-seulement mille gerbes étincelantes de lumière, mille femmes voluptueusement penchées,mille petits maîtres en cheveux à la victime ; mais il s'y rencontrait en outre une foule de gens masqués dont personne ne savait les noms, sorte de francs-maçons se tenant aux écoutes dans ces grandes saturnales, sombres dominos qu'on n'osait interroger, tant ils avaient l'air d'inquisiteurs arrivés de la noire Venise, tant leur domino était sombre, leur parler bref et leur organe rauque, hideuses chauves-souris que les femmes surtout et les courtisanes d'alors se seraient gardées elles-mêmes d'inter-

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roger, dès l'instant où ils se mêlaient à ce bal de fête remplaçant ces jours inouïs de deuil !

Ces masques circulaient pourtant comme tous les autres, ils ne touchaient peut-être pas aux glaces et aux plateaux de fruits, ils ne se penchaient pas galamment à l'oreille de ces femmes qui se distinguaient par la bizarrerie vaniteuse de leur parure, mais ils avaient incontestablement le dessus en' fait d'élégance et de manières sur ces danseurs inouïs, nommés incroyables avec tant de justice et de raison. Les masques silencieux les toisaient en passant d'un air de mépris; ils riaient entre eux de leurs cadenettes poudrées, de leur frac en queue de morue, et de leurs culottes serrées au bas du genou par une véritable mercerie de rubans tricolores. A la manière seule dont tous ces masques se saluaient et prenaient place dans les petits appartements du pavillon Richelieu, qu'ils se gardaient bien de nommer une seule fois le pavillon de Hanovre, on voyait que c'étaient des gens de qualité. Deux valets de pied, habillés de noir, portaient les bougies devant eux. Cependant on n'avait fait jusque-là aucune attention à ces singuliers visiteurs; le bal était en effet trop préoccupé de lui pour songer aux autres. La belle madame Tallien, étincelante de pierreries, sortait d'une fête à l'hôtel Thélusson et venait achever sa nuit au pavillon de Hanovre ; elle donnait le bras au banquier Ouvrard pour passer dans la salle du souper, quand il lui fit observer qu'elle venait de perdre un de ses pendants. Le pendant valait cent mille francs. Tous

les danseurs se baissèrent, on chercha partout, on ne trouva pas. L'honneur de la trouvaille était sans doute réservé à l'un des masques; ce fut en effet des mains d'un de ces fantômes noirs que madame Tallien reçut son pendant de rubis.

Une rumeur sourde commença alors à circuler dans le bal : on en vint à se dire à l'oreille que ces inconnus masqués pourraient bien n'être, après tout, que des voleurs. Un incroyable s'avança, et comme la fumée du vin lui donnait de l'audace, il coudoya le premier masque qu'il rencontra. Celui-ci riposta par un vigoureux soufflet.

Ledésordrefutau comble. On entoura les inconnus, on les somma de répondre. Le jour, déjà bleu, glissait à travers les vitres, les sophas, les glaces recevaient des teintes pâles et blafardes à la suite de cette brusque invasion du jour, les bougies se mouraient aux branches des candélabres. Les masques entrouvrirent alors leur dalmatique noire, et tous mirent la main sur la garde de leurépée. Ainsi posés, ils étaient devenus vraiment les rois de cette foule, ils la contenaient par leur seul maintien d'assurance et de fierté.

— Vos noms ! vos noms ! répondez.

Ils n'étaient que cinq ; mais chacun dit le sien avec lenteur et courage: le premier se nommait Grammont, le second Coigny, le troisième Ghoiseul, le quatrième de Beauveau, le cinquième et le dernier de tous Richelieu ! *» — Oui, Richelieu, Richelieu lui-même, continuat-il, Richelieu qui bâtit ce pavillon. Ses ennemis seuls

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ont pu le nommer le pavillon de Hanovre et lui faire un crime de sa victoire en l'accusant d'avoir dilapidé les fonds de cette guerre, et en baptisant du nom moqueur de Hanovre la fantaisie d'un Richelieu. Mais ce ne serait pas au vainqueur de Mahon que vous adresseriez vous-mêmes maintenant de pareils reproches. On ne volait pas de mon temps, messieurs ; quand on était maréchal de France, on volait si peu que l'on soutenait une guerre de ses deniers. De retour après la guerre, on confiait aux artistes l'exécution de son hôtel, on s'adressait aux peintres et aux sculpteurs pour le décorer. Comme on se souvenait fort bien d'avoir été trois fois à la Bastille, on y regardait à deux fois avant que de paraître en public chargé des dépouilles de la Saxe et du Hanovre. Croyez-moi, messieurs, celui qui a obtenu des statues à Gênes, celui qui a conquis l'île de Minorque n'était pas fait pour voler le Hanovre comme un fournisseur de chez vous. Ce pavillon de Hanovre, sur lequel on a tant jasé, est bien loin d'avoir coûté ce que le public a cru ou a feint de croire. Cent mille écus que Carpentier m'y a dépensés étaientils si fort au-dessus de ma fortune qu'on ait dû en tenir de mauvais propos? Je n'eus pas, certainement, la fortune de mes pères; j'ai pu manger ici réellement des fonds, mais on ne scrutait pas de si près le maréchal de Villars. Mais vous, mes hôtes, qui êtes-vous, et qui vous a donné le droit de pénétrer dans ce lieu ? Mon ombre l'habite seule avec ces illustres ombres ; je n'y souffre ni insolence ni orgie. Arrière, messieurs, et

à moi Coigny , Grammont , Choiseul et Beauveau ! Ils avaient mis tous quatre l'épée à la main ; tous quatre ils avaient ôté leurs masques devant ces gens qu'enivrait Fodeurprolongée des metset des vins, le jour était venu, et sous leurs masques on vit bientôt des figures hâves et creuses; ils avaient l'air d'avoir échangé leur premier masque contre un second. Décharnés comme de vrais squelettes, ils rappelaient les fantômes de la chevalerie, et bientôt ce monde de danseuses et de jeunes hommes fatigués d'excès s'enfuit devant eux. Le pavillon fat discrédité; on en vint à dire qu'il s'y faisait un vacarme à minuit dans le salon du milieu, et que Richelieu y faisait des apparitions.

Cependant, ces fantômes n'étaient autres, que des gens de la bande noire ; ils avaient acheté le pavillon de Hanovre pour le démolir successivement. Tour à tour loué à un papetier et à un marchand de nouveautés qui se sont enrichis à ce coin du boulevard et de la rue Louis-le-Grand, il est aujourd'hui le temple de Ruolz, le Dieu de Y argenture. Pauvre vainqueur de Mahon ! C'est là pourtant dans un de ces bals du directoire que la Dervieux manqua de se voir empoisonnée dans une orange. La riche courtisane avait pour rivale une Italienne aussi célèbre que Locuste ou la Brinvilliers, par bonheur elle eut une distraction et donna la glace à son nègre.

Le poison était si violent que le malheureux tomba foudroyé ; il avait trempé seulement sa cuillère de vermeil dans la glace offerte à la Dervieux.

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Sur cet emplacement flanqué de baraques marchandes, où nos merveilleuses vont acheter quelques vieux morceaux de damas rouge, bleu ou orange pour en recouvrir leurs meubles de boudoir ou de salon à la Louis XV, s'élevait jadis un édifice de couleur sombre dont chaque tour (et il y en avait cinq) projetait à la lune sa silhouette noirâtre sur le pavé. La Tour du Temple où Ton renferma Louis XVI et la famille royale fut démolie par ordre de Bonaparte. Était-ce une réaction contre la dynastie des Bourbons, ou bien une inutilité que Bonaparte sapait par sa base? Nous inclinerions très-naturellement vers ce dernier avis.

Quoi qu'il en soit, le palais du Temple une fois restauré, fut adjugé à M. de Fontanes. Nous ignorons quel est le statuaire assez abandonné du ciel et des hommes pour avoir pétri les deux statues qui servent de fontaines aux angles de l'édifice. Ces statues ont la raideur sculpturale de toutes les statues de l'empire; le bas de leurs robes est doublé de plomb.

La restauration a concédé à son tour ce palais du Temple, ancienne demeure de M. de Fontanes, à ma-

dame la princesse Louise de Bourbon-Condé pour y établir un monastère de FAdoration perpétuelle du Saint-Sacrement. C'est encore à l'heure qu'il est un des pensionnats les plus renommés de la capitale. On le met d'ordinaire sur la même ligne que le Sacré- Cœur.

L'ancien Palais des Templiers, qui occupait la place dite aujourd'hui Place du Temple, avait été donné, après leur condamnation, à l'ordre de Malte. Il était le siège et la résidence du Grand-Prieur de France. Une chose remarquable, c'est que l'enclos du Temple garda longtemps le privilège de franchise ou plutôt d'asile. Tous les banqueroutiers s'y réfugiaient.

L'histoire du mime Candia, qui fit beaucoup de dupes et d'argent sous Louis XIV, mérite bien de trouver ici sa place. Candia était un fort agréable Sicilien qui avait plu à M. de Louvois pour certains tours. En 1315, on l'eût pendu comme sorcier à Montfaucon; mais sous M. de Louvois il amusait, et s'amusait lui-même si bien, qu'à force de maîtresses, de parties fines et de vin muscat, le pauvre Candia en fut réduit à s'en aller loger au Temple, cet autre White-Friars des débiteurs. Candia fit connaissance en ce lieu d'un vieil avare, peintre de son métier, qui pour avoir sans doute des modèles à meilleur marché s'était logé au Temple.

Il avait une nièce charmante à laquelle Candia faisait les yeux doux; elle se nommait Olivette. Le vieil avare avait bien soin d'enfermer sa nièce, comme Bartholo, à triple renfort de clefs, et de façon que personne

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ne la vit, pas plus que ses écus. Candia, bon compagnon, avait pourtant accès chez le peintre, lequel ignorait seulement qu'il était de plus un excellent mime. Un billet, jeté par la fenêtre d'Olivette, avertit Candia du projet atroce qu'a formé son oncle de la marier à un fripier encore plus âgé que le peintre ; ce fripier est un Auvergnat assez riche qui vient d'aller au pays pour en ramener sa tante, dont la signature manque seule au^contrat, et qui s'en formaliserait au point de le déshériter du coup. Tout aussitôt que Candia a lu ce billet, il va chercher un habit de vieille plaideuse dans le genre de celui de madame Pimbêche de Racine, chez un marchand de la vieille rue du Temple, à l'enseigne du Grand César, et frappe ainsi vêtu à la porte du vieil avare. L'Apelle du quartier peignait une Vénus destinée sans doute à orner le cabinet de son futur gendre, quand tout à coup voici que Candia se jette sur lui, le mange, l'étouffé de caresses. — Me pardonnerez-vous, monsieur, de vous serrer de la sorte entre mes bras ? je suis la tante de cet excellent Porcher, sa tante de Clermont, sa vraie, son unique tante ! Il m'a dit que vous faisiez une Vénus, et comme j'ai encore de beaux détails, je viens vous donner séance... pour la figure s'entend. Là-dessus la prétendue tante tire sa boîte à mouches, en met une ici, une là, en un mot s'attiffe et se tortille comme une belle bourgeoise de Regnard. Ces mouches assassines une fois posées, la voilà qui s'évente, et pendant ce temps le bonhomme saisit de son mieux quelques-unes de ses œillades pour

mettre un peu de feu dans la prunelle de sa Vénus. Olivette descend sur ces entrefaites., car, pour la première fois peut-être, le peintre n'est plus méfiant ; il est enchanté, ravi des pâtes d'abricot que la tante lui a apportées de Clermont (et que l'abominable Candia vient d'acheter au coin de la paroisse Sainte-Elisabeth). Olivette est jolie comme un cœur, elle a un petit bouquet de fleurs au corset, une belle guimpe blanche avec une rose toute rouge, des mules de trois pouces et quelques perles dans les cheveux. C'est un dimanche, Olivette, ainsi parée, va tout droit à sa paroisse.

La tante se récrie sur la poussière de son costume, elle descend du coche, elle a été, comme Mascarille, froissée par la brutalité de la saison. Olivette propose de réparer ce désordre ; il y a un fripier à deux pas de là; vite, avant que le peintre ait serré ses brosses, la nièce y mène sa tante, et voici tout d'un coup le damné Candia métamorphosé en fort bel homme, donnant le bras à Olivette et lui faisant franchir la porte du Temple aux grandes lamentations de l'oncle, qui se désespère, mais qui arrive trop tard.

Que devint Olivette ? Elle aima d'abord avec passion l'homme qui lui avait ouvert les portes de sa cage, puis elle tomba bientôt dans toutes les excentricités à la mode d'alors, elle fut tour à tour la maîtresse d'un Noailles et d'un traitant ; bref, elle désespéra si bien le pauvre Candia qu'on le trouva un beau jour pendu en sa chambre à la suite d'une querelle de ménage. Olivette devenue libre se dédommagea de quinze mois d'escla-

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vage par une foule de folies. Elle acheta à Saint-Cloud une petite maison où elle recevait la cour et la ville, où les comédiens et les marquis tenaient table ; à la suite de ses prodigalités, les mémoires du temps nous apprennent que repentante et ruinée la courtisane s'achemina un soir vers le Temple où elle retrouva son oncle le vieux peintre en train de mourir devant une Vénus commencée... Olivette se jeta à ses genoux en implorant son pardon...

— Malheureuse ! s'écria le vieil Harpagon, tu m'as tué I II n'y avait que toi qui pusses me faire prendre goût au travail ; depuis ton départ précipité j'ai eu recours à la bouteille pour m' étourdir, vois où-cela m'a conduit ! Ah! Candia, ajouta-t-il dans une sorte de délire, ah ! traître de Candia !

Il mourut en maudissant Olivette et en lui laissant pour toute succession une macédoine de toiles, de bouteilles, de papiers timbrés et de bosses d'après l'antique. Olivette vendit tout cela à un marchand du Temple pour s'en faire une robe, avec cette robe elle eut encore le bonheur de plaire au prince d'Elbeuf qui passait alors pour un magnifique seigneur.

Olivette avec lui reprit sa vie folle, sa vie de courtisane qui ne devait pas être bien longue. Elle mourut d'une indigestion à trente ans.

Avant Louis XIV, le Temple avait vu déjà de belles fêtes. Le grand- prieur de Rabutin, oncle de madame de Sévigné, y donnait des soirées magnifiques sous le règne de Louis XIII; un historien rapporte que l'é-

cusson de ses armes, qui était lourdement sculpté sur la Porte-Majeure du palais du Temple, du côté de laquelle on entre aujourd'hui dans le couvent, n'en tomba pas moins avec un fracas horrible le jour de sa mort, cette pierre s' étant détachée du milieu de la porte presque en même temps qu'il passait.

Sous Louis XV, vous avez le prince de Conti (le même qui depuis son veuvage était devenu Grand- Prieur de France) qui faisait loger en ce lieu la comtesse de Boufflers, que madame de Créquy avait si bien surnommée ï idole du Temple.

A l'heure qu'il est, on vend au Temple des culottes de marquis et des livrées de laquais; vous y trouvez à la fois des défroques d'acteurs et des uniformes de la garde nationale. Les boutiques les plus achalandées sont au nombre de deux ; on y trouve quelques tapis de Turquie et du damas rouge mangé des vers.

La première fois que vous irez au Temple, ne manquez pas d'examiner les enseignes. Il y en a une qui pourra dans mille ans témoigner du goût des décorateurs en 1837; elle représente une redingote grise dans les nuages, avec ce seul mot : Napoléon empereur. C'est un fripier qui occupe cette boutique ; puissent au moins ses redingotes faire le tour du monde comme celle de son patron !

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