‹ Aventurières et courtisanesChapitre 13 sur 42 · L'HOTEL DE LA GUIMARD · texte numérisé non relu

L'HOTEL DE LA GUIMARD

Mademoiselle Guimard, dont la Biographie universelle de M. Michaud l'académicien ne parle pas, mais dont en revanche Bachaumont et Grimm parlent assez, possédait en 4779 un fort bel hôtel, rue de l'Arcade, que le prince de Soubise lui fit bâtir. M. de L., le seul homme à Paris qui ait conservé la poudre et les culottes, même en Tan de grâce 1856, en est actuellement propriétaire : mais lesboudoirs de mademoiselle Guimard, ses petits salons à bergères et sa salle de spectacle, tout cela a tellement changé de destination que Ton n'en voit guère vestige. L'ambassade d'Espagne y était logée au temps fastueux de M. d'Ofalia, qui y fit peindre la grande galerie par Cicéri pour un bal d'apparat.

Les cérémonieux apprêts de ce bal firent époque dans l'histoire des bals parisiens ; à l'heure qu'il est, nous sommes loin de les avoir oubliés. En entrant dans cette grande galerie, on était frappé d'abord de l'éclat des girandoles et des lumières, des négrillons peints sur la muraille et si habilement figurés qu'ils semblaient courir avec leurs plateaux de fruits et leurs singes; puis en s'avançant l'illusion était au comble,

on touchait des fleurs, des oranges, des camélias en guirlandes naturelles, des ananas sur des couches de feuilles fraîches, que sais-je, moi? toutes les plantes et tous les produits d'une serre magnifique, et au milieu de ces merveilles, de ces danses, de ces femmes, une file de jetsd'eau murmurant en chœur avec l'orchestre de Tolbecque, et les plus jolis quadrilles tournant en spirale dans ce jardin parfumé.

Car ce bal n'était pas autre chose qu'un vaste jardin. La Guimard aurait souri à cette belle fête donnée par un grand d'Espagne, par un ambassadeur homme de goût, de délicatesse et d'esprit. Peut-être qu'elle aurait regretté sa chère salle de spectacle où elle jouait elle-même la comédie devant les premiers seigneurs de la cour. Elle aurait trouvé que la danse a bien perdu ; nos femmes dansent peu le menuet, le règne des paniers et de Baptiste le violon est passé. Tout au plus se serait-elle reconnue, la pauvre fille, dans quelques-unes de ces jeunes marquises ardentes au galop et au cotillon, deux danses qu'elle eût sans doute méprisées. Son jardin, qui existe encore et où l'on faisait de si jolies collations à la lune; son jardin, où elle se promenait avec M. de Sartines le fils du ministre et un des plus riches financiers de ce temps-là, lui aurait paru maussadement bouleversé, sans charmilles discrètes, sans tonnelles et sans ombrages. Qu'est-il besoin d'un jardin pour une ambassade ? Un salon cela se conçoit, mais un jardin! Les Tuileries, Saint-Cloud et Versailles, c'est là le jardin d'un ambassadeur !

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