L'HOTEL DE LA GUIMARD
La Guimard jouait la comédie pour son plaisir en cet hôtel. Les femmes de la cour, désireuses d'entendre cette fille qu'elles n'avaient vue que danser, affluaient en cet endroit ; mais elles n'y venaient qu'avec leur loup sur le visage et en se cachant. Il y en eut une un jour qui s'écria : « Si j'étais Soubise, j'arracherais la langue à Guimard. » Guimard jouait, en effet la comédie assez mal, et son jeune valait pas sa danse ; mais c'était chez elle une rage, une passion. Non contente de jouer, elle faisait endosser la cuirasse d' A bner à Gardel, et elle parodiait ainsi At halte devant le prince de Guémenée, le prince de Soubise son amant, le marquis de Villette, d'autres fois même devant le duc de Chartres et le comte d'Artois. La salle de spectacle où elle jouait, métamorphosée maintenant en galerie, est la plus triste chose du monde en comparaison de ce qu'elle était jadis, Sur la toile, qui n'était pas une des moindres bizarreries de la Guimard, elle avait fait peindre en médaillon toutes les rivales dont elle avait triomphé, le tout sous des emblèmes et devises allégoriques. Mademoiselle Renard, actrice à laquelle elle avait enlevé son amant, le comte de Sannoy, y était représentée de la manière suivante : Sur un écusson plus apparent que tous les autres, la Guimard avait fait peindre un renard éventré surmonté d'un bel œil noir couronné. Elle n'admettait dans ce temple que ses fidèles, ses bonnes amies, presque toutes danseuses de l'Opéra, et qu'elle réunit un beau jour sur son théâtre pour leur dire :
« Mes petites colombes, nous avons peut-être bien mal joué ce soir, mais la faillite du prince de Guémenée me poursuit. Cotisons-nous toutes dans l'intérêt des pauvres malheureux que ruine cette faillite et écrivons une lettre collective à M. de Soubise pour qu'il applique six mois durant le revenu de nos pensions au soulagement des réclamants. »
Ces belles paroles de la Guimard trouvèrent de Fécho chez ces demoiselles. En 1782, une actrice de l'Opéra touchait beaucoup moins qu'aujourd'hui; mais aussi elles obtenaient une foule de pensions particulières delà munificence de leurs protecteurs. Le prince de Soubise, outre la garde-robe et les pierreries, donnait quatre cent mille livres par an à la Guimard. Il est vrai que la faillite du prince de Guémenée dans laquelle il se trouva fortement lésé, mettait un frein à ces libéralités ; mais la Guimard ne prouva pas moins qu'elle était digne de ces avances magnifiques. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, elle abandonna son traitement et força le prince à appliquer cette somme et celle qu'elle obtint de ses camarades au soulagement d'une foule de militaires souffrants, de gens de lettres et de malheureux domestiques que le prince de Guémenée, par sa banqueroute, entraînait dans l'abîme avec lui.
Vestris en ayant paru surpris, elle lui répondit en plein foyer : « Un Vesjris n'a de cœur qu'au talon. » Vestris répliqua : « C'est possible ; mais, en attendant, j'ai eu du jarret hier, car me trouvant sur l'escalier de
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l'Opéra vers midi, j'ai donné un coup de pied à mon fils qui fait le glorieux et a des dettes. Je ne veux pas de Guémenée dans ma famille! »
L'hôtel de la Guimard peut passer d'autant mieux à cette heure pour un monument démoli, que nous l'avons dit, il ne reste aucun vestige de la danseuse. Une seule célébrité dramatique a passé par là, c'est le noble imprésario de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, le comte de Castellane, qui, avant d'ouvrir son théâtre au beau monde et aux gens de lettres, avait demeuré quelque temps dans cet hôtel de la Guimard.
Un garçon paumier nommé Chardet qui tenait souvent la raquette au comte d'Artois, se brûla la cervelle par amour pour la Guimard, le 40 janvier 1784, sous les fenêtres de cette intéressante bayadère. Le duc d'Orléans y fit servir un soir un grand souper. On cite pour trait de magnificence principale de ce banquet l'apparition de huit cent cinquante livres de fraises. La demoiselle Aurore, de l'Académie royale de Musique, âgée de dix-sept ans, fut servie à ce souper dans un gâteau de dessert. C'était plus qu'il n'en fallait pour que ses nouveaux propriétaires lui conservassent sa vieille allure de prodigalité, de folie et d'opulence. Ils n'en ont rien fait, ils ont vendu ses panneaux, pièce à pièce, aux commisseurs-priseurs!
II y a de. ces revirements dont il faut remercier le goût du siècle ou plutôt sa fantaisie ; ainsi, on est revenu depuis quelques années de la Suisse, on ne va plus guère voir souper les tigres à Exeter-Change, la belle Venise devient fade, les Pyrénées n'ont plus que des visiteurs cacochymes, Baden-Baden regorge de princes détrônés ! Les bords de la Seine sont le Longchamp du jour, il faut bien le reconnaître ; lés bateaux à vapeur secouent dix fois par jour leur panache de fumée sur ses belles rives, et pourtant ces rives sont toujours vertes et fraîches, les Naïades et les ondines s'y jouent entre les roseaux ; elles ressemblent à ces timides nymphes de Lovône donc parle madame de Simiane, on les agace trop pour qu'elles ne deviennent pas bientôt des filles perdues. Tantôt ce sera quelque pêcheur émérite du vieux Marais qui leur jettera Fhameçon du bord de Petit-Bourg ou de Villeneuve-Saint-Georges, tantôt quelque dramaturge leur dira des vers, assis à la proue du bateau à vapeur, comme on représente Amphion avec sa lyre , sur 'échine de son dauphin merveilleux. Les nymphes de
la Seine sont très-évidemment perverties; on leur jette du pain, des journaux, du madère sec et des drames. On les rendra gloutonnes et littéraires à la fois, elles avaleront Chevet et Dumas d'un seul coup.
Voilà donc la Seine remise à la mode pour cet été, la mer de Dieppe n'arrive qu'en second; c'est toujours la même vague et le même galet insupportable, Dieppe c'est leFrascati véritable des vieux baigneurs; ils vont y chercher des émotions pour leurs vieilles fibres, y jouer à la rouge ou à la noire, suivant le soleil ou l'orage ; mais Dieppe, sans la mer, n'est rien, tandis que les villages délicieux qui bordent la Seine seraient déjà une charmante chose sans son ruban aquatique. Vous avez d'abord Montereau, sur lequel Dumas a écrit d'excellentes pages, le village d'Avon et les pressoirs du Roi, l'abbaye de Barbeau, Moret, Nemours, et enfin ce magnifique Fontainebleau, dont le seul frère en ces beaux lieux est, à coup sûr, le château de Fouquet, non loin de Melun. Toute cette rive se trouve ainsi fécondée par des souvenirs intéressants. L'église de Moret, qui.date de Louis VII, et devant laquelle passa Napoléon à son retour de l'îie d'Elbe ; l'entrevue fameuse entre le dauphin Charlus et le duc Jean à Montereau ; les Jacques réunis à Meaux et combattus par Gaston de Foix et Jean de Grailly ; puis, comme appendice naturel à ces souvenirs, l'histoire de France tout entière au palais de Fontainebleau, ne voilà-t-il pas de quoi arracher le flâneur parisien à son apathie,
le notaire à son étude, l'auteur à ses livres, et le dandy lui-même au balcon de l'Opéra?
Aussi chaque jour, sur cette même Seine, apparaissent-ils chargés comme des bricks de guerre, ces salons flottants nommés bateaux à vapeur. Gracieusement couchée au milieu de ses villas, de ses bourgs et de ses campagnes, la Seine repose constamment vos yeux dans ce fantastique voyage. Vous passez devant Petit-Bourg, l'un de nos plus remarquables châteaux historiques, dont M. Aguado fut le châtelain comme M. Laffitte le fut de Maison, comme M. Sellière du château de Mello ; c'est aux banquiers que fut, un temps, dévolu le domaine de l'histoire. Puissent-ils en garder les souvenirs comme une protection et une excuse ! ce sera toujours leur meilleur calcul, selon nous.
A deux cents pas environ de Petit-Bourg, et près d'un joli domaine appartenant à M. Dupin (qui .n'est ni M. Dupin Fauteur, ni M. Dupin le député), se dessine gracieusement à l'œil une petite façade blanche, joli pavillon dont la Seine est le miroir. Cette propriété a nom : la Folie-Barbeau.
Ce nom n'a rien de commun, je pense, avec la célèbre abbaye de Barbeau, que l'on trouve non loin de là sur la rive droite, et qui reçut son nom suivant la légende d'un pêcheur de Samois, qui prit un beau jour dans ses filets un barbeau d'une taille gigantesque. Ce poisson, pareil au turbot de Domitien,fut acquis bien vite par les moines d'un couvent voisin et livré au frère servant de la cuisine, pour paraître ensuite
sur la table de Fabbé au réfectoire. Mais en le dépouillant de ses écailles et l'ouvrant, le frère servant trouva dans l'estomac du monstre un diamant d'une rare beauté. Avec la seule vente de cette pierre précieuse, on construisit Fabbaye de Barbeau, à Fendroit même où le miraculeux poisson avait été tiré de la Seine. Chaque couvent et chaque abbaye avait alors, comme on sait, ses armoiries. Barbeau prit les siennes : c'était de toute justice ! Il les composa de deux poissons ressemblant à celui que le hasard, ou plutôt la Providence, avait fait pêcher; on y ajouta trois fleurs de lis, sans doute à cause de la charte de consécration. Ces armes furent posées sur le front de Fabbaye, dans laquelle venaient s'engloutir chaque année soixante mille livres de rente; cette abbaye devint depuis le refuge d'un certain nombre d'orphelines de membres de la Légion d'honneur.
Encore une fois, la Folie-Barbeau n'a d'autre rapport avec cette riche et gothique abbaye que certain son argentin qui perce la paix de ses ombrages ; c'est le bruit des cloches du vieux couvent, battants pieux, qui donnent maintenant le signal de bien des plaisirs et de bien des indigestions profanes.
Le propriétaire de la Folie-Barbeau, M. Pasturin, avoué, a bien voulu nous montrer le cahier des titres de son domaine ; on y voit que M. Barbeau, intendant de madame la duchesse de Bourbon-Conti, ancienne châtelaine de Petit-Bourg, a fait bâtir cette maison de la Folie-Barbeau, sur la rive droite de la Seine. Le cahier
des titres porte, en outre, que Joseph Vernet y fut enterré ou du moins y eut un tombeau, car nous croyons nous rappeler que Joseph Vernet mourut au Louvre, où il avait obtenu un logement en récompense de ses ports de France.
Ce qu'il y a de certain, c'est que la célèbre Clotilde, danseuse de l'Opéra, habita cette charmante retraite. Si Berchoux, dans son poème de la Danse, n'a cru devoir consacrer que trois vers à cette sylphide divine, dont les Chevigny, les Chameroi, les Miller suivaient modestement la trace, cet oubli injurieux ne méritaitil pas de se voir réparé ? En nous rendant coupable de la chanson suivante dans un souper de littérateurs et de gens du monde donné à la Folie- Barbeau, nous n'avons eu qu'un but, celui de venger les mânes de la danseuse.
Cette chanson avait un grand défaut, celui de ne pas louer assez le nouveau propriétaire de ce beau domaine. L'hospitalité que Clotilde accordait à Boieldieu sous ces ombrages et dans ces jardins anglais si bien dessinés, M. Pasturin l'accorde aux gens d'esprit, aux joyeux chansonniers et aux gais convives. N'est-ce pas étendre le privilège de la tradition ?