DE L'ART DANS LA MODE
Les caprices et les révolutions de la mode ont trouvé de tout temps des historiens; le privilège de la vieillesse, menant à la lisière l'âge nouveau, n'est-il pas toujours de lui raconter les magnificences éteintes, les modes éclipsées, les coutumes abolies? Devenus ainsi la tradition vivante de leur époque, les vieillards vous en font le portrait avec les couleurs de leur temps; ils ne fardent rien de ses exagérations et de ses travers, le domaine de la mode est remué par eux dans tous les sens. Pourquoi ne se feraient-ils pas, en effet, les historiens de leur siècle, ces oracles du goût dont la cohue odoriférante embaumait jadis Coblentz, ces hommes de spirituelles futilités qui ont pu donner le ton jadis au
1 Bien que ne tenant pas précisément au litre de ce livre, ces divers articles de M. Roger de Beauvoir nous ont paru son véritable corollaire. Ils touchent d'un côté aux élégances de la vie parisienne, et de l'autre ils nous reportent vers un temps peu éloigné, mais curieux de forme et de recherches. (Les éditeurs.)
jeu de la reine, à Versailles, ou jouer les proverbes de Carmontelle et de madame de Genlis à Trianon ?
N'était-ce pas, dites-moi, une vie fort ordinaire de ce temps encore voisin du nôtre, que celle de se lever à midi, d'écrire indolemment ses mémoires au jour le jour, comme Grimm ou Bachaumont, d'observer et d'être philosophe à son insu, de hanter les petits soupers et les grands hommes, de se récrier, avant ou après tout le monde, contre tel vice ou telle vertu que la mode avait fait éclore la veille, et à la faveur de tous ces petits scandales inscrits en ordre, de ces anecdotes recueillies, avec des indigestions, aux tables des ducs ou des fermiers généraux, de léguer au moins quelque chose à ses neveux ou à ses petits-fils ? Certes, ce n'est pas moi qui blâmerai le dix-huitième siècle d'avoir été souvent si prolixe et si fou dans ses confidences. Je n'ai jamais vu qu'une étourderie d'enfant gâté dans son babil, et une fatuité de petit-maître dans ses livres. Si le baron de Fœneste, dans les pages curieuses d'Agrippa d'Aubigné,nous raconte ses roses descendant jusqu'au talon, ses duels du Marché-Neuf, ses sonnets, ses bonnes fortunes, pourquoi en voudrais-je au chevalier de la marquise de Sarmé, dans leColporteur, de me raconter son teint lumineux, sa petite maison, ses mouches et ses équipages? Si la Délectable Folie, traduite en vers français par Louys Garon, n'est à mes yeux qu'une capricieuse boutade contre les modes d'Henri IV et de LouisXIII, pourquoi ne pas admettre que les tabarinades du Théâtre-Italien, dues, après tout, à nos meil-
HISTOIRE DE LA MODE. lll
leurs comiques, Regnard en tête, n'aient pas exercé sur la mode une réelle influence ? Il ne faut dédaigner aucun monument de cette histoire, qui souvent n'est qu'une satire. Constatons les luttes et les assauts livrés à la mode, récapitulons dans notre esprit ses turbulentes destinées, n'oublions pas surtout que sises exagérations sont coupables, c'est à l'art seul qu'il faut en revenir en fait de prompte et salutaire justice.
L'art, c'est le tuteur et le protecteur inné de la mode. Sans lui, nous retombons sous le régime brutal des tailleurs.
Mais où poursuivre cette histoire en apparence frivole de l'art dans la mode, ces inquisitions élégantes, ces œuvres patientes et laborieuses du génie se vouant au culte de l'inconstante déesse? Nierons-nous d'abord que ce mouvement de l'art dans la mode ait préoccupé bien souvent les esprits graves, que les historiens et les lettrés soient entrés avec amour dans ce travail ?. Les analogies et les contrastes que présentent les siècles divers, ne les payaient-ils pas de leurs recherches, et le costume n'est-il pas, après tout, l'armure qui cache le cœur ? Étonnez-vous donc que la chronologie de la mode, en divers temps et en divers règnes, ait enflammé d'un beau feu la science et l'analyse ! Etonnez-vous que l'excellent John Stowe, tailleur d'origine, ait quitté l'aiguille pour la plume sous le règne éiégant d'Elisabeth, pour se faire le chroniqueur sérieux des choses frivoles ! La généalogie des chiffons perses, des taffetas et des collerettes, l'invasion des bou-
cles de souliers, et la défaite générale des rosettes sur le cou-de-pied, exercèrent longtemps l'imagination de John Stowe, sur lequel nous reviendrons. Le spirituel Addison consacra, bien après John Slowe, de longues pages aux vertugadins des dames. Je ne veux point me donner le plaisir d'énumérer après lui le nombre de volumes qui furent faits sur la chevelure et sur la barbe. Il est évident que sans la Satire Ménippée on n'eût peut-être jamais ri des modes burlesques de la Ligue énuméréesdansle Catholicon d'Espagne. J'ai citéd'Aubigné sous Henri IV, parce que je le crois le meilleur historien de ces frivolités précieuses. Les hommes de cour devenaient alors presque tous des chroniqueurs; d'Aubigné, Brantôme, et Tallemant des Réaux, font souche, en effet, d'écrivains anecdotiques ; ils nous amènent, en fait de courtisans, Bussy de Rabutin et Saint- Simon.
Il faudrait recourir à l'aride nomenclature des noms propres pour exposer ici les conservateurs des impérissables annales de la mode. Les peintres et les romanciers méritent d'arriver en première ligne comme traditions monumentales. Sans Van Dyck, dites-nous qui saurait Buckingham et Charles Ier? Sans Velasquez et Titien, Charles-Quint et Philippe II? Et l'inimitable roman de la Table ronde? et celui de la Rose? et Samuel Jebbs, tant de fois consulté par Walter Scott ? Je n'ose ajouter ici les sculptures élégantes de Cellini comme appendice, et les précieuses figurines des Maximilien sur toutes les poteries d'Allemagne. Rien
n'est mesquin dans Fart, il élève, il grandit tout. Par Jui, le plus simple paysan de la Frise devient un riche pharisien sous le pinceau de Rembrandt ; par lui, la difformité du nain de Venise tourne au profit de l'élégance chez Véronèse. Sans le souffle vivifiant de l'artiste, tout dans la mode n'est qu'indécision, misère, vanité. Non-seulement l'art imprime à la mode une ère de vie, mais il la consacre, il la baptise ; témoin la studieuse galerie d'arabesques déroulée par Raphaël au Vatican; cette galerie, qui n'a rien d'étroit, et qui fait concevoir qu'un grand génie se soit prêté à ce travail d'ornemaniste. Nous parlions tout à l'heure des luttes de la mode, des périls qu'elle eut souvent à traverser; ces luttes, ces périls ont existé dans tous les temps. De nos jours, l'art se débat encore avec la mode. Lawrence, à Londres, triomphe du plus ingrat des costumes, il l'assujettit, le roule dans la pâte de sa prestigieuse couleur, lui donnant ce flotté et cette ampleur qui s'éteint harmonieusement dans les teintes sombres. L'école vénitienne, dans un siècle de catholicisme, nous avait déjà donné l'exemple d'une école qui se sépare du dogme pour les intérêts de la mode; elle habillait ses saints et ses martyrs avec des robes et des casques d'amiraux. Les persécutions endurées en Angleterre par l'auteur féminin de la découverte de l'amidon, méritent bien les honneurs de l'épisode.
L'héroïne venue de Flandre, avec cette belle découverte dans son sac, se nommait mistriss Dinghen. John Stowe, le tailleur-écrivain, qui a bien voulu nous con-
server son nom immortel, ne dissimule rien de ses tristesses studieuses. Cette fille rêvait l'amidon comme Pygmalion rêva sa Vénus. Vers la quinzième année du règne d'Elisabeth la Galante, une pauvre Flamande, venue de Malines, demanda asile à John Stowe. Stowe n'était plus tailleur, mais écrivain, ce qui lui donnait de fort grands airs aristocratiques. Ce règne d'Elisabeth était bien, en effet, un règne à monter au cerveau, tant il était fat ; un règne exquis pour un homme qui voulait écrire l'histoire de la mode ; c'était le digne pendant du règne de Henri III, le règne des parfumeurs, des mignons et des fraises exagérées. Au moment où la pauvre Flamande arriva, il n'était question à la cour d'Elisabeth que des gants et des sacs à odeur l apportés récemment par Edouard de Vere, marquis d'Oxford, qui arrivait d'Italie. Il avait encore, dit son historien, une culotte (breech) en daim parfumé. On racontait qu'il avait donné à la reine une paire de gants ambrés, ornés de quatre rosettes de soie colorée. Ce cadeau faisait l'admiration de toute la cour. La reine Elisabeth fut tellement joyeuse de ses gants, qu'elle se fit peindre avec ces deux mains gantées. Le parfum des gants fut depuis nommé : parfum du marquis d'Oxford.
La pauvre fille de Malines, mistriss Dinghen Van den Plasse, ne fut cependant pas éblouie de tout cela. Elle était née à Steen, en Flandre, et bien née; car elle était la fille d'un chevalier de cette province. Jamais il n'y avait eu, dans toute la chrétienté flamande,
1 Sweel bagges.
de plus jolie fille que mistriss Dinghen. La Flandre -était alors bien supérieure à l'Angleterre d'Elisabeth, en ce sens que la Flandre avait découvert l'amidon. Ces collerettes énormes de profondeur, dont vous suivez avec effroi les plis roides dans les grands portraits d'Elisabeth, ne tenaient en Angleterre qu'à l'aide des fils d'archal ou de laiton, auxquels les grandes dames avaient recours. Il faut voir comment Puttenham se moque de ces dames treillissées de fer comme des palissades. Toute cette cour était si martyrisée par la mode, que le galant sir Walter Raleigh l entreprenant un soir le siège d'une de ces galantes forteresses, fut cité le lendemain, dans le bulletin de la reine, comme un des plus grands dérangeurs d'épingles de son temps. Un coup de main repoussé rendait la toilette d'une dame fort compromise. Ce Puttenham, courtisan recherché, beau fantastique, qui avait beaucoup vu et voyagé, est précieux pour ces détails d'écorniflure 2.
Mistriss Dinghen, sûre de son secret, avait donc foi dans son œuvre ; elle marchait la tête haute, comme Judith avant le meurtre d'Holopherne. Elle se disait que la pénurie de ses ressources cesserait, et elle regardait dédaigneusement les magnificences du jour. Vainement les petits yeux gris de John Stowe s'allumaient chaque fois comme ceux d'un chat en racontant à sa jeune et pauvre locataire les merveilleuses allures
i Le même qui étend son manteau sous les pieds d'Elisabeth. Voir le Château de Kenilworth, par Walter Scolt. 2 Voir son traité Art of Poetry.
des beaux, qu'il avait vus le matin à la cour, par ce temps de cosmétics', vainement s'extasiait-il sur l'usage abominable qu'ils avaient tous de se peindre la figure, usage auquel toutes les vieilles comédies anglaises font allusion, mistriss Dinghen se moquait de Thuile,des teintures et des pommades detousces beaux. John Stowe, plus versé qu'elle en cette matière, dépensait fort inutilement son temps à lui apprendre la manière de faire bouillir son vin 4 et de se l'appliquer sur le visage, afin que les joues devinssent d'un beau rouge; les joues de mistriss Dinghen raillaient la science et les procédés factices de John Stowe, comme aussi la blancheur et la fermeté de ses collerettes faisaient récrier chaque fois d'admiration et d'envie les commères de son quartier de Temple-Bar. A cette époque et bien avant Richard Baxter, ministre protestant, qui écrivait contre les modes de son siècle une préface pour un livre intitulé : A just and seasonable reprehensionofnaked breast and shoulders (Réprimande contre les poitrines nues), un auteur nommé Edge écrivait dans un grenier des satires contre les modes et mourait de faim dans le voisinage de Temple-Bar. Mistriss Dinghen le vit, et il lui plut. Edge était beau, jeune et pâle comme le fut plus tard Gilbert. Malheureusement ils n'avaient tous les deux aucune ressource ; mais mis-
1 Dans les Illustrations of British history, le marquis de Shrewsbury, qui gardait l'infortunée reine Marie Stuart, affecte de se plaindre des dépenses qu'elle faisait pour ses bains de vin (balhing in uriné), et il demande une plus forte somme pour ces dépenses.
triss Dinghen n'était-elle pas riche de son secret ? Un soir qu'il y avait bal à la cour d'Elisabeth, Edge, protégé par le maître d'hôtel du palais, loua un pourpoint orange et une cape à l'espagnole pour y conduire dignement mistriss Dinghen. Il était difficile d'être plus emprunté que le pauvre Edge dans cette cape et ce pourpoint. Il accrochait avec sa plume les jolies danseuses, il éraillait avec l'ergot de ses éperons les robes en velours des marquises. Edge observait au reste tout ce monde d'un œil satirique ; il y avait un peu de Mercutio dans son affaire. « 0 ! mes fantastiques coquins ! mes introducteurs de paroles nouvelles et de prononciations inconnues, » dit quelque part Mercutio. « 0 les ennuyeux moucherons de cour ! » avait l'air de dire le pauvre Edge, retiré dans un coin, pendant que mistriss Dinghen dansait au milieu d'un flot de masques ; car elle dansait, la blonde Flamande, et avec un masque aussi élégant que tous les autres. Edge, abîmé de fatigue, ennuyé de tous ces seigneurs qui lui avaient marché sur les pieds, et à qui leurs braguettes françaises, mode nouvelle alors, donnaient tout au plus la valeur d'une bête curieuse, Edge., perdu au milieu de tout ce monde, regagna pensif Temple-Bar. Il vit, contre l'habitude de la maison, la petite salle basse trèséclairée. Le personnage qui avait suivi mistriss. Dinghen venait de jeter son masque. Edge ne reconnut cependant pas John Stowe le tailleur, parce que celui-ci marchait à reculons en souhaitant le bonsoir à mistriss Dinghen.
Tourmenté d'un accès violent de jalousie, amoureux et sombre comme le sont tous les poètes malheureux, Edge colla son œil contre une des fentes de la fenêtre que mistriss Dinghen venait de fermer, et alors il la vit extraire de sa robe à grands cerceaux, un étui de ferblanc aux armes de la reine Elisabeth, étui dont elle ne tarde pas à tirer la plus roide des collerettes. Mistriss Dinghen la prit, en ôta les fils de fer et l'amidonna de son mieux. Pendant cette opération, elle chantait à voix basse une ronde de son pays ; puis, comme une bonne catholique de Flandre qu'elle était, elle fit un grand signe de croix sur l'ouvrage et alla se coucher. John Stowe, qui avait un paquet d'étoffes à porter à la reine ce matin-là, jour de Saint-Luc, patron des tailleurs, ne tarda pas à revenir, mais, comme mistriss Dinghen Favait malignement prévu, il se trompa et prit le paquet entièrement semblable à sa boîte ordinaire, et enveloppé du même linge. Les copieuses libations auxquelles John Stowe s'était livré le matin avec quelques confrères, érudits comme lui en aiguilles, mais moins forts en littérature, donnaient à sa démarche quelque chose de si grotesque, qu'Elisabeth le remarqua de sa fenêtre quand il traversa les cours, et le fit mander. L'habit et les étoffes que Stowe comptait apporter étaient pour lord Leicester. Au lieu de manchettes et de nœuds de pourpoint, le malheureux Stowe pâlit quand il ne tira de ses enveloppes et de ses serviettes qu'un étui en fer-blanc aux armes de la reine. Elisabeth lui demanda d'où il tenait cet étui à
collerettes, et comment il se faisait que milôrd portât de si singuliers atours. Leicester en rit plus que tout autre, tant l'air de ce pauvre John Stowe était digne de compassion. Examen fait de la boîte, les femmes de la reine parvinrent à en extraire délicatement la plus admirable des collerettes amidonnées, tellement que toutes se récrièrent sur ce beau mode de gauffrures. John Stowe devina bien vite mistriss Dinghen, il n'y avait qu'une main de Flamande pour conserver au linge cet éclat éblouissant. Il se rappela les collerettes que portait d'habitude mistriss Dinghen, il raconta le tout à la reine, et s'en fut la chercher avec une grande promptitude et une grande joie. John Stowe pensait en marchant aux nobles d'or qui allaient pleuvoir chez lui par le contre-coup naturel de cette prospère mésaventure. Mais, en arrivant, il ne fut pas peu surpris d'apprendre que mistriss Dinghen avait disparu. Comme on ne retrouva pas l'amoureux Edge, on conjectura qu'ils avaient dû partir ensemble. En effet, peu de temps après ceci, il ne fut plus question dans Cambridge que d'un nouveau professeur, lequel n'était pas, croyez bien, un professeur d'université, mais un professeur d'amidon. Ce professeur en robe était mistriss Dinghen. L'art d'employer l'amidon (starching) une fois connu, elle gagna de belles sommes. Mistriss Dinghen, pour apprendre à starcher aux petites filles qu'on lui envoyait, prenait d'ordinaire 4 ou 5 livres sterling l, et en surplus 20 schellings pour leur ap-
1 100 à 120 livres de France.
120 AVENTURIERES Eï COURTISANES.
prendre à préparer l'amidon. La nation hollandaise, qui s'est montrée de tout temps jalouse de la blancheur de ses dentelles et de ses collerettes, envoya tout exprès un délégué des États pour faire à mistriss Dinghen de fort vives remontrances. La pauvre fille n'avait pas vendu pourtant le secret de l'état, elle n'avait songé qu'à une chose au milieu de cette belle veine de fortune, à épouser le poëte Edge. J'aime à croire que l'épiihalame de ce beau mariage fut fait par Edge, et qu'il y fut fortement question des bonnes qualités de l'amidon, Elisabeth couvrit le couple amoureux de sa protection royale, et les prétentions de la Hollande furent repoussées.
Il deviendrait aussi utile qu'intéressant de soulever ainsi le voile qui cache au monde les artistes obscurs et les inventeurs de modes oubliées. Mistriss Dinghen, par sa persévérance d'ouvrière, plus encore que par sa découverte, fut à coup sûr une artiste. Son amidon aida beaucoup au raffinement italien des toilettes de Charles II, que le puritanisme anglais accusa avec tant de véhémence. Nous répéterons encore une fois que rien n'est mesquin dans l'art. Ce qui le prouve mieux que tous les raisonnements du monde, c'est que l'art s'attache et s'incruste souvent avec amour dans les petites choses. Ainsi avons-nous vu, dans un voyage fait à Gand, une chambre entière remplie d'éventails dont la collection seule pourrait devenir le document le plus certain et le plus authentique de l'histoire de. France. Les portraits de Henri III et de Catherine de Médicis
sont gravés sur ces frêles baguettes de nacre que faisaient jouer les dames; viennent ensuite les batailles de Louis XIV à la gouache, et les éventails de la régence, puis ceux de l'empire, et les derniers éventails tricolores mis au monde dans les affreuses chaleurs du mois de juillet 1830. L'homme patient qui a ainsi résumé toute une histoire sur des feuilles de taffetas mérite autant des artistes que le plus habile chroniqueur. Nous ne citerons pas vingt faits semblables à l'honneur des antiquaires et des collecteurs de curiosités; mais nous en pourrons citer quelques-uns.
C'est ce qui nous fait prendre ici l'engagement de révéler au public studieux et éclairé quelques-unes de ces retraites où l'art dans la mode est surtout le but principal. Les journaux de modes oublient bien à tort cette spécialité importante. Il nous a paru utile de faire précéder de quelques considérations préliminaires cette série de curiosités dont nous nous faisons un plaisir d'être l'introducteur et le cicérone près du public. Plus que jamais, au temps où nous vivons, les particuliers ont tendu la main à l'art. L'art, ce grand seigneur déchu que le pouvoir alimente si mal, s'est réfugié chez les opulents instruits. Ceci est une question que nous nous réservons de constater ; au reste, l'art, sous la tutelle des particuliers, prospère cent fois plus que sous celle des gouvernants.
Nous nous promettons donc d'examiner les cabinets d'amateurs les plus curieux et d'initier nos lecteurs à leurs merveilles. C'est ainsi que les noms de MM. Dusom-
merard, Sauvageot, d'Ivry, de Bruge-Dumesnil, marquis de Soicourt, duc d'Istrie et autres, auront des droits à l'estime de ceux qui ne voient pas dans la mode une vaine futilité, mais un goût ardent de renaissance.