L HOTEL DE CLUNY ET LA COLLECTION DE M. DUSOMMERARD
Nous nous sommes borné à signaler aux esprits curieux des différentes phases et des règnes successifs de la mode, la réaction présente qui entraîne chez nous la mode vers l'art. Peut-être ne serait-il pas inutile maintenant d'analyser laborieusement ce grand caprice du jour. Avant d'assigner des causes probables à ce retour ardent vers le gothique ou la renaissance, à ces efforts patients et studieux des ouvriers dans les ameublements et les parures, il était urgent de constater d'abord le dégoût des formes communes, la satiété des meubles d'hier, qui gagne de plus en plus les hautes classes. Depuis six ans, en effet, il faut bien reconnaître que le vent est au gothique, et cela au grand déplaisir des tapissiers qui pleurent le calicot jaune, et à la grande joie des brocanteurs de la rue de Seine qui vendent des chaises moisies. Si l'on nous contestait ce fait, nous répondrions par une nomenclature de noms et par les registres mêmes des marchands du
quai Voltaire, ces archivistes éternels des fantaisies de la mode.
Ce revirement sensible vers l'art , cet instinct de labeur et de curiosité dans un siècle aussi positif que le nôtre, a le droit de surprendre au premier coup d'œil. Par quelle soudaineté de caprice un siècle préoccupé d'intérêts matériels, bourgeois à l'extrême dans ses goûts et ses allures, saturé de théâtres et de cafés, de journaux, de clubs, de cours d'assises et d'exécutions, allant à la Bourse la meilleure partie de sa journée, et consacrant l'autre à des flâneries sans but sur ses boulevards, en est-il venu graduellement à s'éprendre des délicatesses merveilleuses des siècles passés, des travaux d'art et des décorations architecturales des autres temps ? Comment, depuis l'homme riche, chez qui ce goût a été fervent dès le jeune âge, jusqu'à l'ouvrier, qui n'en fut jamais imbu, cette résurrection a-t-elle passionné les intelligences? Ceci est à coup sûr une question éminemment intéressante, mais qui nous entraînerait trop loin. Toutefois, nous ne saurions la passer entièrement sous silence. Formulons d'abord un fait : le règne actuel a donné, malgré lui, l'essor à ce retour vers les modes du passé.
En voulant tout niveler, la révolution de 1830 a rallumé les vieilles prétentions nobiliaires et déchaîné l'orgueil des parvenus ; et ainsi telle famille, dont le blason se cachait inaperçu sous l'autre règne, a déroulé victorieusement ses chiffres et ses couleurs sous celuici ; les nobles hôtels, où l'herbe poussait dans les
cours, ont tenu à protester contre la monarchie présente, en roulant leurs portes avec fracas, en faisant revenir leurs portraits d'ancêtres; en un mot, en se remettant à neuf ou en étalant leur caducité glorieuse. A côté de ces illustrations réelles sont venues se placer, comme il arrive toujours, les illustrations de contrebande, les gens d'hier, qui ont voulu se donner aussi leur canton et leurs cimiers d'armoiries. Pi us cette société se sentait neuve et mal apprise à marcher sur les tapis du Louvre, empêtrée qu'elle était de ses croix et de ses cordons, plus, à son retour chez elle et dans son intérieur agrandi, elle essayait la morgue des grands airs et des fatuités aristocratiques. Nous connaissons d'excellents pères de famille, toushonnêtes marchands ; chez eux la manie d'un nom et d'une généalogie amenait vingt ouvriers, les uns, peintres experts en blason, arrivaient armés du Mercure armoriai pour peindre sans façon sur une porte de chambre à coucher gothique un écu d'azur à trois faces ondées d'or. D'autres, brodeuses en mouchoirs, avaient ordre d'entremêler la soie en damiers or et bleu, de manière à former le canton d'or à cinq poincs équipolez à quatre d'azur. La rue Saint-Denis et la rue du Mont-Blanc se donnèrent souvent la main pour ces bourgeoises mascarades. Les réclamations ne pouvaient guère atteindre ces fraudes d'un genre nouveau ; et puis les généalogistes sont rares, il n'existe plus que des carrossiers. La nouvelle noblesse dédaigna d'acheter les généalogistes qui auraient pu se moquer d'elle, et elle
donna champ libre aux vernisseurs pour les armes de ses panneaux. De la sorte, il se rencontra donc tout d'abord une coalition fort naturelle d'intérêts entre ces deux classes, la noblesse du faubourg Saint Germain et la noblesse d'hier. La première revint à son passé comme à une défense; elle s'y réfugia comme dans une imprenable forteresse; l'autre voulut s'en improviser un. La richesse dans les ameublements, l'or à profusion dans les toilettes, le bal à la cour, le haut patronage et les honneurs du château ne suffisant plus à la bourgeoisie de juillet, elle s'ingénia pour rassembler, à défaut de titres, une illustration de monuments ou de caprices presque féodaux autour d'elle ; elle s'acheta des lits gothiques et des pentes de tapisseries du temps du roi François II ; les femmes de banquiers allèrent à Saint-Roch avec des livres d'heures à lettres d'or sur parchemin vierge ; M. Thiers, je le sais de bonne part, remua tout Anvers pour un bahut et un prie-Dieu gothiques.
A l'égard de la classe intermédiaire, celle des artistes, elle reçut l'impulsion d'une autre manière : d'un côté par le roman, de l'autre par le théâtre. Le roman, par ses investigations nouvelles dans les couches diverses du moyen âge, et le théâtre par ses décors exacts et intelligents, vinrent en aide à cette renaissance ; les livres alimentaient le matin les inspirations de l'artiste; le théâtre en précisait peut-être encore mieux la forme. Les bâh historiques du pavillon Marsan en furent la preuve. C'est à ces bals peut-être que
nous devons l'Opéra tel que nous Ta fait M. Duponchel. Dans ces quadrilles brillants, chaque mode devait être laborieusement reproduite; les visites aux bibliothèques et au costumier de FOpéra se succédaient avec une incroyable rapidité. De belles et grandes dames descendaient quelquefois de leur calèche rue Richelieu, pour aller consulter la collection des costumes qu'elles sollicitaient comme de timides écolières des mains savantes de l'honnête M. Van Praet. Chaque couturière parlait vertugadin, chaque femme de chambre reliquaire, chaque costumier fraise, haume et pourpoint. Il y eut un jour une altercation fort grave entre des gentilshommes ordinaires de la chambre qui se trouvaient chez Babin, au sujet du mot de bigotelle. Le premier prétendait que cette bigotelle (espèce de bourse faite exprès pour enfermer les barbes à l'éventail, qu'on accommodait et qu'on renfermait dans un étui le soir avant de se coucher) n'allait pas avec un costume à la Louis XIII; l'autre (et ce dernier avait raison) soutenait que la barbe à l'éventail datait de Henri IV. Je vois encore le digne M. Babin, les bras croisés, écoutant avec le sang-froid d'un alderman ces dissertations savantes. La discussion allait s'échauffer, quand un groom entra, apportant une lettre à l'un des interlocuteurs. Dans cette lettre se trouvait par bonheur un dessin d'Eugène Lami : la barbe à l'éventail, indice du règne tout espagnol de Henri IV, n'y pouvait manquer. La querelle cessa, et les deux champions de la bigotelle essayèrent en paix leurs costumes.
Puisque nous arrivons aux antiquaires et aux collecteurs de curiosités, disons bien vite qu'il y a des gens qui trouvent le métier d'antiquaire la chose du monde la plus facile. Ainsi non-seulement vous serez antiquaire à leurs yeux en ayant un plat d'étain, un pot d'Herculanum, un marbre grec ou un poignard turc, en un mot, avec l'assemblage ridicule et indigeste des époques les plus disparates j mais encore ils vous prouveront que l'antiquaire n'est autre qu'un marchand, et sa collection une denrée. Ces gens-là ne font aucune différence entre le savoir qui distingue, et la stupidité qui engloutit. Ce n'est pas ainsi que se présente à nos yeux la mission de l'antiquaire. Le trait dominant de ce caractère, à la fois si bien décrit et si finement raillé dans Walter Scott, c'est, à notre avis, un sentiment profond et délicat de la forme dans la nature comme dans l'art, un tact sûr, infaillible. Cette qualité était surtout celle d'Horace Walpole. Walpole, l'ingénieux et élégant propriétaire du musée Strawberry-Hil, musée ou plutôt villa dont il se fit lui-même l'architecte, Walpole fut tourmenté de bonne heure de cet amour que Rabelais appelle quelque part l'amour pour V antiquaille. Les galeries et les trophées d'Houghton développèrent chez lui ce goût précoce pour les arts. Encore enfant, Walpole composait une préface pour ses jEdes Walpolianœ. L'Angleterre, où les antiquités romaines sont mauvaises et en petit nombre, offrait peu d'aliments à la passion dominante d'Horace Walpole. L'Angleterre abondait, au contraire,
en reliques du temps des Chaucer, des Spencer, des Sydney et des Shakspeare, reliques négligées jusqu'alors et qui n'étaient appréciées de personne. L'ameublement des châteaux de l'aristocratie était alors moitié allemand, moitié français, massif sans être vénérable, ayant tous les inconvénients de l'antique sans en avoir l'élégance et le pittoresque de formes.
Le style de Louis XV dominait, les fauteuils rembourrés à oreillères, les magots et les montres en porcelaine de Chine remplissaient, à l'exclusion de tous autres meubles, les appartements construits jadis pour les grands personnages de la cour d'Elisabeth. Lady Morgan, qui a consacré quelques souvenirs intéressants à la mémoire d'Horace Walpole (chose étrange chez une lady bas-bleu aussi préoccupée d'elle et de ses livres !), déplore avec amertume l'abandon de magnifiques portraits d'Hoîbein relégués à cette époque dans les greniers des domaines royaux. « Dans ces résidences seigneuriales on laissait moisir des lits brodés par la reine d'Ecosse et des sachets travaillés par ses femmes, tandis qu'une bergère à dos roide, d'un marchand de la rue du Bac, ou un candélabre de porcelaine de Sèvres étaient prisés au-dessus de toute valeur. » Ces trésors d'un autre siècle, ces cadres et ces meubles enfouis, il était réservé au plus ardent des antiquaires et des faiseurs de collections de les découvrir; et c'est ce qu'entreprit le génie studieux d'Horace Walpole dans ses divers pèlerinages aux terres saintes de châ'eaux et abbayes gothiques: aux domaines des Byron, des
Howard, des Seymour, des Russel, des Cavendish et .des Rutland. Les chambres basses et les cabinets sans nombre de Monceux, de Haddon, d'Hatfield, de Newàsteard et de Chateworh, visitées, fouillées par Walpole, le payaient bien, il est vrai, de ses peines et des persécutions que l'envie ne cessait de lui attirer , mais il éprouvait le désir d'en finir avec cette vie de voyage et d'investigations pénibles, il lui fallait un site pour y transporter ce château aérien qu'il bâtissait depuis longtemps dans ses rêves. Remplie des proportions ladmirables de Winchester, émue encore au souvenir des plafonds sculptés de Netley, l'imagination d'Horace Walpole éprouvait le besoin de fonder et de créer une école réelle d'antiquités. La petite demeure qu'il se choisit sur les bords de la Tamise, et dont Richmond-Hill et Ham bornaient la perspective, est décrite avec tant d'enjouement par le propriétaire de Strawberry-Hill, que je ne puis résister au désir de la citer.
« C'est un petit joujou de maison que j'ai acheté dans la boutique de M. Stress- Chenevix, et c'est le plus joli bijou qu'on pui>se voir ! La Tamise est entre moi et la duchesse de Queensberry. Des douairières habitent tout à l'entour,et il y en a autant que de merlans ; l'esprit de Pope s'y promène en ce moment même sous ma fenêtre par un clair de lune magnifique. Les Chenevix avaient arrangé pour eux cette habitation. Au second étage se trouve ce qu'on appelle la bibliothèque de M. Chenevix, garnie de trois cartes, d'une planche,
d'un buste de sir Isaac Newton, et d'un télescope invalide qui n'a pas de verre, etc., etc. »
L'inventaire que fait Walpole de Slrawberry-Hill, à la suite de cette lettre, prouve assez combien les ressources qu'offrait l'acquisition étaient exiguës. Cependant le génie de l'antiquaire se fit bientôt jour au milieu de ces obstacles ; les ombrages de Strawberry ne tardèrent pas à s'étendre au delà des cinq acres de terre dont le manoir se composait dans l'origine. La petite maison carrée se rapprocha bien vite des dimensions gothiques du château des anciens jours ; des cabinets furent pratiqués dans les angles, des tours s'arrondirent et des créneaux s'élevèrent. La bibliothèque et le réfectoire furent construits postérieurement à ces premiers travaux; les cargaisons d'antiquités arrivaient par eau jusqu'à la petite anse du manoir d'Horace Walpole. Peu à peu Strawberry-Hill s'enrichit de la plus admirable collection d'émaux et de miniatures de l'Angleterre de ceux de Boit, de Groth, d'Isaac et de Pater-Oliver. Les plus considérables bas-bleus de Londres, ces doctes lumières, comme les appelle quelque part Walpole, vinrent visiter les belles galeries de Strawberry-Hill. Devenu ainsi la retraite, le bijou, le jouet et l'auteur du Château (TOtrante, comment Strawberry-Hill, malgré son origine moderne et sa date récente encore, n'eût-il pas été visité?
Si je me suis étendu sur Strawberry-Hill et sur Horace Walpole, c'est qu'il y a en France (et peu de personnes le savent) une obstination d'antiquaire pareille
à celle de Walpole, obstination courageuse dont beaucoup d'oisifs se demandaient vainement le but, et qui a obtenu en France un résultat cent fois plus heureux que la tentative de Strawberry-Hill. Parce que dès sa jeunesse l'homme estimable, le gras et digne antiquaire qui habite à cette heure Phôtel de Cluny, rassemblait patiemment les reliques des temps anciens, parce qu'il était tourmenté de cet amour pour V antiquaille comme le fut Horace Walpole, il n'y eut pas d'abord assez d'anathèmes à lancer contre lui; on s'étonnait surtout qu'un membre de la cour des comptes trouvât le temps d'acheter des crédences et des fourchettes du temps de Louis XIII, au lieu de songer au fisc. Comment s'expliquer cette passion d'un de leurs collègues pour le siècle de Rabelais, quand il était évident pour eux que le malicieux curé de Meudon avait injurié longuement et à plusieurs reprises leur corps illustre ? M. Dusommerard courut grand risque de voir quelque jour sa belle collection livrée à de nouveaux iconoclastes, dans la personne de messieurs ses collègues de la chambre des comptes. Heureusement pour lui qu'il ne comblait pas la somme de ses torts en écrivant pardessus le marché des lettres satiriques et des essais mordants comme ceux d'Horace Walpole, qui ne se gênait guère pour ébranler le piédestal des fausses divinités de son temps. La carrière paisible et laborieuse de M. Dusommerard le mit à l'abri de ces grands coups d'ongle de l'envie. Il amassa, compulsa, et inventoria toujours ; peu à peu ses antiquités le mettant, comme
Walpole, à la porte de chez lui, force fut à l'antiquaire de se bâtir un autre nid et de se mettre en quête d'un asile. Dès 1832, l'auteur de cet article, curieux de voir par lui-même et de rassembler quelques notices pour son premier livre l, était loin de se douter, en passant le seuil de l'hôtel de Cluny, qu'il dût un jour y retrouver la collection de M.Dusommerard. Le premier, il avait eu l'insigne bonheur d'appliquer le roman à ces vestiges curieux; il avait frappé avec son enthousiasme de jeune homme à cette vieille porte du vieil hôtel, et redescendait l'escalier vis-à-vis la délicieuse petite chapelle qui était encore à cette époque une imprimerie. Tout l'avait saisi dans cette première visite à l'hôtel oublié : la désolation du lieu, le commerce bourgeois et le trafic qui le profanaient, l'admirable conservation de certaines sculptures, la détérioration complète de bien d'autres. Il se rappelait avec tristesse, en regardant encore une fois la vieille demeure, ses phases successives d'occupation, depuis Jacques d'Amboise, abbé de Cluny, le cardinal de Lorraine, Angélique d'Arnauld, Lalande et Messier, jusqu'à M. Leprieur, dernier acquéreur de l'hôtel, vendu en l'an VIII (1800) à titre de propriété nationale. Le premier aussi, dès les premières pages de son livre, il émit le vœu de voir le gouvernement s'occuper sérieusement de cet hôtel, l'engageant à proposer toutes les indemnités imaginables à ses locataires pour s'en constituer l'acquéreur.
1 L'Écolier de Cluny.
Ce que le gouvernement, la direction des beauxarts, la ville et le ministère de l'intérieur n'ont point voulu se mettre en peine d'obtenir par ïa plus simple des coalitions, M. Dusommerard l'a fait. Cet hôtel, qui depuis le décès de Messier, se trouvait livré à des relations purement commerciales, la seule fantaisie d'un amateur l'a métamorphosé en un clin d'œil. Il était déjà monumental à l'extérieur par son ensemble; maintenant il occupe l'imagination de l'artiste par les détails curieux de son intérieur, participant, à l'heure qu'il est, de tous les styles. Frappé, comme nous, de l'idée que la réunion de l'ancien palais des Thermes avec l'hôtel de Cluny offrait un local parfaitement approprié à la destination d'un Musée des monuments français, au moyen de ce que la chronologie complète de l'art, jusqueset compris le seizième siècle, se trouvait comprise dans ces deux édifices contigus, M. Dusommerard s'occupa d'abord de relever avec soin, de concert avec M. Albert Lenoir, architecte, le plan exact des diverses constructions romaines ajoutées ou incorporées dans l'hôtel de Cluny, et, par un beau travail exposé au Louvre en 1833 et couronné par l'Institut, il signala le moyen très -simple 1 de ressouder ensemble les deux édifices, tout en conservant à chaque partie son caractère actuel. Dans ce plan, M. Albert Lenoir faisait avec raison, de la façade encore in-
1 11 faudrait ajouter économique, car le devis de l'architecte, pour l'ensemble du Musée projeté, ne s'élève pas à plus de 750,000 fr.
tacte des Thermes de Julien, l'entrée principale de son musée. Il suffisait de la démolition de quelques masures menaçant ruine au coin des rues des Mathurins et de PÉcole-de-Médecine, pour mettre cette entrée en bon rapport avec cette dernière rue, et incessamment avec l'édifice de l'Odéon, au moyen de la démolition prochaine de l'église Saint-Côme, à l'angle des rues de la Harpe et de l'École-de-Médecine et du prolongement de la rue Racine qui s'ensuivra.
Certes, si notre jeune sang d'antiquaire bouillonne encore au souvenir de la transformation bien inutilement scandaleuse de l'ancienne église Saint-Benoît en théâtre du Panthéon, si le marteau employé à démolir l'église de Cluny (l'ancien atelier de David) retentit encore à nos oreilles, ce n'est pas nous qui détournerions le pouvoir d'un pareil projet. Pour la construction comme pour la garniture des cloîtres et galeries projetés par M. Lenoir, les matériaux, au train dont Ton va, afflueraient de toutes parts, et les admirables fragments des églises citées plus haut, que nous avons vus proposés dans le temps au prix de la pierre, se trouveraient bien dignement replacés. Malheureusement l'incurie et la somnolence de messieurs des beaux-arts, leur inaptitude aux moindres détails et leurs discussions interminables rendent le fait impossible. MM. Thiers et Vitet ont eu de tout temps bien autre chose à taire que de songer aux Thermes et aux décorations d'architecture gothique; peu leur importe que le jet des eaux
de Rungis vivifie bientôt par sa marche inverse, mais naturelle l d'après les localités, les ombrages du charmant hôtel de Gluny. Force a donc été à M. Dusommerard d'en empêcher la destruction immédiate, en assurant pour un assez long terme, subordonné toutefois à celui de son existence, la conservation de la partie qu'il occupe. Cette partie comprend la chapelle haute et basse. Cette dernière n'a pas encore reçu sa destination. Le propriétaire se propose d'en faire une crypte d'un aspect plus mystérieux que celui des autres salles. Dès l'année \ 832, j'avais fait observer la corrélation de style de la chapelle haute avec les charmants fuseaux de la chapelle d'Amboise, dite de Charles VIII, au château du même nom. Les ornements m'en avaient semblé pareils : mêmes acanthes, mêmes piliers et mêmes caprices. La plus criarde des imprimeries mettait en page sous cette voûte élégante : les pressiers, les protes et les correcteurs d'épreuves y faisaient, il m'en souvient, un vacarme à faire fuir. Aujourd'hui, l'élégante chapelle a repris sa robe monacale, grâce aux chasubles à figures brodées argent et or jetées sur le dos de quelques pieux mannequins par ordre de M. Dusommerard, des encensoirs et des lutrins des quinzième et seizième siècles, des crosses d'ivoire et des ostensoirs en cuivre doré à la date de 1304, une belle croix portative à deux faces, et bon nombre de reliquaires grands et moyens lui rendent son premier
1 Voir l'excellente notice sur l'Hôtel de Cluny et le Palais des Thermes; imprimerie de Firmin Didot.
Uti AVENTURIERES ET COURTISANES.
aspect. Le grand et beau retable i qui occupe le centre de la paroi latérale à gauche du sanctuaire, provient directement de l'abbaye d'Everborn, près de Liège. Presque tous les meubles de cette chapelle, tels que ckapiers, crédences, lutrins, prie-Dieu, corps de stalles, chaires à dorserets, balustrades, flambeau pascal, etc., appartiennent à des époques contemporaines ou voisines de celles de la chapelle (1490 à 1510). Le caractère des ornements architecturaux, celui des dessins, des figures, les costumes et la forme des armures, rappellent les travaux du milieu du quinzième siècle exécutés sous les derniers ducs de Bourgogne. Des tableaux à volets ou isolés de divers maîtres, depuis les peintures grecques à l'encaustique, jusqu'aux productions de Lucas Cranach, d'Hemmeling, d'Holbein, etc.; une suite des premières heures, imprimées sur vélin, reliures du temps, enrichies par entourage, et par division d'une multitude de sujets gravés qui permettent de suivre le développement successif des arts du dessin et de la gravure, de 1488 à 1520; et enfin plusieurs manuscrits religieux, avec grand nombre de vignettes et de listels rehaussés d'or, des quatorzième, quinzième et même seizième siècles; un petit livre manuscrite l'usage de Henri III, comme l'indique sa reliure, tels sont, en abrégé, les principaux détails de cette chapelle, dont les fresques gothiques, découvertes récemment à l'autel par M. Dusommerard, augmentent singulièrement l'intérêt.
1 Panneau placé derrière la table de l'autel.
La salle que M. Dusommerard désigne sous le nom de chambre de Philippe Iee occupe ensuite l'attention des visiteurs. C'est une sorte de petit Dunkerque gothique, de nature à captiver à la fois l'antiquaire et l'amateur. Cette chambre est remplie d'objets usuels et curieux datant presque tous du règne de François Ier et de ceux de cinq de ses successeurs immédiats. La capitulation que François 1er dicta dans cette chambre, d'après M. Dusommerard, qui cite les preuves à l'appui, est un souvenir précieux pour l'historien; mais les gens avides des meubles et des curiosités du treizième siècle se pressent autour de l'échiquier dressé en cristal de roche hyalin et coloré, avec figures en bois simulant un tournoi dans les parties latérales. Cet échiquier est fort curieux. Deux chevaliers armés avec le haubert en maille, l'écu pointu et le pot en tête, engagent la partie sur cet échiquier en cristal. Ces deux terribles jouteurs si attentifs à leur partie, ne sont pourtant que deux innocentes carcasses de bois revêtues de l'armure des paladins.
Les autres objets mobiliers et ustensiles divers de la pièce appartiennent en général au seizième siècle. Nous ne pouvons accorder une grande attention au lit à cariatides et balustres soutenant un dais à corniches, le tout sculpté dans le goût de la renaissance, depuis que ces lits sont devenus pour ainsi dire le fond de curiosité obligé des grands prévôts de la marchandise au quai Voltaire et ailleurs. Nous préférons à ce lit d'un évêque savoyard, les deux belles armures com-
plètes qui reposent sur ses coussins. Le portrait de Charles-Quint armé de toutes pièces nous a semblé aussi d'un ton quelque peu blafard. S'il nous fallait choisir entre ce portrait et les admirables étrierS et éperons que portait le vainqueur de Pavie, et qui se voient aujourd'hui dans cette chambre de M. Dusommerard, nous n'hésiterions pas à nous prononcer en faveur de ces restes précieux. Les étriers en cuivre doré présentent sur la face des lettres, F. REX, et sur les tranches des salamandres debout appuyées sur leurs queues tressées en cordelière, et surmontées de la couronne de France avec cette devise au bas : Nutrisco et estinguo. Les estocades à deux mains, le bouclier repoussé, le casque, les capelines, les bourdignotes, les fauchards, les masses d'armes et les boîtes à mèche pour les arquebuses, qui figurent dans les trophées voisins, contiennent des détails aussi curieux sous le rapport du ciseau que sous celui des rapprochements historiques. Une épée de cour, prodige de travail florentin sans nul doute, attire par les merveilleux caprices de sa ciselure. Sur la lame sont gravés les douze apôtres. M. Dusommerard fait à cette épée les honneurs du nom de Benvenuto Cellini, et en vérité elle mérite bien de sortir des ateliers de ce maître. Les mirouers, escarcelles, bourses et aumônières, objets du seizième siècle, variés et intéressants, qui se trouvent disséminés au milieu de cette salle de François Ier, complètent fort dignement son ensemble.
Nous nous étendrons peu sur la galerie et l'arrière-
galerie, sortes de vestibules remplis aussi en grande partie de curiosités appartenant à l'époque de la renaissance. La notice curieuse sur l'hôtel de Cluny, notice que M. Dusommerard a eu grand tort de ne pas signer, contient d'excellentes dissertations sur ce mobilier pittoresque. Un ciel gris et terne, àpeinetranché de temps à autre par quelques rafales de soleil, glisse dès le matin sur ces buffets, ces bahuts, ces groupes de statuettes et ces aiguières. La petite pièce des Thermes, qui fait suite à cette galerie et qui, par un arrière-cabinet, communique directement avec la grande salle du palais des Thermes, mérite bien aussi une légère station. Nous recommandons surtout aux artistes sa porte provenant de Poitiers, et ses enlèvements en marbre, travail du quinzième siècle, qu'avaient peut-êtr e entrevu les sculpteurs Flamand ou Renaudin, autour des grands enlèvements du dix-septième siècle, retirés de Versailles en 1715 pour être placés aux Tuileries.
Quant au salon, sorte d'assemblage de tableaux modernes et de meubles curieux de la renaissance, nous nous abstiendrons d'en parler, attendu que nous serions peut-être sévère sur l'absence complète de classification qui en tourmente l'aspect. Un meuble florentin, couvert de mosaïques en pierre dure, oiseaux, fruits, etc., etc., meuble dans lequel la succession des propriétaires et des acquéreurs a malheureusement introduit une foule de décorations dissemblables, offre seul les plus curieuses dispositions de richesses et de détails.
Mais c'est à sa salle à manger que M. Dusommerard
doit convier, il faut bien le dire, ses collègues les antiquaires. Cet art de la gueule, professé en des temps si reculés par RabelaisetLucullus,atrouvédansle pinceau de MM. Séchan et Feuchères, décorateurs ordinaires de l'Opéra, un spirituel et caustique interprète. Le nouveau plafond rabelaisien confié par M. Dusommerard au talent de ces jeunes artistes, couronne dignement tout le luxe gothique des Bernard Palissy, des faenza et des aiguières, retrouvé par M. Dusommerard. Les diverses légendes de Y art de la gueule serpentent au plafond dans des voussures et des rinceaux élégants. Ce joli plafond pétille d'esprit, comme l'Arbois de gaieté! La charge en plâtre que notre fécond Dantan a faite de M. Dusommerard, reposant sur un fauteuil à clous dorés, compléterait l'illusion de ce silencieux banquet, auquel il ne manque que le cri du maître queux.
A part tous ses mérites d'érudition patiente et de résultats heureux, la localité seule obtenue par M. Dusommerard à l'hôtel de Cluny, son aspect monumental et son projet de musée offert si inutilement à la direction actuelle des beaux-arts, exigeaient que nous le missions au premier rang. Nous ajouterons que pour l'artiste il ne pouvait exister dans les collections parisiennes un lieu plus poétique d'aspect, plus gothique, plus inspirateur. Bien des gens, nous n'en doutons pas, feront des reproches à cette poussière, à cet amas indigeste de science et de planches pourries: nous les renvoyons aux intérieurs d'alchimiste des seizième et dix-septième siècles, à Brakemburg et à Rembrandt.