‹ Aventurières et courtisanesChapitre 18 sur 42 · CABINETS DE MM. LE BARON D IVRY, LE DUC D ISTR1E, D'HEBRAY, ETC · texte numérisé non relu

CABINETS DE MM. LE BARON D IVRY, LE DUC D ISTR1E, D'HEBRAY, ETC

Une marche battue par certains critiques de nos jours, jaloux des prérogatives qu'eux seuls se reconnaissent en fait de doctrine, ce fut d'égarer en ces derniers temps l'opinion au sujet des intelligences d'élite, qui ne les coudoyaient que pour les laisser bien loin après elles dans la carrière. Ces messieurs ne pouvaient admettre que Ton fût à la fois élégant et érudit, homme de bonnes manières et artiste, habitué du balcon de TOpéra et antiquaire. Ils se refusaient à ces anomalies continuelles de fantaisies et de position ; et, parce qu'ils dînaient mal sans doute, ils taxaient de stupidité ou d'ignorance dans la matière les gens qui savaient dîner. Pour eux, le critique demeurait encore l'invariable auteur en guenilles du dix-huitième siècle, le pédant obscur ou le cuistre sans bas dont l'Encyclo- , pédie se moque tant au mot Critique ; ces gens ne voyaient dans la critique qu'une profession.

Parce que le critique du dix-huitième siècle avait jappé et mordu aux jambes les nobles écrivains, depuis M. le président de Montesquieu, jusqu'à M. le comte de Mirabeau, certains membres de la critique contemporaine trouvèrent plaisant d'admettre un beau jour cet axiome, que l'on ne saurait parler de la vie de l'artiste,

de ses dures inquisitions et de ses labeurs, en menant la vie du riche; et que la première condition pour faire de la critique en fait d'art était de ne jamais dîner à Tortoni.

Remarquez d'abord, en passant, que l'on ne dîne jamais à Tortoni ; mais dût venir la mode d'y dîner un jour, dussent tous les critiques y dîner, ce que nous souhaitons encore, nous ne voyons pas, en vérité, pourquoi la réprobation et le blâme atteindraient le critique assez malheureux pour ne point aller chercher ses inspirations et ses idées aux vapeurs économiques de la cuisine de Pestel et de Follet. Aujourd'hui, surtout, l'on comprend que cette marche de la critique à pied contre la critique qui possède, est absurde autant qu'égoïste. Nous ne demandons pas que la critique nourrisse huit chevaux dans ses écuries, qu'elle aille éclaboussant le modeste antiquaire ou le pauvre auteur qui la fait vivre ; mais nous demandons, une fois pour toutes, que l'on cesse de jeter à la face de la critique ses livrées et ses grooms, ses dîners et ses loges d'Opéra. Libre à qui voudra de se tailler une barbe en éventail aussi jaune et aussi dure qu'une brosse de chiendent, de couper ses cheveux à la Poussin ou de porter un frac à la Robespierre ; ce n'est pas nous, ami du franc rire et de la joyeuseté du divin maître Rabelais, qui blâmerons ces bouffonnes excentricités. Seulement, nous ne sommes pas encore convaincu qu'elles constituent le génie et la science. Il est courageux, sans doute, de s'astreindre à un costume

pareil et de braver les rires du stupide vulgaire ; mais à quoi bon l'enseigne, si Ton ne veut pas faire montre et étalage de son vin ? Soyez sûrs qu'au temps où nous vivons, l'apparence est surtout menteuse pour tout le monde. Là où vous croyez rencontrer la science, vous ne trouvez souvent que la nullité et l'orgueil. Si les révolutions nous ont amené quelques immunités et privilèges, c'est ici que nous les réclamerions contre les critiques dont les prétentions lourdes à la science sont un fléau. Nous les engageons de toute notre âme à pardonner à tel auteur ses chevaux en faveur de ses romans, et à tel autre ses romans en faveur de ses chevaux. Mais nous serions justes, encore une fois, et amis de l'égalité en cette matière. Il nous a toujours semblé malséant que Voltaire fût injurié dans son style, parce qu'il avait tenu à être chambellan du roi de Prusse : ce qui, après tout, ne l'eût pas encore empêché d'être Voltaire. Nous n'argumenterons jamais de position à position, nous ne dirons pas aux critiques envieux : Nous avons mille bonnes raisons de savoir plus que vous, nous avons frappé à des sources que les voyages seuls nous ont déroulées ; ces sources jaillissantes, comme celles de Moïse, ne pouvaient être connues de vous, qui ne sortez pas d'un cercle étroit, d'un assemblage bourgeois et restreint de banalités. De grâce, messieurs, qui savez parce que vous vous déclarez bien haut professeurs de science à tant le cachet, parce que vous coupez vos ongles en ogive et que vous réclamez pour vous seuls le nom d'artistes^

permettez un peu à M. de Chateaubriand de nous parler de Jérusalem, que vous n'avez vu, hélas! qu'au Panorama du boulevard, et à M. de Lamartine de vous raconter le pèlerinage d'Orient, que vous n'avez fait que sur les chameaux lithographiques de Decamps, votre maître.

Permettez que Byron (bien qu'il soit lord !) vous parle de Foscari et de Venise, de Margarita Cogni et de ses impressions de poëte à Ravenne, à vous qui écrivez sur l'Italie, parce qu'il est question de l'Italie, qui se représente tant de fois dans votre critique ! Encore une fois, pardonnez à ces hommes, qui ne aont pas des critiques de profession, d'avoir écrit innocemment, et à leur insu sans doute, les plus admirables pages qui soient au monde comme sentiment et comme poésie ! Pensez-vous que le président Desbrosses, dont chacun s'arrache aujourd'hui les piquantes révélations sur l'Italie, que d'Aubigné, Brantôme et Tallemant des Réaux, trois écrivains, hommes de cour et de beau monde, que nous choisissons exprès comme nous ayant donné les pages les plus incisives de critique que l'on puisse lire, aient songé le moins du monde à s'intituler critiques? Et depuis quand, dites-nous, la critique en fait d'art serait-elle le fait d'une profession? Le critique doit-il être rangé en corporation comme le tailleur ou le perruquier, soumis à une charte et resserré dans des limites? Certes, au siècle où nous sommes, la critique déborde de toutes parts : son privilège est fini. Des esprits jeunes et dis-

tingués la popularisent le matin dans un feuilleton, l'artiste la professe devant sa toile, le peuple l'exerce souverainement au Musée, devant la Madeleine, à l'Arc de triomphe, partout. Pourquoi cela, messieurs de la critique pédante? C'est qu'autrefois la critique, telle que nous l'avaient faite MM. Dubos, d'Olivet et autres abbés de l'Académie, était uniquement la critique de science! Aujourd'hui, c'est la critique de sentiment. La critique de sentiment, loin d'être périlleuse, est, selon nous, le seul et vrai guide. Qu'importent à la pensée de l'artiste, ou plutôt à son caprice, les volumes de dissertations écrits pour prouver le beau, là où le beau n'existe pas à son œil ; les livres d'art formulés par des abbés très-forts sur Horace, mais qui ne furent jamais des artistes? Pensez-vous que les excursions lointaines, les fouilles studieuses, les analogies et les contrastes n'aident pas au succès de l'art et à la véritable stabilité des principes, plus que les dissertations et les thèses de rhéteurs? Les pages de Goethe contre la chapelle Sixtine, vaudront- elles jamais la vue de cette fresque dénudée et appauvrie, de ce groupe d'anges à la trompette, brutalement percé de deux grands crampons en fer par l'ordre de M. le gouverneur de Rome? Vous avez beau faire, les discussions scientifiques, les petites guerres et les escarmouches d'opinion seront toujours au-dessous du sentiment dans les arts; l'art n'est point un poison qu'on analyse, c'est un miel qu'on goutte : la sensation arrive à l'œil avant la défiance. Vous vous proclamez les dispensateurs de la science et des

doctrines, sans procéder jamais autrement que par les livres, comme s'il n'y avait que les livres en fait de dates et de monuments ! Ne voyez- vous pas que c'est une cause perdue que celle que le vrai public des artistes, quoi que vous en puissiez dire, a pris le soin de juger avant vous? Ce mouvement et cette tendance nouvelle des esprits à en revenir au sentiment, plutôt qu'aux abstractions de la science, a porté les plus heureux fruits. Ce succès était facile à prévoir, après les interminables opuscules du dernier siècle : il en devait être la réaction. Un autre monde que celui des analystes est donc entré subitement au cœur de Fart ; il en a agi avec lui comme avec un malade traité jusqu'alors par de mauvais médecins qui n'auraient rien connu à sa maladie. Au lieu de s'échauffer péniblement à l'aide des livres, livres décolorés et appauvris, tous insuffisants même en fait de science pour la plupart, les intelligences de ce siècle se sont entourées de tout ce que le vieux siècle avait de curieux ; leur confiance dans le choix des matériaux répondait assez du succès. Il y avait d'ailleurs un orgueil fort concevable dans cette tentative utile. Ces gens qui remuaient ainsi laborieusement le passé chez les marchands savaient que les Médicis ne furent grands que pour avoir vendu eux-mêmes leur blé, à leur peuple, sur la place publique; à peine eurent-ils meublé leurs doctes galeries qu'ils les ouvrirent, bien différents en cela de l'aristocratie avare de Londres, qui permet à grand'peine à l'artiste de s'inspirer devant les toiles de Rembrandt ou

de Reynolds, qu'elle a eu soin de confisquer à ton profit, les riches propriétaires ne furent point égoïstes : ils firent comme les premiers papes d'Italie, ils se montrèrent à la fois avides d'ouvriers et de visiteurs. Aussi en fut-il de même pour eux que pour les papes. Dès le premier bruit de leurs collections nouvelles, quelques amis les louèrent tout bas d'avoir entrepris ces sortes de musées; et, en effet, tous ces antiquaires, travaillant sans se connaître, imprimaient à leur époque le même type de finesse que les papes avaient donné au quatorzième siècle. Ceux-là remuaient de simples bahuts, d'autres des armures damasquinées, étincelantes dépouilles. M. le duc d'Istrie et M. le baron d'Ivry se distinguèrent particulièrement tous les deux dans ces recherches d'élégance. Alors le casque carton-pierre et le bouclier à la mine de plomb n'étaient point encore inventés; Cruchet, le fournisseur de toutes les armures de la Juive, n'avait pas armé de pied en cap le prince de Grenade dans Robert. Deux fabricants, comme Juste et Lesueur, se partageaient seuls le domaine des dagues à coquilles ou autres épées plus modernes du temps de Louis XIV et de Louis XV. Le théâtre de M. Harel n'en était pas encore au drame historique, aux bonnes espades de Tolède et aux colichemardes du temps des états de Blois. Un très-petit nombre d'amateurs se permettait ces achats coûteux. Les bals des Tuileries et du pavillon Marsan devaient seuls remettre en honneur les longues rapières. M. le baron dlvry n'en augmentait pas moins avec amour et

lenteur une galerie d'armures déjà précieuse. Par un contraste tout à fait bizarre, une fantaisie à coup sûr fort disparate, il réunissait aussi dans une des salles de son hôtel un merveilleux assortiment de porcelaines. Les vases-Céladon de M. d'Ivry faisaient le désespoir de bien des collecteurs d'antiquités ; ses armures préoccupaient le sommeil de l'artiste. Aujourd'hui, cette collection, classée avec soin, offre un coup d'œil des plus intéressants. Si vous désirez un abri frais, même au milieu du luxe et du bruit de la grande ville, une chambre studieuse où, comme Charles-Quint, vous puissiez penser à votre horloge de la journée, levez le marteau de cet hôtel rue Basse-du -Rempart, traversez ces salons blanc et or dans le goût de Louis XV, salons encombrés de marbres, de bronzes et d'antiquités : le propriétaire de ce gothique retrait vous fera monter avec lui les marches d'un escalier qui n'est point à vis, mais par lequel vous arriverez jusqu'à une porte sculptée à jour dans le goût du treizième siècle. L'antichambre est basse de plafond comme les deux autres salles ; elle est boisée, et inspire le recueillement. La pièce qui la suit n'est guère lumineuse qu'à midi; alors seulement ses rosaces et ses figures de saints étincellent à la double vitrine. Un chevalier armé de toutes pièces repose sur le lit; les prie-Dieu, les tables, les casques et les missels se croisent et s'entre-heurtent à l'entour de lui dans cette chambre. De fort beaux masques en marbre de plusieurs reines de France égayent le cuir cordouan de celte chambre, suivie d'une

autre , dans laquelle figure un magnifique cadre d'émaux. Des triptyques, des cadres divers, des armures, occupent les yeux du visiteur ébloui de ce riche désordre. Il est impossible de ne pas prolonger sa station dans ce lieu. Un élégant comme sir Harry Wildair, « la joie du théâtre et la vie du parc, » que Ton conduirait, les yeux bandés, dans cette chambre, éprouverait une peur mortelle à la vue de tous ces reliquaires et de ce jour de prison qui tombe sur les missels aux riches agrafes, les têtes de mort et les tableaux de sainteté !

M. le baron d'Ivry, qui cultive lui-même avantageusement les arts, possède en outre deux précieuses statuettes en or de Louis XI et de saint Louis, à cheval. Ces deux morceaux, charmants de fini et de costume, complètent dignement sa galerie ornée de modèles grecs et d'armures du moyen âge.

Par un beau froid du mois de janvier, il n'est pas rare de voir les girandoles de cet hôtel illuminées; les équipages les plus élégants se succèdent à son péristyle. C'est une réverbération de jolies femmes sur chaque glace et sur chaque cuirasse de chevalier pendue aux parois * les plumes des belles valseuses frémissent au-dessous des rapières à l'espagnole et des pistolets d'arçon damasquinés or. Ce que la Chaussée d'Antin et le faubourg Saint-Germain ont de plus brillant remplit ces salons à la Louis XY. Sans doute c'est une disparate au premier coup d'œil que celle de ce moyen âge dans les meubles et de l'âge présent dans le bal ; mais

qui aurait le courage de blâmer l'Amphitryon ? Pour notre compte, nous aimons à voir cette relique d'autrefois et cette jeunesse d'aujourd'hui, ces femmes jeunes et faibles près de ces massives armures, les turbans de mademoiselle Beaudrant près des hauberts à la Charles VI, les fleurs de Nattier près des formidables estocades.

La collection de M. le duc d'Istrie, collection consacrée également aux armures, offre surtout une série complète de casques depuis le quatorzième jusqu'au seizième siècle. Coquette dans son ensemble, pleine de recherche et de goût, la galerie de M. d'Istrie a, selon nous, un plus grand mérite : celui d'un respect filial jusque dans le choix et l'arrangement de ses trophées. Les drapeaux du père protègent partout les armes du fils ; le tombeau représentant le duc d'Istrie, et le pavois allemand, dont le bois est recouvert de cuir, offrent le plus grand intérêt.

Afin de terminer dignement cette série des armures, nous devons noter le nom de M. le docteur Hébray. Le cabinet de M. Hébray est spécial; c'est la meilleure école que puisse suivre l'amateur. Non-seulement M. le docteur Hébray a toujours poursuivi avec ardeur ses recherches patientes sur les armures, non-seulement il s'est occupé de classer péniblement différents trophées depuis le quatorzième siècle jusqu'au dix-septième, mais encore il a renoncé à une magnifique collection égyptienne qu'il avait formée, pour ne s'occuper que de celleci. Le cavalier armé de toutes pièces qui y figure est

une pièce du plus beau travail de ciselure qui existe.

A l'exception de Juste, qui possède de fort belles choses, et de Lesueur, dont les ateliers s'augmentent tous les jours, cette partie des armures ne remplissait guère que certains magasins de marchands, parmi lesquels nous citerons Lepage. Maintenant, grâce au goût dominant du siècle, certains cabinets d'amateurs peuvent lutter avec les boutiques d'armuriers les mieux garnies. Nous citerons, entre autres morceaux que possèdent les antiquaires, une magnifique rapière émaillée à M. de Bruge-Dumesnil 5 quelques épées castillannes à M. de Saint-Remy, rapportées par lui de son dernier voyage, etc., etc.

Il nous faut parcourir deux galeries éminemment intéressantes : celles de M. de Bruge-Dumesnil, et de M. Sauvageot.

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