COLLECTIONS DE MM. DE BRUGE-DUMESNIL ET SAUVAGEOT
La collection de M. de Bruge-Dumesnil est à elle seule dans son genre un caprice d'antiquaire fort curieux. Elle consiste à la fois en bijoux, diamants^ curiosités d'orfèvrerie, porcelaines de Saxe et meubles delà renaissance.
Si l'on vous conduisait jusqu'à l'angle de la rue Grange-Batelière, et que, laissant à gauche, sous cette
immense porte du n° 2, l'escalier qui conduit aux magasins de Lesage, on vous fît gravir les cinq marches d'un petit perron au fond de la cour, vous seriez trèscertainement étonnés.
Non que le cabinet qui renferme tant de choses précieuses s'ouvre devant vous à votre seul appel, comme la caverne des Mille et une Nuits, non que des heiduques à barbe blanche ou de petits nègres empressés vous en soulèvent eux-mêmes les portières : mon Dieu ! non, et je n'ai pas souvenance du moindre charlatanisme de propriétaire dans l'exposition de ces trésors. Les trois pièces de M. de Bruge, au contraire, sont des pièces fort exiguës, si petites, que tout s'y trouve entassé et enfoui. Au premier abord, vous diriez de l'intérieur d'un marchand du quai Voltaire, n'était l'admirable conservation de certains vitraux d'Allemagne qui jettent leur teinte harmonieuse au parquet. Un autre que M. de Bruge, en se voyant comme lui propriétaire de ce bel hôtel de la rue Grange-Batelière, dont une partie était adjugée l'autre hiver encore aux magasins Lesage, un autre se serait peut-être gardé de réserver à ses goûts d'artiste et à sa magnifique collection de curiosités une place si appauvrie. Il lui eût semblé naturel d'occuper la meilleure partie de sa maison, de jeter l'or à profusion sur chaque voussure, de s'organiser de belles et vastes salles pour ses meubles, ses richesses et ses bijoux ; d'accumuler enfin autour de lui les étagères et les montres, les dressoirs, les buffets, les tables, afin de se rendre
ainsi le premier justice à lui-même dans son logement, au lieu de monter quatre étages de son propre hôtel pour y aller cacher ses plus chers trésors.
C'est là cependant ce que M. de Bruge a fait. Modestement perchée au sommet d'un bel hôtel, sa précieuse collection, voilée à tout œil profane, reçoit les premiers rayons du soleil sur de belles vitrines d'un petit modèle, il est vrai, mais éblouissantes de teintes diaprées. A part ces vitraux, presque tous à la date de 1579, votre œil ne rencontre, dans la première pièce, que de grandes armoires vitrées, dont le bois est d'un gris commun et uniforme; c'est là, sous cette enveloppe, que dorment à l'abri des indiscrets les richesses les plus belles de M. de Bruge. Là, par exemple, vous remarquerez tout d'un coup, entre mille autres pièces intéressantes, deux superbes burettes en cristal de roche, et toutes ruisselantes de diamants ; elles furent données par Anne d'Autriche à l'aumônier du Val-de- Grâce. Les topazes, les calcédoines et les rubis confondent partout leurs brillantes aigrettes de feu dans ce large écrin de M. de Bruge ; en vérité, l'on se croirait alors près des joyaux de la couronne, à la Tour de Londres. Le premier mérite de ce cabinet, c'est la valeur ; le second, cent fois plus précieux pour l'artiste, c'est Télégance dans la forme. Les plus merveilleux ouvrages d'orfèvrerie gothique y disputent la place aux émeraudes; ici, ce sont des vidercomes flamands à double verre, de ces vidercomes à balançoire où l'ingénieuse ivresse de nos pères se réservait une seconde
lampée ; plus loin, un éléphant de perle, riche hochet couvert de pierres précieuses, et que M. de Bruge dit avoir appartenu à Tippoo-Saëb. Jamais un espace aussi restreint ne nous révéla tant de riens précieux, tant d'inutilités splendides. En 1832, j'avais vu à Milan la chapelle de Saint- Charles Borromée ; cette chapelle souterraine m'est revenue en mémoire devant les châsses de bijoux, les montres et les dressoirs de M. de Bruge. Océan de nacre, de saphirs et de cristal, la chapelle de Milan contient des ex-voto de princes, des cœurs massifs en argent et en or : c'est un vrai buffet d'orfèvre. Les armoires de M. de Bruge ont moins d'éclat, moins de luxe, mais les formes de son orfèvrerie sont plus nettes, plus spéciales et plus découpées. L'artiste y retrouvera vingt modèles perdus, depuis les f routier s et les coeffes, en jai garni de perles, jusqu'aux aiguières et goubelets de cristal. Au quatorzième siècle, l'inventaire des joyaux du roi Charles-Quint, dont parle Monteil, contenait, entre autres objets merveilleux :
La grande nef d'argent, qui fut du roy Jehan, à deux chasteaux aux deux bouts et à tournelles tout en tour, pesant soixante-dix marcs,
De plus :
Quarante-trois cuillères et fourchettes d'or, garnies de pierreries.
Deux très grands flacons d'argent dorés, à images enlevécsdes neuf preux, pesant quatre-vingt-dix-sept marcs.
Item, l'annel des vendredis.
Item, coupes, pots , pintes, aiguières et goubelets, joyaux $ argent, chasteaux, seraines et chevaux, etc., etc.
A part les merveilleuses formes de main-d'œuvre que remet en mémoire cet inventaire, je ne le cite que parce qu'à ma connaissance il est le premier où il soit fait mention de fourchettes. Les personnages des miniatures portent le morceau à la bouche avec le couteau jusqu'à cette époque l. Les étales d'orfèvrerie du dauphin Humbert, au quatorzième siècle/ mentionnées par Montfaucon, font preuve de l'esprit et de la diversité des devises que nos pères jugèrent à propos d'employer dans leurs vases de table. Un gobelet de vermeil, à coupe de jaspe orné de six peintures, portait cette devise-ci, écrite sur son couvercle : Decus aulœ, pignus egenti. Ces deux derniers mots, pignus egenti, ne faisaient alors qu'exprimer une vérité. Dans ce temps, les princes eux-mêmes mettaient souvent leurs joyaux en gage chez les usuriers : les comptes du dauphin Humbert, déjà cités, en font mention à plusieurs reprises. L'orfèvrerie d'alors ne se composait pas de l'orfèvrerie de table, il y avait encore l'orfèvrerie de la cour, l'orfèvrerie des livres et l'orfèvrerie des habits 2. Alors et bien avant la fable de Cardillac, des ouvriers simples et pauvres devenaient si épris de la pureté et de l'éclat des pièces ciselées, que plus d'un,
1 M. de Bruge possède un fort joli couteau postérieur à cette époque et qui a appartenu à Diane de Poitiers. Il a été décrit au long par Villemain.
2 Voir l'inventaire des livres du duc de Berri, et les Cm uniques de Saint-Denys.
par un amour de l'art un peu trop enthousiaste, pénétrait jusque dans les églises ou dans les boutiques d'orfèvre pour les voler, en remplaçant les pièces véritables par des pièces fausses.
« Il y a quelque temps, raconte le frère Pierre l3 « que je faisais des visites fréquentes chez un orfèvre. c< Des méchants crurent qu'elles avaient un but moins « innocent que celui de connaître les arts. Ils laissé- « rent' percer leurs soupçons. Le frère gardien alla « chez l'orfèvre et s'assura qu'il n'avait ni épouse, ni g fille, ni sœur, ni servante. La vérité est, cependant, g que j'allais y voir une femme d'argent, une châsse « de sainte; et de quelle sainte encore, de sainte Prog cule, que mille bœufs ne purent traîner au lieu de g prostitution ! »
Telle était la merveilleuse activité de ces temps-là, que les doreurs entre autres prenaient l'engagement de terminer une église entière avant six jours.
g J'entre dans une église, dit le même novice 2, je vois un autel de planche, une étable de chêne, des colonnes de hêtre, des saints de peuplier; je reviens six jours après, mon cher frère, et trouve cette église toute brillante d'or ; il a. suffi d'une légère couche d'apprêt passée sur ces boiseries, d'un peu de mercure et d'un peu d'or, moindre qu'une petite aveline. Le battage de l'or en feuilles est un miracle des arts ; la dorure est un autre miracle. »
1 Monteil, Histoire des Français des divers étals, tom. II.
2 Id., ib., loco cilato.
L'orfèvrerie de ce temps, si belle et si variée qu'elle fût dans sa forme, devait bientôt se voir dépassée par celle de Florence. Il y a loin, n'est-ce pas, de ces étonnements naïfs d'un pauvre novice qui admire une église dorée à l'enthousiasme italien produit par la ciselure de Cellini? Benvenuto Cellini le Florentin, à la fois sculpteur, graveur et orfèvre, fut autrement accueilli que ces ouvriers primitifs, que ces artistes du quatorzième siècle qui étaient à peine connus. La délicatesse charmante des figures de Benvenuto Cellini ayant captivé jusqu'à François Ier lui-même, ses modèles nombreux se répandirent partout et se soutinrent d'âge en âge à des prix fort chers. Grimm raconte qu'un amateur anglais, voyageant en Italie en 4774, payait 800 louis une tasse d'argent ciselée par cet artiste. L'Espagne eut sa part de ce riche butin, l'Espagne, cet autre écrin si fourni de pierres précieuses, si abondant et si magnifique, que Guatimozin, qui jeta dans un lac de Vera-Cruz tous ses trésors, suffit à peine pour nous en retracer l'image. A l'exemple de Cellini, l'Espagne contourna de fines arabesques sur la coquille de ses rapières, l'Espagne sema d'aigrettes et de pierreries le glaive de ses Philippe II, de ses Juan d'Autriche. L'orfèvrerie demeurait cependant en possession du service de table ; le cabinet des gemmes de Florence est là pour en faire foi plus que tout autre ; les épées et les fourchettes incrustées de pierreries témoignent du goût de nos aïeux dans ces deux grands exercices, la guerre et la table. Sous Louis XIV, l'orfèvre-
rie se réfugia dans les habits et les chapeaux à plumes ; madame de Sévigné parle de l'épée de M. le Prince en termes fort éblouissants. L'affaire du collier sous Louis XVI prouve que la cour était loin d'y avoir renoncé. Pouvait-elle faire autrement, je vous le demande, après Cagliostro et madame d'Urfé, qui avaient fait de l'or ensemble à la fin du règne précédent, après Casanova et le comte de Saint-Germain, dont les pierreries avaient ébloui ses yeux? Les diamants furent donc en honneur dans les temps modernes comme dans les siècles précédents ; seulement ce furent d'autres formes plus vulgaires et moins élégantes.
Chose étrange! Dans un siècle comme celui de Voltaire, siècle tout préoccupé de faire la guerre aux traditions classiques de Rome et d'Athènes, la bijouterie et l'orfèvrerie dégénérées se rapprochent pourtant de l'antique ; le siècle de Louis XV, dans la forme de ses camées et de ses onyx, affectionne Ovide et Galba. Avec l'empire revient la fureur de l'or et des pierreries; les moindres bonnets de Murât en sont couverts, et les généraux en ont au bal comme autrefois les masques à l'Opéra. Les modèles grecs et romains reviennent à la mode sous l'empire, il pleut des bordures grecques en or et des anneaux de chevaliers. Aujourd'hui qu'il n'y a plus guère d'orfèvrerie élégante en France, et que l'artiste seul peut en indiquer le modèle à l'ouvrier, plus curieux du goût commun du public que de l'esprit et de la réaction dans l'art, on en est à l'orfèvrerie anglaise, on passe le
détroit pour s'acheter des nécessaires d'argent et des cuillers de table. Malheureuses et inhabiles corporations que celles des orfèvres d'en être venues là, après les dépenses si magnifiques de l'hôtel de Charles VI, les fabriques si royales et si splendides de coutellerie ; en un mot, après tout l'admirable mouvement mécanique des quatorzième et seizième siècles !
Il y a eu pour nousdans ce précis, bien incomplet sans doute, sur l'orfèvrerie de France, plutôt un plaisir qu'un travail, nous devons le dire. L'art qui agrandit tout donnait à ces riens si travaillés une valeur de forme incontestée. Aujourd'hui, on fait aussi bien les couteaux et les fourchettes à Lyon qu'à Paris, c'est toujours le même modèle, stupide et banal, dont tout le monde peut entreprendre la fabrication et trouver le moule. La collection de M. de Bruge offrira à l'artiste de nombreux dédommagements de cette incurie. Les bijoux et les pierres dont elle se compose sont d'un intérêt d'autant plus -grand, je le répète, que la forme en augmente toujours la valeur. Ce ne sont point là des pièces de bijouterie indifférentes au peintre; toutes ont une date, un cachet.
Des meubles de la renaissance placés çà et là dans les recoins de l'appartement complètent cette galerie; il y en a deux en ivoire et d'une assez grande dimension faits par François Flamand sur les dessins de Rubens. La petite église, toute charmante, dessinée par Rubens à Anvers me semble avoir beaucoup d'analogie avec ces volutes et ces colonnes.
Au sein de ces magnificences gothiques en meubles et en pierres antiques, M. de Bruge, par une grande indulgence d'antiquaire, a bien voulu donner place à la porcelaine de Chine et au vieux Saxe, comme il avait déjà accueilli la bijouterie du temps de Louis XV. Le tort de cette fantaisie c'est de venir déranger à l'œil des choses plus sévères, cela est vrai, mais l'exiguïté des appartements de M. de Bruge lui faisait sans doute une loi de cette confusion. Une épée de cour admirablement émaillée, et dont la coquille est contournée à l'espagnole, est la seule arme qui figure chez M. de Bruge; elle est d'une forme élégante et d'un beau travail. Horace Verne t l'acheta à Rome pour cette belle collection.
M. Sauvageot nous pardonnera si le cadre de ces lignes nous interdit de parler de son précieux cabinet avec les développements qu'exigent sa scrupuleuse exactitude et son goût parfait d'antiquaire. Difficile dans le plus léger de ses choix, tourmenteur-juré de sa moindre fantaisie, M. Sauvageot a laborieusement compulsé et amassé. A l'époque où M. Sauvageot jetait ainsi les premières bases de son cabinet, ce que les marchands appellent V antiquité était alors moins cher qu'à présent ; les découvertes dans ce domaine étaient admirables. Alors un marchand ne vous aurait pas dit : Je vends à M. Rothschild ou à M. Aguado, car MM. Rothschild et Aguado ne songeaient pas à acheter et ne faisaient point dorer leurs hôtels. Artiste de l'Opéra, M. Sauvageot sacrifiait ses modiques appointe-
ments pour acquérir des antiquités. Il vint à bout de se former un cabinet. Aujourd'hui ce cabinet de M. Sauvageot est peut-être le meilleur et le plus précieux cabinet d'artiste qui soit au monde. Là du moins chaque trésor a coûté des sueurs et des privations au propriétaire, là s'est résumée silencieusement dans le bonheur d'une retraite studieuse une vie d'artiste digne du pinceau d'Hoffmann. Visité et consulté par tous les hommes d'art et de goût, le cabinet de M. Sauvageot n'a qu'un tort, celui de ne pas être déjà gravé. Quand M. Dusommerard s'occupe déjà de collationner le sien en gravures, on doit regretter que le gouvernement lui-même n'aille pas généreusement au-devant de M. Sauvageot. C'est que M. Sauvageot, artiste probe avant tout, préfère son cabinet aux antichambres; il ne mendie pas, il amasse pour nos plaisirs l.
Quand nous avons dit que l'art, dans la main des gouvernants, était un fruit mort, c'est que nous avions foi dans le goût des particuliers. Aujourd'hui que des théâtres de société s'organisent partout, et que les marquis mettent du rouge en commun avec les artistes, pourquoi ne se formerait-il pas une commission spéciale pour examiner les véritables besoins de l'art, en tête desquels il faut bien toujours écrire ce grand mot : Révélation ! Rien, à l'heure qu'il est, ne doit se cacher à l'ombre, les riches collections doivent être gravées pour qu'elles profitent à tous. Ainsi répandues
1 Aujourd'hui, M. Sauvageot vient d'être logé au Louvre avec sa rare et belle collection.
et signalées aux intelligences studieuses, ces galeries et ces collections intéressantes retraceront celle de notre maître à tous, celle de Rubens à Anvers, dont Pierre Soutman, Corneille Shut, Samuel Hoffmann et Shegers, tous amis ou élèves de ce grand peintre, ont religieusement tracé ou reproduit au burin chaque richesse, à mesure qu'il les amassait!